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LA REPRISE DE LA FLORIDE

Etablissement à la Floride. — Massacre des Français. — Dominique de Gourgues. — Préparatifs pour une expédition. — Les vaisseaux et les équipages. — Départ de l'escadrille. — Premières navigations. — Arrivée à la Floride. — Débarquement. — Joie des indigènes en revoyant les Français. — Alliance avec les chefs. — Un survivant de la garnison de Ribaud. — Reconnaissance des forts espagnols. — Leur prise. — Marche des arquebusiers à travers les bois. — Prise du grand fort. — Représailles. — Retour de l'expédition en France. — Mort de Dominique de Gourgues.

Vers le milieu du XVI® siècle, il partit de Bordeaux deux expéditions dans des conditions telles que, quoique fort connues de tous, nous croyons cependant devoir en parler ici (1).

Sous le règne de Charles IX, quelques Français s'étaient installés à la Floride ; François Ribaud et René de Laudonière y avaient, en 1562 et en 1564, bâti une citadelle et arboré le pavillon blanc. Mais cette occupation ne (ut que momentanée. Les Espagnols, jaloux de voir ce pays conquis, se jetèrent sur le fort à l'improviste, massacrèrent toute la garnison avec des raflinements de cruauté incroyables et écorchèrent le malheureux capitaine Ribaud (2).

La nouvelle de cet attentat éveilla un douloureux écho dans toute la France; tout le monde s'attendait à ce que le roi en tirerait une vengeance exemplaire, mais on attendit trois ans ans pour n'arriver à aucun bon résultat. Ce fut dans cette circonstance qu'un gentilhomme gascon, natif de Mont-de-Marsan, et qui s'appelait le capitaine Dominique de Gourgues, se chargea de faire ce que le roi de France n'avait pu exécuter (3).

(i) La reprise de la Floride a été l'objet de nombreuses publications, les manuscrits en sont fort nombreux et nous nous contenterons de renvoyer pour les renseignements à la remarquable publication de la Reprise de la Floride, par M. Tamisey de Larroque. — Soc. des Bibliophiles de Guyenne, t. i.

(2) Une partie des navires qui portaient les troupes espagnoles provenaient des ports de Biscaye. — M** Du Prat. — Histoire d'Elisabeth de Valois, reine d'Espagne. — Appendice, p. 407.

(^) Le capitaine Dominique de Gourgues avait guerroyé tant sur mer que sur terre, en France, en Ecosse, en Piémont et dans le reste de 1 Italie : il avait été fait tour à tour prisonnier par les Espagnols ou par les Turcs et délivré par le commandant de l'armée de Malte. C'était enfin, au dire de tous, « un non moins résolu capitaine que parfait marinier. »

« Avec trente hommes seulement, il avait soutenu, dans une place voisine de Sienne, les efforts de l'armée espagnole ; mais, à la fin, il lui avait fallu succomber sous le nombre, et ses vainqueurs l'ayant fait prisonnier, pour le punir de sa courageuse défense, l'avaient envoyé ramer sur leurs galères avec les forçats. La galère sur laquelle il se trouvait ét^nt tombée ensuite au pouvoir des Turcs, de Gourgues avait été conduit à Constantinople ; mais, condamné par les Musulmans au métier que lui avaient déjà fait exercer les Espagnols, il avait enfin eu le bonheur d'être repris par une galère de Malte, commandée par l'intrépide Ramegas. C'est alors sans doute qu'il entra lui-même

Au commeacement de Tannée lo6S, il entreprit ses préparatifs, mais il ne fut définitivement prêt qu'au mois d'août Le revenu d'un simple gentilhomme ne pouvait guère y suffire; aussi il vendit son bien, fit des emprunts auprès de ses amis et fit construire, équiper et armer deux petites ramberges et une pataehe ayant à peu près les façons d'une frégate du Levant, de manière que le vent manquant, il leur fût facile d!entrer à la rame dans les rivières (I).

