LES ÉQUIPAGES. — LA VIE A BORD
Il n'existe pas de rôle d'équipage de nos corsaires. — Equipage d'une galère. — Les officiers mariniers. — Les rameurs de St-Jean-de-Luz. — Le maître, le maître d'hôtel, le maître valet, le maître valet d'eau. — Matelots d'avant. — Gourmettes et pages. — Les trompettes, fifres et tambours. — Filets d'abordage. — Les mantes. — Les coutumes. — Le quart et les bordées. — Cérémonies bouffonnes. — La bienvenue. — Le baptême et les chevaliers de la mer. — Li chapelle. — Pénalités : Us bas dt soye et la cale. — Superstitions. — Serment par le sel, le pain et le vin. — Saint Antoine dispensateur de la brise.
Il esta regretter que des nombreux corsaires armés soit par les ports français, soit par les ports espagnols et basques du golfe de Gascogne, aucun rôle d'équipage bien détaillé ne soit encore parvenu jusqu'à nous. On a vu que quelques-uns de ces navires avaient jusqu'à 300 hommes sur leur bord, et il eût été d'un haut intérêt d'étudier leurs fonctions à tous, et le rôle qu'ils jouaient, soit dans la manœuvre, soit dans le combat.
L'équipage d'une galère se décomposait de la manière suivante, et la paie (lui revenait à chaque marin était ainsi fixée : le patron, 12 livres par mois ; le comité, 10 livres ; le sous-comite, 6 livres ; l'argousin, 7 livres ; le sous-argousin, 4 livres ; Técrivain, 6 livres ; le majordome, 4 livres ; le maître d'ache ou charpentier, 6 livres l^J sous ; le maître calfat, 6 livres 15 sous ; le remollat ou fabricant de rames, 6 livres 15 sous ; le barrilleur ou tonnelier, 6 livres 15 sous ; le maître bombardier, 9 livres ; le barbier, 9 livres ; le barberot, 6 livres 15 sous (1).
Une galère bien armée comprenait, sans compter les forçats formant la chiourme et chargés du maniement des rames, et officiers non compris : un écrivain, un pilote, un comité, un compagnon du pilote, un chirurgien, un cap-maistre, un argousin, un sergent, uu sous-comite, 4 conseillers, 4 de la maistrance, 2 canonniers, 1 garçon canonnier, 4 timoniers, 43 mariniers, 2 compagnons d'argousin, 4 pionniers, caporaux, 15 mousquetaires, 1 sous-écrivain, 3 garçons de maistrance, 70 soldats, 1 sous-argousin et 1 barberote.
On a vu que six galères furent armées en course à Saint-Jean-de-Luz, dans le but de réprimer les incursions incessantes des basques espagnols et protéger les navires de commerce et leurs propres corsaires. Il n'est
(i) Ordon. de Henri II (15 mars '548).
point possible d*admettre qu*à bord de ces vaisseaux les rameurs fussent des forçats destinés seulement aux galères du roi. La chiourme, c'est-àdire le nombre nécessaire des rameurs, devait être libre, et il n'était pas bien difficile à cette époque de trouver cent vingt ou cent trente rameurs pour Tarmement d'une galère.
Jetons un coup d'œil sur la maistrance, c'est-à-dire sur les officiers mariniers dont nous venons de donner Ténumération. Dans les navires du XVI® siècle, le maistre était le troisième officier du bord. D'abord venait le capitaine, puis le pilote, et enfin le maistre, qui avait le commandement de l'équipage (1). Le maUtre de bourcet commandait le gaillard d'avant, près de la misaine ou bourcet. Le maistre d^hosîel avait la charge des rafraîchissements et des vins (2). Le maistre valet n'était autre que le cambusier moderne, et l'écoutille où il se tenait était placée entre le grand mât et l'artimon. Au XVP siècle, il avait eu la plupart du temps un rôle plus considérable, car c'était le comptable du navire, et ce qu'on appelle aujourd'hui en France le commis aux approvisionnements. Le maistre valet d'eau éidiii pré\}osé dis, distribution d'eau douce, et il faut lire les récits des anciens voyageurs pour s'assurer combien cet article était important.
Parmi les matelots, nous trouvons ceux qui étaient désignés pour préparer l'abordage et qui sautaient les premiers sur le pont ennemi. Au moyen âge, on les appelait Esvahidors (3) ; les proyers ou matelots de proue, les gourmettes ou novices, les pages ou mousses. On a déjà vu quelles étaient les fonctions de ces derniers : on s'en servait pour appeler le monde au devoir ; il y en avait un par plat ; c'étaient eux qui veillaient aux lampes et portaient les messages des officiers.
