PIRATES ET CORSAIRES
Les pirates du golfe de Gascogne. — Les pirates de Blaye. — Vaisseaux anglais envoyés pDur protéger le commerce. — Blocus de Blaye. — Le capitaine Laiimaille. — Combat naval dans la Gironde. — Corsaires rochelais. — Le capitaine Blanquet. — Prise du pirate. — Pirates d'Alger. — Le capitaine Moustry. — Prise de son navire. — Corsiires français devant Malaga. — Combat contre une galère espagnole. — Philippe Van Maestrech (Jambe de bois)^ corsaire biscayen. — Pirates bayonnais et nantais.
Avant de nous occuper des expéditions des capitaines Dominique de Gourgues et Peyrot, nous dirons quelques mots des pirates qui dt*s:)laient le golfe de Gascogne et qui furent une des plaies du commerce et de la navigation de ces pays.
Les corsaires biscayens, les rochelais, les pirates d'Alger et de Salé, d'Ostende et de Dunkerque, rivalisaient avec ceux de Bayonne et de toute la cùte, pour écumer les mers.
Déjà, en 1569, les galères du baron de la Garde avaient été obligées de venir à Bordeaux en touchant à Bayonne, afin de préserver la rivière contre les courses des huguenots de Blaye. Afin de la protéger davantage, la ville de Bordeaux avait résolu d'armer douze navires qui devaient aller attaquer ceux des religionnaires (1). En 1592, le siège de Blaye fut entrepris, et de grands préparatifs maritimes furent faits.
La Colonie nous a conservé sur cette campagne des détails fort curieux et qui nous paraissent devoir intéresser. Ils appartiennent à l'histoire de la piraterie dans nos régions, et c'est à ce titre que nous les reproduisons ici :
(( La garnison de Blaye troublait extrêmement la navigation par ses pirateries ; elle avait enlevé plusieurs barques et navires étrangers qui venaient faire le commerce à Bordeaux, entr'autres plusieurs anglais qui, plus à portée et plus intéressés pour le commerce à Bordeaux, y voyageaient plus souvent que pas une autre nation.
(( La cour d'Angleterre, pour mettre ces commerçants à l'abri des invasions de la garnison de Blaye, demanda permission à celle de France d'envoyer et de tenir sur la rivière, devant Blaye, le nombre de
(i) Fr. Michel, Histoire du Commerce et de la Navigation de Bordeaux.
six navires de guerre bien armés, afin de mettre les navires marchands allant à Bordeaux en sûreté, ce qui lui fut accordé.
« C'est en cet état où étaient les choses lorsque M. de Matignon, en Tannée 1592, délibéra de bloquer cette place par mer et par terre et d'en faire le siège.
(( Ce blocus se fit la veille de la fête de Noël ; M. de Lussaut commandait alors cette place qui, quoiqu'elle fi\t bien pourvue, craignait néanmoins de succomber à la longue par un siège opiniûtre ; ayant prévu, en homme' prudent, ce qui pourrait lui arriver de fâcheux, et tenu conseil à cet égard, il dépécha, quand il vit le siège déterminé, en députation à la cour d'Espagne des personnes très habiles, qui furent représenter au roi l'utilité qu'il y aurait pour ses intérêts, dans le cas où il se trouvait d'avoir la guerre contre la France, d'empêcher que la ville et château de Blaye ne tombât entre les mains du roi de France ; que cette place était tellement de conséquence dans la province de Guienne, qu'elle seule causait une diversion de troupes considérable à la cour de France, pendant qu'elle était soutenue par un parti contraire; que si, tout au contraire, elle tombait sous la domination française, alors le roi rappellerait toutes ses troupes qui renforceraient l'armée qu'elle aurait contre l'Espagne ; enfin cette députation sut si bien persuader le conseil de Madrid, que le roi lui accorda seize navires bien équipés pour venir au secours de Blaye.