Il prit une année de vivres et tout ce qui allait être nécessaire à son équipage, et ayant obtenu son congé de M. de Montluc, lieutenant du roi en Guyenne, il s'embarqua, le 2 août, à Bordeaux, et descendit jusqu'à Royan. Quoique le but de l'expédition fût parfaitement connu, il était dit qu'elle était dirigée à la cùte du Bénin, en Afrique, pour y faire la traite des nègres.

Arrivé à Royan, il mit pied à terre et y passa en revue les forces qu'il allait embarquer. Elles se composaient de cent arquebusiers, tous armés d'arquebuses de calibre et de morions, dont plusieurs étaient gentilshommes, et quatre-vingts mariniers, qui pouvaient aussi bien combattre que manœuvrer les vaisseaux. Ils étaient bien armés d'arbalètes et longues piques. Il embarque aussitôt tout son monde, mais le vent, étant devenu contraire, l'obligea de séjourner huit jours à Royan. Bientôt en mer, il fut encore repoussé vers La Rochelle et, ne pouvant mouiller dans la rade, il dut se retirer à l'entrée de la Charente et y attendre huit autres jours.

Enfin, le 22 août, le vent étant devenu favorable, il mit à la mer et fit voile. On eût dit que la tempête s'acharnait après lui, car ce ne fut qu'au prix de grandes difficultés qu'il parvint au cap Finistère et fut plusieurs fois en danger de se perdre. Le navire de son lieutenant s'égara, et on fut quinze jours sans savoir s'il avait péri. A la fin, la ramberge se rendit

dans Tordre de Saint-Jean«de-Jérusalem. A peine rendu à sa patrie, il avait armé un navire, était allé à la côte d'Afrique, au Brésil et jusque dans la mer du Sud. A son retour de cette longue expédition, le capitaine de Gourgues qui, chemin faisant, avait appris le sort cruel de ses compatriotes à la Floriae, ne parut plus songer qu'à les venger. Il vendit tous ses biens, fit en outre un emprunt à ses amis, et avec cela arma une expédition. — Guérin, Histoire Maritime).

(i)Ces navires n'auraient-ils pas été construits à Siini-Jean-de-Luz, comme le furent ceux du capitaine Peyrot de Montluc ? — On peut consulter sur cette expédition les ouvrages suivants : Histoire de la Floride^ contenant les trois voyages faits en icelle par des capitaines et pilotes français^ en tf62, fç64 et ifôf, décrite par le capitaine Laudonière, plus un quatrième^ fait par le capitaine Gourgues , mis en lumière par Basanier. Paris, i^8S, in-S®. — Histoire d'un voyage fait par les Français en la Floride, en 1^6 (y par Urbain Chauveton, avec la relation de Le Challeux, de Dieppe. — Brevis narratio eorum qua in Florida, etc., auctore Jacobo, Le Moyne, cui cognomemy de Morgues, Laudonierum in hac navigatione secuto, dans la collection des grands et des petits voyages. — Voyages de Samuel Champlain. — Histoire de la Nouvelle France^ par Lescarbot et Charlevoix. — Histoire du Nouveau Monde^ par Laët. — Gallorum in Floridum, America provincium, altéra navigatiOy duce LaudonnierOy anno MÙLIV. — De quarta Gallorum in Floridam navigatione sub Gourguerio. — La Reprise de la Floride^ ms. de la Bibliothèque Nationale. — Histoire générale des Voyages^ t. xiv. — Chronique bourdelaise, par Gabriel de Lurbe. — Histoire UnivcrsellCy de Jacques de Thou, traduction française, in-4«, t. V. — Dictionnaire de la Noblesse^ par de la Chesnaye Desbois, t. vu. — Nobiliaire^ de M. dç Saint-Alais, t. vu.

dans la rivière de Lore, en Barbarie, où était le lieu de rendez-vous, et où Tattendait le capitaine de Gourgues. Ils s*y ravitaillèrent et s'y rafraîchirent et, côtoyant la côte d'Afrique, il séjourna au cap Blanc afin d'accoutumer quelque peu ses équipages à ces chaudes températures. Il y fut attaqué par les nègres, soulevés par les Portugais qui y avaient construit un château ; mais ils furent si bien reçus, que ceux-ci n'eurent plus nulle envie de revenir à la charge. Il mouilla encore au cap Vert et, ayant traversé la mer, il arriva à l'Ile de la Dominique, seulement habitée par les sauvages et dans laquelle il demeura huit jours. Puis il se dirigea sur Saint-Germain de Porto-Rico, qui appartenait aux Espagnols (1).

