L'APPROVISIONNEMENT &. LE PRIX DES VAISSEAUX
Armement du Saint-Esprit^ de Saint-Jean-de-Luz. — Les ustensiles. — Les outils. — La forge. — Le four. — Objets de rechange. — Les marchandises. — Les vivres et les boissons. — Les pompes. — La distillation de l'eau de mer. — Prix des vaisseaux. — Indemnités au XV« siècle pour des navires capturés. — Vente de navires et de caravelles. — Vente du Saint-Jean- Uaptisti. — La hausse des prix au XVI« siècle. — Le prix du fret.
Nous avons déjà vu, dans le document que nous avons emprunté k l'excellent ouvrage de M. Malvezin, que le Saint-Esprit, de St-Jean-de- Luz, armé pour la pèche de Terre-Neuve, emportait 20 tonneaux de vin, 120 quintaux de biscuit, 10 quintaux de lard, 2 quintaux et demi d'huile d'olive, 22 barils de vinaigre, 120 livres de chandelles, 1 barrique de fèves, 2 barils peseaulx et autres menues victuailles, pour faire le voyage. Mais ce ne sont là que les objets nécessaires à ravitaillement d'un navire de pèche. Nous n*aurions que bien peu de renseignements sur Tapprovisionnement des navires destinés aux longues navigations, si les documents espagnols ne venaient nous sortir d'embarras.
En outre de l'artillerie, des munitions de guerre et des armes dont il a été fait mention dans le chapitre précédent, on trouve dans l'équipement des navires de grandes marmites de cuivre, des chaudières et jusqu'à des fours ; une grande chaudière en cuivre pour cuire le brai, des couteaux, des gobelets de bois pour distribuer les rations de vin aux matelots; des chandelles de suif, des mèches pour fabriquer des chandelles, des lanternes ; du bois à brûler; de la toile ; des gamelles pour la nourriture des équipages; une chaîne pour la soute; des entonnoirs avec leurs tuyaux en fer; de la cire pour cirer le fil à voile et aussi pour le service de Tarbalétrier ; des récipients en fer, des cuillères de fer et des vases de cuivre; des écuelles, des plats et des mortiers de bois ; des marteaux, un mortier avec son pilon pour le service de la pharmacie ; cadenas et entraves ou anneaux de fer; de l'acier pour faire des fers et ferrements ; des boches grandes et petites ; des nattes et des paniers de jonc ; des filets, des hameçons, cordeaux et lignes pour pêcher; des harpons et des foënes ; une forge avec son appareil et ses outils ; les outils du barbier ou chirurgien ; des tambours et tambourins pour l'amusement de l'équipage.
Puis venaient l'étoupe, le brai, le suif, la toile à voiles pour le radoubage du vaisseau ; des mâts et vergues de rechange ; quelquefois
une chaloupe de remplacement ; les enveloppes, manches et cuirs pour les pompes; des poulies de bronze, des cuillères pour le brai ; des scies, des brosses, des pipes et des barils pour remplacer celles que la fermentation faisait éclater ; les médecines, onguents, huiles, eaux distillées et autres choses nécessaires à la pharmacie ; quelquefois un ornement d'église pour dire la messe, car il était fréquent de voir à bord d'un vaisseau un aumônier ou châtelain ; un certain nombre de livres en papier blanc, reliés, pour établir les comptes du vaisseau ; des bannières et des étendards en taffetas.
Les objets au service du pilote n'étaient pas bien nombreux: quelques cartes de navigation, des compas, des cadrans de bois, un astrolabe de métal et un autre en bois, deux ou trois boussoles et des horloges de sable.
Les marchandises qui devaient servir pour les échanges variaient assez peu, quels que fussent les pays que les vaisseaux se proposaient de visiter. Presque toujours, on y trouvait du mercure en assez grande quantité, destiné sans doute à l'amalgame de l'or qui était le but principal du voyage, du vermillon, de l'alun, des pièces de drap de couleurs vives, du safran, des draps d'or et d'argent, de l'ivoire, du velours, des petits bonnets, des mouchoirs de couleur, des hameçons en quantité ainsi que des peignes ; du cuivre en planches, du fil de cuivre jaune, des bracelets de laiton, de grands et petits bassins de métal, des grelots, des couteaux d'Allemagne, des ciseaux, de grands et petits miroirs, du plomb et des cristaux de toutes les couleurs.