« Lorsque le maréchal de Matignon forma le blocus de cette place, il se servit des six vaisseaux de guerre anglais, afin de veiller à ce qu'il n'entrât rien par mer dans Blaye. 11 y avait déjà du temps que ce siège était commencé sans avoir fait beaucoup de progrès, quand M. de Matignon apprit que les seize navires espagnols qui venaient au secours de M. de Lussaut paraissaient au bas de la rivière ; on ne jugea point à propos de faire déplacer les six navires anglais qui tenaient le port de Blaye bloqué ; mais on envoya dix navires de Bordeaux, sous le commandement d'un capitaine nommé LalimaUlc, pour aller en avant, dans le bas de la rivière, afin de s'opposer à la montée des navires espagnols ; mais Lalimaille, songeant à se mettre soi-même à l'abri des coups, rangea auprès de terre, et laissa assez de large dans la rivière pour que la flotte ^espagnole passât sans coup férir et se portât jusqu'à la vue de Blaye. A cette approche, les navires anglais levèrent l'ancre et se mirent en état de combattre.
« Le combat s'engagea avec fureur, et quoique la partie ne fiU pas égale, les Anglais néanmoins le soutinrent avec beaucoup d'intrépidité et de valeur pendant très longtemps ; mais, soit le montant du reflux ou l'inégalité des combattants, les Anglais filaient sur leur derrière jusqu'à ce qu'ils se trouvèrent à l'embouchure de la rivière de la Dordogne, dans
la Garonne, cfu'on appelle le bec d'Ambès, situé environ à une petite lieue au dessus de Blaye ; alors les Anglais se rangèrent dans cette petite rivière, de façon qu'ils se trouvèrent à Tabri des poursuites des Espagnols. La perte, dans ce combat, fut à peu près égale d'un côte comme de l'autre ; chacun des deux partis y perdait deux navires coulés à fond et les autres fort endommagés.
« Pendant que ces deux flottes se foudroyaient, Bordeaux cependant ne s'endormait pas pour envoyer des secours aux Anglais ; il fit armer, avec toute la promptitude possible, seize navires et deux galiottes qui se mirent en route d'abord au descendant que l'eau commença de perdre ; les Espagnols, qui s'en doutaient, au premier avis abandonnèrent les Anglais qui n'avaient plus que quatre navires et firent route eux-mêmes à pleines voiles pour sortir avec précipitation de la rivière et gagner la grande mer avant que les ennemis eussent pu les joindre, comme il arriva, en eflet, car quelques efforts que l'on put faire, on ne put point les atteindre )).
En 1617, il était parti de La Rochelle une expédition qui avait porté le trouble dans la navigation de la Gironde, a Quelques factieux et ennemis du repos public » ayant conçu le projet de se rendre maîtres de l'embouchure du fleuve « pour incommoder la levée des deniers royaux et voler à discrétion les vaisseaux qui fréquentent le port et havre de Bordeaux, l'un des plus célèbres de TEurope », les capitaines Blanquet, Trelebois et Gaillard commencèrent par saisir ou rançonner les navires qui montaient ou descendaient la Gironde. A la nouvelle de ces désordres, le Parlement envoya le sieur de Laumont, exempt des gardes écossaises, avec deux de ses archers et un bourgeois de Bordeaux, auprès des gouverneurs de Blaye et de Royan, pour s'assurer de leur concours. Laumont parvint ensuite à joindre Blanquet en compagnie d'un échevin de La Rochelle, porteur de lettres tant du Corps de ville que de la princesse douairière de Condé, et tâcha de le ramener au devoir ; mais le forban ne tint aucun compte des observations qui lui furent faites, de sorte qu'il fallut en venir aux moyens extrêmes. A la suite d'une délibération du Parlement, M. de Barrault, vice-amiral de Guienne, après avoir visité les navires qui étaient dans le port de Bordeaux, fit choix de l'un d'entr'eux qui lui parut propre à lui servir d'amiral, et il lui en adjoignit quatre autres qu'il mit en état, pendant que le duc d'Epernon faisait venir un cinquième bâtiment de la côte de Saintonge : « et les furent esquipez et armez, ensemble deux pataches par le dit sieur de Barrault, lequel donna le commandement sur le vis-admiral au sieur de Salebœuf, son lieutenant en la vis-admirauté de Guyenne et capitaine de marine, et aux sieurs de Montignac et de l'Isle sur les autres deux, et sur les pataches aux capitaines Massignac et Albert
Gourdin. » L'escadre de M. de Barrault se rendît d'abord devant Blaye, puis, toujours suivie de cinquante grands navires marchands qui naviguaient sous sa protection, elle fit voile vers le port de Royan, vis-àvis duquel les rebelles étaient avec quatre navires et trois grandes pataches. Le premier jour, il ne se fit rien : a mais le lendemain, au point du jour, ledit sieur de Barrault tourna la proue droit aux ennemis, lesquels de rechef levans les ancres gagnèrent la mer et s'esloignèrent tellement, à cause de la tempeste, que le dit sieur de Barrault, ores que entré bien avant en mer, les perdit de vue. Et recognoissant Blanquet et Gaillard caustz (fins) et rusez, print la résolution de mettre hors la rivière, en toute seureté, la flotte des marchands qui estoit demeurée derrière, pour après qu'elle seroit hors de tout danger, courir plus librement la mer, les isles et les rivières, pour rechercher Blanquet et ses compagnons ».