Ils passèrent ensuite à la Mornie, dont le roi ou chef vint visiter les vaisseaux des Français (2), et ils firent quelques échanges.

11 en repartit aussitôt et le vent contraire le rejeta sur Saint-Domingue où, dit le capitaine de Gourgues, les Espagnols ont fait mourir tous les Indiens. 11 fut obligé de s'y arrêter, malgré la mauvaise volonté des Espagnols, afin d'attendre que la tempête fût apaisée.

De là, il alla mouiller au cap de Saint-Nicolas, où il fit radouber son vaisseau, et l'eau delà mer qui avait pénétré dans les soutes lui avait fait perdre tout le pain qu'il avait embarqué. L'équipage fut mis à la ration, ils passèrent en vue de l'île de Cuba, où ils faillirent être jetés à la côte par une violente tempête, et il alla mouiller au cap Saint- Antoine, à environ deux cents lieues de la Floride.

Ce fut là que Dominique de Gourgues rassembla ses gens, pour leur dire comment il avait entrepris ce voyage de la Floride pour venger sur les Espagnols l'insulte qu'on avait faite au roi et à la France tout entière. 11 les anima si bien, qu'il les trouva disposés à le suivre partout où il voudrait aller. La lune étant devenue pleine, ils traversèrent le canal de Bahama et peu après découvrirent la Floride.

Les Espagnols qui habitaient le fort, en voyant paraître les vaisseaux de Dominique de Gourgues, les saluèrent de deux coups de canon, croyant qu'ils étaient castillans. Afin de les entretenir dans cette erreur,

(i) Le texte dit : « Ils trouvèrent d'une sorte de figues fort grosses et longues, qui naissent es buissons. Elles sont vertes et esp»neuses par dehors et rouges au dedans comme escarlate. Ils en mangèrent souz Tasseurance d'un qui avoit esté à la Floride du temps que les Françoys y commandoient, que le cappitaine Gourgue menoit avec soy pour luv servir de trompette et de turchement ; elles sont un peu aigrettes, au reste de fort bon goût et désaltèrent fort; mais quand on en a mangé une demiedouzaine, elles font uriner à force et rendent Teaue rouge comme leur dedans est rouge. Nos gens pensoient faire du sang et cstre morts, et crioyent contre le trompette, qui se rioyt d'eulx ; et, comme on se vouloit ruer sur luy, il les assura qu'il n'y avoit aucun danger et que c'estoit le naturel de ce fruict de colorer ainsy l'urine sans faire aucun mal ny apporter aucun dommage. » — Edit. Tamisey de Larroque.

(s) « Entre autres fruicts, on trouva des plus beaulx et meilleurs oranges, citrons et melons qu'on eust jamais mangé et d'une sorte de figues, longues de demy-pied, en forme de concombres, ayans la peau verte et le dedans jaulne, fort bonnes à manger, qu'on appelle platanes (bananes), au langage du

{)ays. On y use aussy d'une espèce de racine semblable à des naveaux, laquelle cuitte à l'eaue ou sur a braize ha le goust de chastaignes cuittes ; les gens du pays l'appellent patattes, >

les Français leur répondirent, et passèrent putre jusqu'à ce que la nuit fût venue et qu'il eussent perdu de vue la Floride. De Gourgues revint aussitôt sur ses pas et mouilla à 15 lieues du fort, dans un endroit hots de la vue des Espagnols. C'était l'embouchure d'une rivière que l'on appelait Tacaîacanon, du nom du roi du pays, et que les Français appelaient la Seyne,