Comme vivres, on trouve : du biscuit, du vin, de Thuile, du vinaigre, du poisson sec et du vieux lard, des fèves, des lentilles, de la farine, de l'ail, du fromage, du millet, des amandes, des barils d'anchois, des sardines blanches en jarres pour la pêche, des prunes sèches, des figues, du sucre, des pâtes de coings, des câpres, de la moutarde, du riz, du sel, etc. Quelques navires embarquaient, au moment de mettre à la voile, une vache, deux ou trois porcs et quelques volatiles (1).
Sans parler de Tartillerie et de l'armement, les vaisseaux avaient subi bien des améliorations depuis le moyen âge, et l'une des plus importantes était les pompes d'épuisement. Diego Ribero en fit expérimenter une en 1531, qui valait beaucoup mieux que celles qui avaient été en usage jusqu'à cette heure. Une de ces pompes, de nouveau modèle, ne pesant que 303 livres, fut mise à bord d'un vaisseau appelé Mer haute (mar alta) et qui fit, en 1533, un voyage dans les Indes Occidentales. Les déclarations des pilotes, capitaines et maîtres furent
(i) Collée. Navarctte et Vargas Ponce. — Arch. de la Marine, Madrid,
conformes, à savoir que sans Taide de cet engin, le navire n*aurait pu continuer son voyage, tant il faisait eau. Il fut convenu qu*une pompe de ce genre et du poids de 3 à 4 quintaux serait désormais suffisante pour les navires de 100 à 200 tonneaux (1). En peu de temps, tous les vaisseaux des ports de l'Océan en furent pourvus.
On signale aussi, dans des documents relatifs aux navigations des Castillans et des Portugais, des essais de distillation d'eau de mer pour Talimentation des équipages. Cependant, nous n'en avons encore trouvé aucune trace dans l'armement des vaisseaux de nos pays.
Quant aux prix que coûtaient les navires, nous croyons ne pouvoir mieux faire qu'en reproduisant ici la savante étude de M. Malvezin, publiée dans son livre récemment paru (2) :
(( Nous pouvons donner quelques indications sur le prix des navires. Nous avons déjà indiqué celui de plusieurs de ceux chargés pour la pêche de la morue ; nous allons rechercher le prix de ceux qui chargeaient les vins et autres marchandises. Nous les prenons dans les actes des notaires que nous avons compulsés, ou dans d'autres documents dignes de foi.
(( En 1470, des corsaires anglais s'étaient emparés de sept navires espagnols chargés de vin à Bordeaux, à destination des Flandres. Les Espagnols portèrent leurs plaintes au roi d'Angleterre et affirmèrent sous serment la valeur de leurs navires et celle de la cargaison. Ils avaient un navire de 40 tonneaux, un de 70, un de 100, deux de 110, deux de 120, en tout 670 tonneaux. Ils demandaient pour ces navires une indemnité de 827 livres sterling, soit environ 1 livre 5 schellings par tonneau. La livre sterling à cette époque valait 5 livres tournois et la livre .tournois, comparée à la valeur de notre franc actuel, valait 55 francs. Le prix par tonneau pouvait donc s'élever, en monnaie actuelle, à 330 francs, et sur ce prix il faut tenir compte de l'exagération probable de la demande en indemnité.
(( Un acte du notaire de Bosco, daté de 1499, constate la vente par l'Anglais Wilhem Tucq à Guilhem Fond, marchand de Bordeaux, d'un nabeu ou caravelle nommé la Trinité, de Londres, de la charge de 80 tonneaux environ, avec « ses ancres, tros, cordannes, câbles et autres habillaumetz et appareils m, pour le prix de 300 francs bordelais. Le franc bordelais valait 15 sous tournois, 300 francs bordelais valaient 225 livres tournois et chaque tonneau de jauge 2 livres 16 sous tournois, ce qui représenterait en monnaie actuelle 12,250 francs pour le navire et 153 francs 20 par tonneau de jauge.
(i) Navarette. — ColUc. de Viajes.
{2) Histoire du Commerce de Bordeaux, t. ii, p. 1 72.
« A peu près à la même époque et chez le même notaire, honorable homme Henri de Mores, marchand et bourgeois de Bordeaux, paroissien de Saint-Michel, un des plus riches commerçants de cette époque, vendait à Thomas Habbart et Robert Talet, de Bristol, et à Gracian la Plane, de Worcester, ce dernier probablement Bordelais établi en Angleterre, le navire nommé la Marie, de Chepislol, avec ses appareils, pour le prix de 400 francs bordelais, ce qui revient à 16,500 francs de la monnaie actuelle. Le tonnage n'est point indiqué.
c En 1546, un marchand de Bordeaux fit construire au Faou, en Bretagne, une barque de 145 tonneaux qui fut payée, avec ses voiles, mâts, cordages, câbles et avirons, le prix de 596 livres, soit en monnaie actuelle, 13,112 francs ou 286 francs par tonneau.