Il l'atteignit enfin dans la rivière de Seudre, « qui est difficile abord et dangereuse pour les grands vaisseaux », et le combat s'engagea. Il se termina par la défaite des forbans, (( lesquelz furent mis et logez, le deuxiesme de juillet, dans la conciergerie du palais royal de TOmbrière, et tous punis selon leurs, démérites. » Le 7, le vainqueur rentrait à Bordeaux, avec quinze bâtiments, y compris ceux de l'ennemi qui étaient menés en triomphe par des chaloupes (1).
Il n'y avait pas seulement que ces pirates qui interrompaient la 'navigation et le commerce maritime. <k Mais, dit M. Malvezin, les pirates de mer d'Alger et de Salé, dont les navires franchissaient le détroit, se montraient souvent sur l'Océan, non-seulement sur les côtes de Gascogne et de Bretagne, mais môme dans la mer du Nord. En 1613, ils avaient capturé des navires à l'entrée de la Gironde et vendu comme esclaves, à Alger, les marins qui les montaient. Cleirac, dans ses Us et coutumes, signale fréquemment ces déprédations (:l).
a Les traités faits pour la répression de la piraterie avec le sultan,
( I ) Discours véritable du combat naval et de la desroute des capitaines Blanquet, Gaillard et autres pirates et rebelles du roy^ faicte par M. de Barrault^ comte de Blagnac... et vis-admiral de Guyenne^ le dernier iuin i6tj (Cimber et Danjou, t. ii, p. 182).
(2) Hist. du Commerce de Bordeaux. « En l'an 161 1, Gilles Esteben, bourgeois et marchand de Bourdeaux, chargea une barque de V> tonneaux de vin pour Calais, et préposa à la conduite son serviteur nommé Filon : la barque étant sortie hors la rivière de Bourdeaux, en pleine mer, fut rencontrée d'un navire fourban turc, qui leur court sus, les contraint d'amener ; et enfin, les ayant pris, les pirates laissent la barque et le vin, d'autant que, par religion, les Turcs ne boivent pas de vin; quoy que ce soit n'en font pas marchandise, l'Alcoran leur défend : ou à l'aventure que les fourbans étoient d'intelligence avec le maître de la barque, lequel étoit Ecossois, car les Turcs ne luy firent point d'autre outrage, ny à son équipage, mais ils se saisirent du seul Piton, et remmenèrent captif en Barbarie, où il fut vendu, et demeura quatre ans et demy en esclavage, en grand misère et pauvreté ; enfin, Fiton est racheté d'aumônes en l'an 1S25, et fut payé pour son rachapt ou rançon la somme de sept cens quatre vingt livres ».
Les marins de Capbreton et de la ç^te curent plusieurs fois à lutter çoqtre Içs Turcs et autres pirates qui faisaient des descentes,
avec les régences de Tripoli, d'Alger, de Tunis, du Maroc, n'étaient jamais observés. Le bombardement de ces repaires de forbans n'était guère plus efficace. En U)G5, le duc de Beaufort, l'ancien roi des Halles, donna la chasse aux pirates barbaresques dans la Méditerranée, brûla Alger et Tunis; mais, à quelque temps de là, il fallut recommencer. Duquesne bnUa Tripoli en 1681 et bombarda Alger en 108iî.