Aussitôt que le jour parut, Dominique de Gourgues vit que la côte était bordée d'indigènes en armes-, pour l'empôcher sans doute de prendre terre. Le capitaine avait prévu cela ; il leur lit des signes d'amitié et leur envoya son trompette qm était connu d'eux et parlait très bien leur langue. Aussitôt qu'ils eurent reconnu celui-ci, ils se mirent à danser pour exprimer leur joie et lui demandèrent pourquoi il avait tant tardé à revenir vers eux. Leur roi, nommé Satirova, envoya un des siens avec le trompette vers de Gourgues pour lui porter un chevreuil et lui demander l'objet de sa venue. Le capitaine répondit qu'il n'avait fait ce long voyage que pour s'allier avec eux contre les Espagnols.

Les sauvages envoyèrent aussitôt des émissaires vers les autres tribus, et pendant ce temps le capitaine faisait sonder la rivière par son pilote, afin d'être plus à couvert et d'y traiter plus facilement avec les sauvages.

Le lendemain, le roi Satirova et les autres rois arrivèrent, et ils envoyèrent prier le capitaine de Gourgues de descendre à terre, ce qu'il fit avec ses arquebusiers. Cette démonstration les effraya tout d'abord. Il s'assit à côté du roi Satirova, et les autres chefs prirent place autour d'eux. Comme le capitaine Gourgues voulut prendre la parole, Satirova lui dit que, depuis que les Espagnols avaient pris le fort construit par les Français, ils leur avaient fait continuellement la guerre, les avaient chassés de leurs maisons, avaient coupé leurs moissons, violé leurs femmes, ravi leurs filles, tué leurs petits enfants et, quoique lui et tous ses alliés eussent souffert tous ces maux à cause de leur amitié pour les Français, ils n'avaient jamais cessé d'avoir de l'amitié pour eux, car ils se rappelaient les bons traitements qu'ils en avaient reçus lorsqu'ils commandaient.

Il ajouta qu'après le massacre des Français par les Espagnols, il avait trouvé un enfant qui s'était enfui dans les bois ; qu'il l'avait nourri et gardé avec lui comme s'il eût été le sien, et il le rendit sur-le-champ à de Gourgues.

Ce dernier lui dit alors qu'il se disposait à faire la guerre aux Espagnols et demanda au roi et à ses alliés dans combien de temps ils seraient prêts. Ceux-ci lui demandèrent trois jours, et il fut convenu que le plus grand secret serait tenu sur toute cette affaire.

Pendant que les sauvages étaient ravis des présents que leur fit le capitaine de Gourgues, celui-ci interrogeait le jeune homme qui lui avait été remis. Il s'appelait Pierre Debray, était né au Havre

et fut fort utile à de Gourgues par la connaissance qu'il avait acquise des idiomes du pays. Il lui dit que les Espagnols étaient environ quatre cents et qu'en outre du grand fort qu'ils avaient enlevé aux Français, ils en avaient construit deux plus petits à l'entrée de la rivière de May.

De Gourgues envoya en reconnaissance un gentilhomme du Comminge, nommé Estampes, accompagné de deux autres et guidés par Olotoraca, neveu de Satirova. Aussitôt qu'ils furent de retour, Dominique de Gourgues se mit en marche à son tour avec tous ses soldats et soixante matelots. Il laissa ses navires à la garde de François Lagiie, de Bordeiux, son maître d'équipage.

Lorsque le corps expéditionnaire fut parvenu à l'embouchure de la rivière de Halimacany, que les Français avaient appelée la Somme, le vent du Nord se mit à souffler avec une telle violence que leurs alliés sauvages ne purent faire la traversée ce jour-là. Cependant de Gourgues la traversa à huit heures du matin, à l'aide d'un de ses navires, qu'il laissa en cet endroit pour aider au passage et se mit en route pour aller les attendre à la rivière de Sarabny, distante d'environ quatre lieues.