Nous n'avons que des mentions bien fugitives sur les dispositions prises à bord d'un vaisseau corsaire pour le branle-bas de combat. Nous savons cependant qu'il existait à bord des galères, en face du fougon ou cuisine, un banc sur lequel se plaçaient les trompettes qui devaient animer l'équipage par leurs fanfares. Nous avons vu que les corsaires armés par les ports du golfe Cantabrique possédaient des tambours et des fifres qui résonnaient au moment du combat.
On avait tendu au-dessus du vaisseau un pont de corde à mailles assez serrées pour que l'on pût y marcher dessus. C'est ce que Cleirac appelle un pont de reth ou de corde i< sur lequel, aux occasions, le capitaine se fait voir avec la hassegaye ou le cimeterre et coutelas nud en main, qu'on nomme sabre, et son bouclier de l'autre côté, faisant des bravaches
(i) Cleirac, Us et coutumes de la mer.
(2) Antoine de Conflans (i n 5 ou 1516).
(3) Pardessus, Statut du XIV* sUcle^ sur les armements en course, chap. 31.
démarches. » Au-dessous du pont se tenaient les soldats avec le mousquet et les demi-piques, prêts au combat.
On avait eu soin de disposer de tous côtés de vieux morceaux d'étoiles ou de tapisserie, mouillés, qui étaient appelés mantes, pour étouller les artifices et éviter les commencements d'incendie (1).
Examinons maintenant les mœurs et les coutumes à bord des vaisseaux. On sait que cette division de l'équipage en quart ou en bordée existe depuis longtemps. Au XVI« siècle, sur les bâtiments français, le deuxième quart était de minuit à quatre heures du inatin, comme aujourd'hui (2). Plus tard, il fut de six heures, et varia selon les nations.
Parmi les cérémonies bouffonnes, qu'une longue tradition avait perpétuées sur les navires, il en était une, au XVI® siècle, dont le but était de faire payer au matelot novice sa bienvenue, lorsque, des pacifiques navires de pêche ou de commerce, il passait sur un bâtiment de guerre, et qu'il allait se coiffer pour la première fois du casque attribué au soldat et au marinier combattant. On attachait l'initié au mât, la face contre cet arbre ; puis, au lieu de lui mettre sur la tète un morion, un casque ou une salade et de frapper dessus, ce qui l'aurait blessé, on lui couvrait le derrière d'une large poêle, qu'on battait d'un maillet de bois, jusqu'à ce que le capitaine arrêtât cette espèce de charivari, ce qu'il faisait quand le patient avait jeté au pied du mât quelques pièces de monnaie, prix de sa délivrance.
Cette cérémonie n'avait aucune relation avec le baptême, quoique toutes deux tendissent au même but. Le baptême, qui est devenu si grotesque, était autrefois une sorte d'initiation qui ne tendait à rien moins qu'à armer des chevaliers. Cette chevalerie de mer ne dut être instituée qu'après le second ou le troisième voyage de Christophe Colomb, car il n'en est pas fait mention dans ses relations. En 1529, cette cérémonie est déjà en pleine vigueur, et le voyage de J. Parmentier ne laisse aucun doute à cet égard. « Le H® au matin, furent faits chevaliers environ oO de nos gens, et eurent chacun l'acolée en passant sous l'équateur et fut chantée la messe de Salve sancta parens, à notes (en musique\ pour la solennité du jour, et prinsmes un grand poisson nommé .1/fcaro/Y, et des bonites, dont fut fait caudière, pour le souper, en solennisant la fête de Chevalerie. »
Beaucoup de navires faisant de longs voyages, ou ayant un grand nombre d'hommes d'équipage, avaient à bord un chapelain, et des ornements sacerdotaux dans un coffre appelé chapelle et que l'on dressait lej
(i) Jal, Glossaire.
(a) Hydrographie du P. Four nier.
dimanche. Jacob de Ibaceta, maître de navire, faisant les voyages de la pèche à Terre-Neuve, demandait, en 1549, des ornements pour un prêtre qui était sur son bord, afin que celui-ci puisse dire la messe pendant ce long voyage (i).