« Cependant, cette môme année 1082, les pirates barbaresques se tenaient encore en chasse sur nos côtes. Le 20 juin, le capitaine d'un navire de Bordeaux de 80 tonneaux, venant de Rotterdam, déclarait à l'amirauté qu'il avait été chassé, à hauteur d'Ouessant, par une frégate turque et une fety-larre, armées l'une de 40, l'autre de 12 canons, et que le lendemain il fut encore chassé par deux autres frégates turques, ce qui Ta obligé, ainsi que neuf autres bâtiments, de mettre à la côte son navire, le RossigîwL
(( Le 20 juillet, un navire de Bordeaux, de 46 tonneaux, venant de Tanger, déclarait avoir été chassé par deux frégates d'Alger, qui avaient déjà pris un navire de Hambourg. Le 7 décembre, le capitaine d'un navire de 36 tonneaux, venant de Madère, déclare avoir rencontré le 3 août, en se rendant à Madère, un corsaire turc, armé d'environ 30 pièces de canon, qui lui donna chasse pendant trois jours et le perdit par le brouillard. » (1)
La Gironde elle-même offrait aux corsaires et aux pirates un théâtre propice à la capture des navires marchands.
Nous avons déjà vu l'affaire relative aux capitaines de La Rochelle, Blanquet, Trelebois et Gaillard ; voici maintenant celle du pirate Moustry qui fit assez parler de lui, en l'année 1041), pour que nous lui consacrions quelques lignes :
« Bordeaux avait à son service, lors des premiers troubles de la Fronde, un garde-cùte appelé :ffou.s7n/, qui devait croiser à l'embouchure de la Gironde et protéger le rivage contre les entreprises des écumeurs de mer dont cette partie de l'Océan était infestée.
(( Lorsque s'élevèrent les dissensions de l'année 1049, qui mirent les Bordelais aux prises avec le duc d'Epernon et son protecteur, le cardinal de Mazarin, le garde-côte oublia ce qu'il devait à la ville, trahit sa confiance, et passa dans le rang des épernonistes. Les rives du fieuve, que Moustry devait défendre, furent au contraire attaquées par lui.
a Un jour, il entra en Gironde avec huit vaisseaux et quelques barques ; il trouva dans la rivière des navires bretons qui faisaient le voyage de Bordeaux: il les arrêta. Le Médoc et la Saintonge s'olïraient à lui avec
(l) Malvezio, Ilist, du Commerce de Bordeaux.
leurs riches coteaux déjà plantés de vignes : il y opéra une descente et livra le pays au pillage.
(( Vers la môme époque, on apprit enfin qu'une escadre, commandée par le comte Du Dognon, allait entrera son tour dans la rivière et terminer, parle bombardement de Bordeaux, Tœuvre de destruction que Moustry avait si bien commencée.
(( La position, comme Ton voit, était critique et la capitale de l'Aquitaine sérieusement menacée. Par bonheur pour elle, notre ville avait eu en des temps plus calmes une marine florissante ; ses navires lui restaient; on les arma, on y mit des hommes, on y apporta de Tartillerie et on en donna le commandement au chevalier Thibaut.
« Le Parlement de Guienne avait déjà ordonné de courir sus au pirate Moustry.
« L'amiral Thibaut descendit aussitôt la rivière et se dirigea vers l'ancien garde-côte, qui leva l'ancre au plus vite et prit chasse devant les Bordelais. Mais le vaisseau poursuivi avait pour pilote un marin étranger qui fit échouer le bâtiment sur un banc de sable ; le chevalier Thibaut envoya immédiatement deux galiotes pour amariner le navire.
(( Moustry, pendant ce temps, ne négligeait aucun moyen pour se remettre à flot ; il avait déjà jeté sur le sable une partie de son artillerie lorsque les galiotes parurent. Le vaisseau pirate allait infailliblement tomber entre les mains des croiseurs. Moustry recourut alors à un moyen extrême : il fit déposer dans la sainte-barbe une mèche à laquelle on mit le feu, et se jeta précipitamment avec son équipage dans une chaloupe, ce qui lui permit de gagner la côte du Médoc.
(( Les deux galiotes cependant avaient hâté leur marche ; elles arrivèrent assez tôt pour éteindre l'incendie et sauvèrent ainsi du naufrage une artillerie considérable qui servit quelques jours après au siège du Château-Trompette (1).
(( A ces ravageurs des guerres civiles, ajoute M. Malvezin, se joignaient les navires de guerre espagnols, et les corsaires espagnols et anglais qui infestaient la Gironde. Les marchands hollandais n'osaient plus venir en 1653 et obtenaient 46 à 48 livres de fret par tonneau.