Mais le chemin se trouva si mauvais, ils eurent tant d'eau et de marécages à traverser, tant de forêts, que pour faire ces quatre lieues, ils mirent depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, ayant toujours de Gourgues en tête, la cuirasse au dos. Ils ne trouvèrent rien à manger, sinon quelques racines de palmiers sauvages, et ils arrivèrent au lieu du rendez-vous si fatigués et si affamés qu'ils ne purent aller plus loin. Quand ils furent arrivés à la rivière de Sarabay, ils y trouvèrent trois chefs conduisant chacun cent hommes armés.

Il y avait environ deux lieues de ce point aux petits forts construits par les Espagnols. De Gourgues ne voulut point attendre l'arrivée de la chaloupe chargée de vivres et partit avec dix arquebusiers et un guide, pour aller reconnaître l'un des forts qu'il voulait assaillir le lendemain matin. Le chemin était tout aussi difficile que l'autre, la nuit était sombre, une petite rivière, qui joignait le fort, était tellement enflée qu'elle ne put être passée, de sorte que de Gourgues fut obligé de revenir sur ses pas et de rejoindre ses gens à la rivière de Sarabay.

Le roi Hilicopili, le voyant contrarié à l'extrême, lui proposa de le mener par un autre chemin plus long, mais plus sûr. Il Ht hâter la marche afin d'être rendu avant la pointe du jour, et il arriva enfin au gué, qu'il fit sonder par quelques-uns de ses marins. Mais on fut obligé d'attendre que la marée eût baissé, et ils entrèrent dans la forêt pour se mettre hors de la vue des Espagnols. Pour comble de mauvaise fortune, il se mit à pleuvoir avec une telle violence que les soldats eurent toutes les peines du monde à préserver leurs munitions. Du point où il se trouvait, il pouvait voir les Espagnols travaillant aux terrassements, ce

qui lui fit (l'abord penser que ceux-ci avaient découvert sa présence et qu'ils prenaient leurs précautions contre lui, mais Tévénement qui suivit lui démontra qu'il s'était trompé.

« Sur les dix heures, la mer estant basse, il alla passer la rivière un peu plus hault, où il avoit veu un petit bois entre la rivière et le fort, qui lui serviroit pour n'estre point apperceu tant à passer la rivière qu'à mettre ses gens en ordre, et parce que l'eauë de la rivière passoit la ceinture, il commanda aux soldats d'attacher leurs fournimentz aux morrions et prendre en l'une main leur arquebouze avec leur mesche et l'espée en l'aultre. »

Dans ce passage de la rivière, ils trouvèrent le fond semé d'une si grande quantité d'huitres dont les écailles étaient si fortes et tranchantes que les souliers des soldats en furent coupés et quelques-uns blessés aux pieds. Mais rendons encore une fois la parole au manuscrit original, qui nous offre des détails très circonstanciés :

« Toutesfoys, on ne fut pas plus tost de la rivière, qu'ils remettent leurs armes et d'eux mesmes s'apprestent au combat. Le capitaine Gourgue bailla vingt soldatz à son lieutenant et dix mariniers portans potz et lances à feu pour mettre le feu à la porte, et derrière le petit boys, où ilz ne pouvoient estre veuz, il rengea ses gens en bataille, et les voyant bien disposez et asseurez, il conneut qu'il n'estoit besoing de grande exhortation ; aussy le poinct où il estoit requéroit plustost une prompte exécution qu'une longue harangue, et partant, il le fait court.

« Je vois bien, mes amis, dist-il, que le cœur vous croist au besoing; aussi vous ay-je choisiz pour tels. Vostre contenance asseurée me prédit que nous vangerons aujourd'huy l'injure faite au Roy et à nostre pays. » El leur monstrant le fort qu'ils pouvoient entrevoir à travers les arbres : (( Voilà, dist-il, les volleurs qui ont voilé ceste terre à notre Roy ! Voilà les meurtriers qui ont massacré nos Françoys 1 Allons, allons, revenchons nostre Roy, revenchons la France, monstrons-nous Françoys 1 » Et aussytost il commanda à son lieutenant de donner à la porte avec sa trouppe, et luy, avec le reste, va contre une terrasse en forme de platteforme fort basse, qui estoit à costé du fort, où il n'y avoit qu'un petit commencement de fossez.