Quant aux punitions dont étaient frappés les matelots qui manquaient à leur devoir, elles étaient aussi nombreuses que variées. Sans parler des féroces dispositions du Consulat de la mer, qui condamnait quelquefois un capitaine qui avait abandonné son commandement à être empalé, nous signalerons d'abord : les bas de soye ou anneaux pour enchaîner les coupables, qui sont devenus les fers modernes, la cale ou immersion dans Teau, qui n'a disparu que depuis très peu de temps, les verges ou les cordes, ce qui arrivait à tout marin qui se déshabillait pour se coucher ailleurs que dans un port d'hivernage, la marque au front avec fer chaud, peine réservée à l'écrivain ou comptable infidèle, et tant d'autres sur lesquelles nous devons passer.
Nous terminerons ce chapitre en disant quelques mots des superstitions des marins de ce XVI« siècle, si rapproché du moyen âge qu'en matière d'histoire maritime surtout il n'est guère possible d'en apercevoir la ligne de démarcation.
Au XVI* siècle, les marins avaient adopté une formule de serment qui était tenue pour diabolique. Ils juraient sur le pain, le vin et le sel, pour rendre leur serment plus solennel, et ajoutaient à celte sorte de sacrifice l'oflrande à l'Océan de quelques gouttes de vin, comme leurs aïeux les marins grecs, quand ils préparaient le départ de leurs vaisseaux.
Une ordonnance de l'amirauté interdit, en 1543^ cette coutume superstitieuse, que l'Eglise condamnait de son côté. Mais l'habitude était prise et tellement enracinée que, quarante et un ans après, en 1382, une nouvelle ordonnance dut défendre, sous les peines les plus sévères, que l'on jurât par le pain, le vin et le sel.
Les Portugais qui naviguaient dans l'Inde employaient un procédé assez plaisant pour obtenir le vent dont ils avaient besoin. Ils embarquaient toujours avec eux une petite statue de saint Antoine, qu'ils rendaient responsable du temps. Petro délia Valle dit qu'il fut témoin d'un acte de cette superstition qui lui parut fort étonnant, parce qu'il n'avait jamais entendu parler, jusque-là, de cette coutume portugaise.
Le temps était assez calme, mais le vent n'était pas favorable ; les matelots allèrent dévotement devant Timage de saint Antoine et firent une prière suppliante, lui demandant le vent propice. La prière fut sans effet. Les marins impatients, et d'ailleurs accoutumés à traiter assez
(i) Collect. Vargas Ponce, liasse ^
cavalièrement le pauvre solitaire, prirent la statuette pour rattacher au mât et contraindre ainsi, par cette torture, le saint à leur obéir. La corde était prête et l'exécution allait avoir lieu, quand le pilote, ému de pitié pour le saint, s'engagea en son nom, et promit qu'il accorderait le bon vent souhaité sans qu'on sévit ainsi contre lui. Oti reporta donc la statuette à son sanctuaire ; mais saint Antoine, sans égard pour la parole donnée par son répondant, étant resté sourd à toutes les supplications, le capitaine céda aux vœux de son équipage et ordonna qu'on liât le saint. En effet, on le fixa au mât par quelques tours d'une corde, d'abord peu serrée, mais bientôt plus étroitement adhérente au corps d'Antoine, que l'on faisait ainsi martyr. Le vent ne vint point. On prit alors le parti de laisser là, exposée à la risée et aux injures, l'image devant laquelle on s'était agenouillé la veille ; chaque jour on ajouta une cordelette de plus, pour mieux garrotter la victime sainte. A la fin, le vent souffla du point de l'horizou où tous les regards étaient attachés depuis longtemps, et l'on délivra saint Antoine, qu'on remit très respectueusement dans sa niche, en le remerciant, mais en lui reprochant une obstination qui avait contraint des hommes, pleins de confiance en lui, à user de rigueur à son égard et à lui manquer de respect (1).
On connaît la terreur superstitieuse des marins pour les trombes, qu'ils attaquaient à coups de canon pour les dissiper. Le P. René François, qui écrivit son curieux ouvrage au commencement du règne de Louis XIII, (2) dit : « Dragons de mer sont tourbillons fort gros, qui feroient couler le navige, s'ils passoient pardessus. Les mariniers les voyant venir de loing tirent leurs épées, les battent les unes contre les autres en croix, et tiennent que cela fait passer l'orage à costé. Cela semble superstitieux. »
Nous nous contenterons de signaler parmi les plaies qui affligeaient les équipages, pendant les longues navigations, ces myriades d'animaux et d'insectes que les chaleurs des tropiques faisaient écloro, et qui causaient sur les anciens navires de si grands ravages (3).
(i) Jal, Glossaire.
(2) Essay des meryeilles de la nature,
(3) Voir, sur les animaux navigateurs, les ouvrages de F. Duro, Ùisquisiciones nauticds, t. II.