(( Pendant les guerres de 1672, à la fin du siècle, ces corsaires furent considérés comme pirates, quoique munis de lettres de marque. Un édit du roi, de juillet 1691, porte que ces petits corsaires ennemis entraient dans les rivières sous l'apparence de pêcheurs, pour surprendre les navires sans défiance, et ordonne que les capitaines et les équipages, commissionnés ou non, soient condamnés aux galères » (2). A la même
(i) Ribadieu, Hist. maritime de Bordeaux. (2) Malvezin.
date, il est accordé par le roi, aux Bayonnais, une autorisation de courir sus aux corsaires biscayens (1).
Nous avons réuni un nombre do faits suffisants pour démontrer à quel point la navigation commerciale, à cette époque, était profondément troublée.
En l'année 1639, une barque de pêcheurs sortant du port d'Alméria, dans l'Espagne méridionale, se dirigea à six lieues environ et, arrivée à son lieu de pêche, elle eut bientôt en vue cinq navires (ie haut bord qui lui donnèrent la chasse. Les pêcheurs, les prenant pour des croiseurs turcs, dont les apparitions étaient si fréquentes sur ces côtes, voulurent s'enfuir, mais ils furent entourés par les vaisseaux, qu'ils reconnurent pour être français. Se recommandant à Dieu, les Espagnols se jetèrent à la mer et abordèrent sur la côte, poussant de grands cris et annonçant la présence de l'ennemi. A la vue de la ville et de tous les habitants du pays, les Français s'emparèrent de leur barque, prirent ce qui leur convenait le plus, et la coulèrent à fond.
Cependant, il était devenu nécessaire d'envoyer à Oran, sur la côte d'Afrique, d'après les ordres du roi, une polacre chargée de provisions pour la garnison. Il fut donné ordre au capitaine Salvador Rodriguez de l'escorter avec une saëtia bien pourvue d'artillerie et montée d'une bonne infanterie. Il sortit du port, le 28 avril et, peu d'heures après, au cap deGato, il découvrit les cinq navires français qui, ayant le vent en poupe, venaient pour s'emparer des deux vaisseaux. Le capitaine espagnol, voyant le péril dans lequel il se trouvait, et qu'il ne pouvait éviter le combat, s*y prépara avec activité, préférant mourir que d'être fait prisonnier. Le combat dura depuis dix heures du matin jusqu'à deux heures de l'après-midi ; en ce moment, les corsaires français allaient aborder la polacre, car ils avaieiM mis environ quarante hommes dans une tartane pour l'accrocher à l'aide de grappins. Mais il arriva que celle-ci leur tira un coup de pierrier avec un tel bonheur, que le pont de la tartane fut balayé et qu'il n'y resta que quatre ou cinq hommes. Les corsaires, voyant ce qui venait de leur arriver, n'osèrent pas continuer le combat et se retirèrent, laissant le capitaine espagnol continuer son voyage et arriver à destination avec une perte de huit hommes. On trouva sur le bord de la mer cinquante-trois cadavres que leurs vêlements firent reconnaître pour être des Français. Toutes les po[)ulations de la côte prirent les armes, quelques navires sortireot à leur recherche, mais ne purent arriver à les rencontrer.
(i) Code des prises.
Le vendredi 27 mai arriva un avis de Malaga, annonçant que ces navires commettaient des actes de piraterie jusque dans ses eaux. 11 y avait en ce moment, dans le port, deux galères espagnoles qui mirent aussitôt à la mer pour aller à leur rencontre. A trois lieues de distance, elles aperçurent un navire qui, reconnaissant les galères, voulut s'enfuir, mais qui fut rattrapé au bout de deux heures, grâce à la vigueur de la chiourme. Une des galères lui tira un coup de canon de semonce, pour rinviter à amener ; elle obtint du corsaire, pour toute réponse, une bordée générale de toute son artillerie et de sa mousqueterie. La capitane des galères l'aborda aussitôt. Le corsaire combattit vaillamment ; il fut pris et pillé. On trouva sous le pont trente prisonniers espagnols, la plupart d'entr'eux pêcheurs de ces côtes, et plus de soixante-dix vêtements ayant appartenu à des Espagnols. Le corsaire pris fut remorqué jusque dans le port de la ville de Malaga, et on y trouva encore une grande quantité de soies, cire, étain, plomb et beaucoup d'autres marchandises de très grand prix, dont ils s'était emparé. Ce vaisseau était du port de 350 tonneaux : il avait dix pièces de canon, quatre pierriers, cent douze mousquets ; il était monté par soixante Français et treize Hollandais.