« Les Espaignols ne faisoient que venir de disner et curoient encores leurs denz, quand nos gens, marchant à grands pas, la teste baissée, furent apperceuz, à deux cens pas du fort, par le canonnier, qui venoit de monter sur ceste terrasse, lequel se met incontinent à crier en espaignol : (( Arme I Arme 1 Voicy des Françoys I Voicy des Françoys I » et quant et quant deslache sur eux une grosse couleuvrîne qui estoit sur la terrasse et en tira par deux foys. Et, comme il vouloit charger pour la troisième, Olotoraca, plus viste à la course que nul autre, et qui n'estoit

^ loi -

instruyt à garder son rang, s'avança et monta sur la terrasse, qui n'estoît guères haulte, et le transperça de sa picque de part en part. Les Espaignols, s'estans mis en armes au cry du canonnier, sortent hors le fort ou pour combattre ou pour se retirer vers leurs compaignons, selon ce qu'ils verroient quand ils seroient dehors. Le cappitaine Gourgue, à leur sortie, estoit arrivé tout à poinct au pied de la platte-forme, et son lieutenant près de la porte, et comme il montoit à la platte-forme, son lieutenant s'escrie que les Espaignols se sauvoient, et lors le cappitaine Gourgue, retournant vistement vers la porte, les enferme entre son lieutenant et luy, si bien que de soixante qu'ils estoient, il n'en eschappa pas un qui ne fust mort ou pris. On en print en vie le plus qu'on peust, par commandement du cappitaine Gourgues, pour leur faire comme ils avoient fait aux Françoys.

(( Le premier fort ne fut pas plus tost prins que l'on s'en va assaillir le second, lequel estoit de l'autre costé de la rivière de May, vis-à-vis du premier, pour s'entre secourir. Aussy ne cessa-t-il de tirer à grands coups de canon pendant qu'on prenoit le premier, et incommodoit nos gens grandement. Lesquels bracquèrent contre troys pièces d'artillerie qu'ils avoient trouvées dans le premier fort, et la coullevrine qui avoit esté trouvée sur la platte-forme, qui estoit marquée tout au long des armoiries du feu roy Henry, à quoy l'on conneut qu'elle avoit esté prise sur les Françoys au temps du massacre, ce qui irrita encores plus nos Françoys ; et, de ces quatre pièces, on ne cessa de tirer contre eulx, pendant que le cappitaine Gourgue, avec quatre-vingts harquebousiers, passoit vistement la rivière en sa barque, qu'on venoit de conduire là tout à poinct. Lequel va descendre entre le fort et un boys qu'il y avoit tout auprès, se doubtant de ce qui advint, que les Espaignols s'enfuyoient dans les boys, pour puis après se retirer au grand fort qui estoit à une lieue de là. A peine le cappitaine Gourgue estoit delà la rivière, quand les sauvages, ne pouvant attendre qu'on leur ramenast la barque pour passer, saultent dans l'eaueet, nageans d'un bras et tenans leurs arcz de l'autre, couvrent toute la rivière d'un bord à l'autre. Les Espaignols, qui estoient en nombre de soixante, voyans une si grande multitude et si délibérée, et pour l'estonnement dont ils estoient saisiz, ne discernans entre Françoys et sauvages, se cuydans sauvez es boys, se vont précipiter entre les Françoys, qui deschargent sur eux si dru que la pluspart en sont estenduz sur la place. Les autres, voulans tourner le doz, se trouvent enfermés par les sauvages. Ainsy, ne pouvans ny combattre ny fuir, mettent les armes bas et supplient pour la vie qui leur est ostée plus tost qu'ils n'ont achevé de la demander. A grand'peine le cappitaine Gourgue peut en faire garder quinze en vie pour leur estre fait selon ce qu'ils avoient fait aux Françoys. Après ceste dispesche, le