(( Ce prix représente une hausse considérable qui est aussi constatée par les prix des navires de pêche, dont nous avons parlé. En 1552, le tiers du navire de 140 tonneaux, le Saint-Jean-Baptiste, était vendu pour 460 livres tournois, ce qui porte le tout à 1,380 livres et le prix du tonneau à 9 livres 2 sous tournois, monnaie de Tépoque.
(( Cette hausse était générale et le résultat de la crise financière occasionnée par les importations de métaux précieux qui dura pendant toute la seconde partie du XVI® siècle.
(( Quelquefois, il nous est difficile d'apprécier la valeur du navire, parce que très souvent, pour les navires comme pour d'autres marchandises, le prix n'est pas exprimé en monnaies, mais consiste en échanges. Ainsi, le 14 mai 1552, le marinier Rohault Gasson, de Toulouse, vendait un de ces bateaux ou couralins qui naviguaient sur la Garonne, avec mâts et avirons, pour le prix de 15 pipes de sel.
« Occupons-nous du prix du fret des navires, dit encore M. Malvezin.
(( C'est par centaines que les affrètements figurent dans les minutes des notaires. Nous serons sobres dans les indications que nous donnerons sur les principaux lieux de destination : Espagne, côtes de France, îles anglaises, Flandre et Nord. Nous choisirons des époques différentes, la fin du XV® et celle du XVI« siècles, et nous pourrons constater des variations importantes.
« Le 26 décembre 14i5, Johan Loyal, marchand et bourgeois de. Bordeaux, affrétait la barque le Saint-Yves, de Redon, pour aller à divers ports de Bretagne, Pontrieux, Hennebon ou Vannes ; il chargeait 30 tonneaux de vin pour le prix de 30 souds, monnaie de Bretagne, par chaque tonneau de fret et 21 tonneaux comptant pour 20 (1).
(( Le 22 novembre 1477, Ramon Eyquem, le riche marchand qui venait
(i) De Bosco, notaire.
d*acheler à la môme époque la terre noble de Montaigne, chargeait sur la caravelle Nicolas, de Saint-Pol, l'A) tonneaux de vin pour le Crotoy, en Picardie, au prix de 3 escus.et3/4à compter 2i palards, monnaie de Flandre par écu, comptant 21 tonneaux pour 20 et payable 20 jours ouvrables après celui de la décharge (1).
« Une dizaine d*années plus tard, le prix du fret n*a guère varié. Plusieurs chartes-parties sont faites pour les caravelles le Saint- Christophe, de I^enmarck, le Saint-Pierre et autres navires de Penmarck et de Bretagne, à destination de divers ports de Zélande, par Arnaud Andraud, Bernard du Fleix, Arnaud de Lory, Jean Dufaure, etc., au fait de 3 écus 3/4 de 24 patards. La même année 1497, Bernard de Vertheuil chargeait 10 tonneaux de vin pour Quimper-Corentin ou Pont-FAbbé ; Etienne de Macanau chargeait aussi pour Calais, au même prix de fret de 6 livres bordelaises, à compter 20 sols bordelais pour livre, et en monnaie courante de Calais (2).
(( L'année suivante, Bernard du Fleix, Hélies Sorbier, Hélies de Salignac, marchands de Bordeaux, et Pierre du Pruy, marchand de Toulouse, chargeaient du vin et du pastel sur une caravelle de Penmarck pour les porter en Zélande, 168 sacs de pastel allant pour 20 tonneaux, pour le fret de 4 escus par tonneau, à compter 28 [)atards par écu. Ramon du Bernet avait payé un peu plus cher, 4 écus 4 sous monnaie de Flandre (3).
(( Le même prix de fret, 4 écus par tonneau, était payé pour l'Angleterre. En 1498, Henri de Mons et Bernard de Vertheuil frétaient la caravelle le Saint l'ves, de Penmarck, pour porter des vins à Londres, à raison de 4 écus, à compter 10 gros, monnaie d'Angleterre, par écu (4). L'année précédente, Henri de Mons avait payé 5 deniers d'Angleterre par tonneau sur la Marie, de Chepistol, chargée pour Worcester, au pays de Galles (5).