On mit à la torture le capitaine du corsaire et les principaux de l'équipage, afin de savoir d'eux s'ils étaient du nombre de ceux qui avaient ravagé les côtes et ce qu'ils voulaient faire des trente Espagnols qu'ils tenaient enfermés sous leurs écoutilles. A ces questions ils répondirent que l'intention qui les avait poussés à sortir du port de Marseille, au nombre de cinq vaisseaux bien armés, ayant sur leur bord des soldats français et hollandais, avait été de ravager les côtes d'Espagne, d'y enlever tous les prisonniers qu'ils pourraient, pour ensuite aller les vendre aux Maures d*Alger, et qu'ayant navigué en escadre jusqu'à ce moment, une récente tempête les avait séparés les uns des autres, et qu'ils ne savaient pas ce qu'étaient devenus les quatre autres vaisseaux. Devant une semblable conduite, digne des plus grands châtiments, ils furent envoyés ramer sur les galères du roi, et une vigilance de tous les instants fut entretenue sur les côtes de la mer (1).
Ces gens, si durement traités par les Espagnols, n'avaient cependant fait que ce que faisaient tous les jours les corsaires biscayens de la côte Cantabrique. En 1658, la pinasse de 5 tonneaux, le St-Sébastien, montée par 14 matelots et soldats, fut chassée du large par une tempête et se réfugia à l'anse de la Coulère où elle se tenait à l'affût ; elle y fut poursuivie par une frégate et s'échoua ; l'équipage se sauva, à l'exception
(l) Voy. T^icces justificative.
du capitaine, qui avait de bonnes raisons pour ne pas le faire, car il se nommait Philippe Van Maestrecq, Jambe de Bois, et était âgé de 23ans(l).
Il y avait à Rayonne, vers la fin du XVI1« siècle, un certain Hondelalte, capitaine, qui trouva sans doute plus commode de prendre à peu de frais les cargaisons de son navire dans les cales des vaisseaux espagnols qu'il rencontrait en pleine mer, car, se laissant glisser peu à peu sur cette pente fatale, il passa de Tétat de lettre de marque à celui de pirate, le tout avec une incroyable facilité. Nos archives contiennent plusieurs lettres écrites, soit au roi, soit au maréchal de Gramont, à la seigneurie de Biscaye, aux villes de Bilbao et de St-Sébastien, au sujet des prises faites sur la côte d'Espagne par le corsaire Hondelatte dit Tarrebillon.
Hondelatte fut-il obligé de restituer ses prises et de garder son ardeur guerrière pour plus tard ? C'est ce que nos documents ne nous apprennent pas. Cependant ce résultat paraît probable, car la bonne intelligence qui régnait entre Bayonne et la seigneurie de Biscaye n'en fut pas troublée, et les deux pays continuèrent librement leur négoce. Nous signalerons encore un arrêt du Conseil d'Etat, du 23 mars 1G77, portant que par les soins de Jean de Lalande, lieutenant de l'amirauté deBnyonne,il sera fait un procès au sieur (îauvain, armateur de Nantes, pour ses pirateries sur les côtes de Biscaye (2).
(t) Amirauté de Guienne, liasse p7, 17 juillet i JnS. — Lr, fiâtes dîs mufragei sur les côtes sont 'une richesse sinistre : l'u.i des plus impDrtants a donné lieu à la relation suivante, dont nous reproduisons seulement le titre : Véritablt relation de l'horrible naufrage, de la flotte espagnole près St'Jean-de-Luz et autres lieux. Où se voit la quantité de marchandises rares et exquises^ le nombre des seigneurs et gentilshommes qui y commandaient^ comme aussi la perte des marchands et soldats qui y ont été perdue. Paris, i >27, pièce in-S^ de 13 p. — Ce naufrage eut lieu entre Ciboure et St-Jean-de-Luz.
(2) FF. 2^^. Arch. de Bayonne, T{egistres de l'Amirauté.