cappitame Gourçue entra au second fort, d'où il feît incontinent transporter tout ce qu'il y avoit trouvé, et repassant la rivière avec ses prisonniers, retourna au premier fort pour s'y fortifier, ne sachant quel cœur auroient les autres, ny en combien de temps il pourroit venir à bout du grand fort qui estoit à une lieue de là, sur la mesme rivière, du costé où estoit le second fort. Parmi les prisonniers qu'il tenoit, il y avoit ung sergent de bande, vieux soldat, duquel il sceut la haulteur des remparts du grand fort et le lieu par où il luy seroit plus aisé de le prandre. Ces deux premiers forts furent pris la veille de Quasimodo 1568. « Le cappitaine Gourgue séjourna le dimenche et le luudy, et cependant fait faire huit eschelles de la haulteur qui luy avoit esté monstrée, et un pourtrait de tout le fort, en quoy ce vieux soldat s*entendoit bien. Au reste, il avait si bien pourveu à son cas, que tout le pays estoit levé en armes contre les Espaignols, de sorte que ceux du grand fort n'avoyt moyen de sortir pour rien descouvrir. Toutesfois, ils déguisèrent un Espaignol en sauvage et renvoyèrent le lundy pour reconnoistre quelles gens c'estoient et combien. Le cappitaine Gourgue estant à lentour dudit fort avec Olotoraca, qui toujours le suivait, cest Espaignol est reconneu par Olotoraca, et quant et quant empoigné. 11 voulut faire le fin du commencement, disant qu'il estoit un de ces soldats qui gardoit le premier fort qui, ne s*estant peu retirer au grand fort pour la multitude des sauvages, s'estoit ainsi déguisé de peur d'estre tué par eux et avoyt mieux aymé se venir rendre à la mercy des Françoys, que de se mestre en danger d'estre massacré par les sauvages. Mais quand le sergent de bande, qu'on fait tout venir incontinant, luy eut maintenu qu'il estoit de la garde du grand fort et espion, il confessa qu'il estoit envoyé par le gouverneur du grand fort pour sça^oir qui estoit ce nouveau venu et quelles gens il avoit. Le cappitaine Gourgue luy demanda ce qu'on estimoit de luy au grand fort. Il respond qu'on avoit donné à entendre au gouverneur qu'il avoit deux mil Françoys, dont le gouverneur et ses gens, en nombre de deux cens soixante, estoient si estonnez qu'ils ne sçavoient ce qu'ils faisoient. Le cappitaine Gourgue est bien aise de ces nouvelles et se délibère de les aller assaillir le lendemain en cest efïroy ; et de faict, ce jour-là mesraes, il fait tous ses préparatifs, ordonne de ceux qu'il devoit laisser pour la garde de la bouche delà rivière et du fort, de quoy il donne la charge au cappitaine Mesmes (1), son enseigne, avec quinze harquebouziers, et la nuit ensuivant, il fait partir ses sauvages pour aller s'embuscher dans le boys, partie deçà, partie delà la

(i) Les Mesmes, on le sait, sont originaires de Mont-de-Marsan. Dominique de Oourgues, quand il prépara son expédition, avait dû surtout faire appel à ses concitoyens. -• Note de M. Tamise/ de Larroque.

rivière. El, le lendemain au matin, il part avec ses gens, menant avec soy le sergent de la bande et Tespion attachez ensemble, pour luy monstrer à Tœil ce qu'ils luy avoient dit de parole et fait voir en painclure. En allant. Olotoraca, nepveu du roy Salirova, celuy qui avoit tué le canonnier au premier fort, homme courageux et vaillant à merveilles, dist au cappitaine Gourgue, duquel il ne s'esloignait jamais, qu'il Tavoit bien servi jusques là, et qu'il avoit fait tout ce qu'il luy avoit promis, qu'il sçavoit bien qu'il mourroit à la prise du grand fort, mais pour la vie il ne vouldroit faillir à s'y trouver. « Et vous prie, dist-il, de donnera ma femme ce que vous me donneriez, à moy, si je vivois, affin qu'elle l'enterre avec moy, et que j'en sois mieux venu quand j'arriveray au village des esprits. » Le cappitaine Gourgue dist qu'il aymoit mieux le recompenser et honorer vif que mort, et esperoit le ramener vivant et victorieux.