(( Le prix du fret était à peu près le môme pour le Portugal et l'Espagne que pour la Flandre, l'Angleterre et l'Ecosse. Jacob de Laignel, marchand florentin établi à Bordeaux, chargeait pour la Zélande ; Pierre d'Alsata, de Bayonne, chargeait à Bordeaux la Marie, du Conquet, pour Lisbonne, en Portugal, Londres ou Lécluse, à son choix, pour le fret de 7 écus par tonneau, valant 10 gros, monnaie courante d'Angleterre. Ramon de Casamajor et Arnaud de Vesins avaient chargé la caravelle le Dauphin, de Cherbourg, pour aller au royaume d'Ecosse, pour le prix de 7 écus et demi, monnaie reçue au pays d'Angleterre (6).
(i) De Artigamala, notaire.
(a) Divers actes de Bosco, 1497.
W) Minutes de Bosco.
(4) id.
(0 Id.
(6) Id.
{( Nous avons cité ailleurs de nombreux affrètements faits de 1520 à i540 pour TEspagne, la Bretagne, les Flandres. Nous n'y reviendrons pas (1). Nous arrivons à 1552.
« Le 11 avril 1552, la Catherine, de Cornouailles, chargeait pour l'Angleterre, pour le prix de 51 gros, monnaie courante d'Angleterre, par tonneau. En juin, la Jeannette, du Morbihan, prenait pour l'Angleterre 9 liv. 10 sols tournois. Les mêmes prix sont payés pour d'autres navires.
« Pour Bayonne ou Saint-Jean-de-Luz, les prix se sont élevés. La Marie, de St-Jean-de-Luz, charge du blé et des fèves pour ce port à raison de 4 livres tournois pour fret et 18 boisseaux pour un tonneau. La Marie, de Bordeaux, stipule, pour la môme nature de chargement, 70 sols tournois de fret par tonneau. La Marie, de Saint-Oysens (Ouessant), est chargée par Martin d'Arrostéguy et Jean de Colca, pour Saint-Jeande-Luz, de blés et de vins, à raison de 100 sols le tonneau.
« Pour les côtes de France, le fret a aussi monté. La Marie, de Saint- Polde-Léon, charge 41 tonneaux de vin, quittes de breuvage, pour Quimper-Corentin, Landerneau ou Morlaix, au fret pour le premier port de 110 sols tournois, pour le second de 6 livres tournois et pour le troisième de 6 livres 15 sols tournois par tonneau, comptant 21 pour 20. Le Bertrand, pour le Croisic, reçoit 6 livres tournois de fret par tonneau. Le Nicolas, de La Rochelle, chargé de 63 tonneaux de vin par sire François de Pontcastel pour « le port et havre du Havre-Neuf, en Normandie, ou bien à Dieppe, à Saint- Valéry, auCrotoy, au plaisir dudit marchand, stipule, savoir : pour le Havre-Neuf, 9 livres 10 sols, et pour les autres ports, 10 livres 10 sols par tonneau. » La Comète perçoit 6 livres 15 sols pour Brest et 7 livres 15 sols tournois pour Saint-Pol-de- Léon. Le Gabriel, de Roscoff, charge à raison de 7 livres par tonneau pour Brest, Saint-Brieuc, Saint-Pol-de-Léon, Paimpol, Saint-Malo, l'île de Bas ou le Conquet (2).
c Ces prix de fret se maintiennent avec tendance constante à la hausse jusqu'à la fin de la période que nous étudions. » (3).
Nous avons tenu à reproduire ces passages, qui nous donnent des aperçus nouveaux sur les vaisseaux du XVI« siècle. Nous allons maintenant revenir à la marine des corsaires pour ne plus la quitter.
(i) Montaigne^ son origine, etc., p. 107, 254, 257, 260. A cette dernière page se trouve la charterartie d'un chargement fait le 17 février 1(34 par diverses personnes dont faisait panie Pierre Eyquem, écuyer, seigneur de Montaigne, frère de Michel ae Montaigne, qui était né Tannée
Précédente. Le prix du fret pour Anvers était de 6 livres 5 sols. — Donzeau, notaire. — Note de [. Malvezin : Histoire du Commerce de Bordeaux,
(2) B. Bigot, notaire, avril à novembre ISJ2.
(3) Malvezin. — Histoire du Commerce de Bordeaux,