« Cependant ils découvrent lo fort, et, tout aussytot que les Espaignols les voient, ils commencent à tirer sur eux de deux doubles coullevrines qui estoient sur un boulevert qui commandoit le long de la rivière. Le cappitaine Gourgue gaigne vistement une montaigne couverte de bois et forest, au pied de laquelle estoit le fort, et qui s'estendoit depuis le lieu où il avoit esté apperceu jusque delà le fort bien loing ; et, au moien des ' arbres qui le couvroient, il s'approcha du fort aussi près qu'il voulut, sans pouvoir estre offensé ny veu. Il s'arresta en un lieu d'où il pouvoit voir à son aise dans le fort, et n'avoit intention de l'assaillir de ce jour-là, mais de leur donner l'escalade le lendemain au matin, du costés mesmes de la montaigne où le fossé n'estoict flanqué et dont partie de ses gens pourroient battre ceux qui vouldroient deffendre le rempart, pendant que les autres monteroient. Mais il advint que les Espaignols feirent une' saillie de soixante harquebouziers pour reconnoistre ses forces. Il les voit ainsy qu'ils sortoient et alloient courbez le long du fossé et tout aussytost commande à son lieutenant d'aller, avec vingt arquebouziers, de l'aultre costé se mettre entre le fort et eux, et quand il veist son lieutenant en lieu d'où il pourroit les empescher de rentrer, il va dtoit à eulx et commanda à ses gens de ne tirer qu'ils ne fussent fort près, pour, incontinent après avoir tiré, mettre la main à l'espée. Quand les Espaignols furent hors du fossé, prestz à entrer en la montaigne, le cappitaine Gourgue avec ses harquebouziers se trouvent au pied, qui les choisirent de si près qu'il n'y eust pas ung coup de perdu, dont plusieurs furent portez par terre, et quant et quant mettans la main à l'espée, commencèrent à chamailler ceulx qui restoient debout. Et, comme ils tournoient le dos pour se retirer au fort, voicy le lieutenant qui charge sur eux de l'autre costé, de sorte qu'il n'y eut pas ung d'entr'eux qui eust moyen de rentrer dans le fort et furent tous là tuez. Ceux de dedans,

Voyans qu'ils avoient en un moment perdu le plus beau et le meilleur de leurs gens, et pensans que ceux qui avoient fait ceste deffaicte ne feussent qu'une petite partie d'un plus grand nombre, désespèrent de pouvoir résister, et d'ailleurs, ne pouvans espérer aucune composition de ceux qu'ilz avoient injuriez oultrageusement, abandonnent le fort et sortent pour s'aller sauver dans les bois qui estoient de Tautre costé du fort, où le cappitaine Gourgue avoit fait mettre une grande multitude de sauvages, qui tout aussytost descochèrent leurs flesches sur eux ; et, entre autres, il y en eut un qui d'un coup traversa la rondelle d'un capitaine espaignol, et luy entra la flesche bien avant dans le corps par le tetin gauche et l'abattit mort par terre. Le cappitaine Gourgue, qui les avoit veuz sortir et estoit accouru après eux, les arresta entre le bois et le fort ainsi qu*ils fuyoient les traits des sauvages, et là ils furent tous tuez et taillez en pièces, sinon ceux qu'à grand difficulté il peusl reserver pour les faire mourir en volleurs,

(( Dans ce grand fort furent trouvées cinq doubles coullevrines, quatre moyennes et d'aultres petites pièces de fer et de fonte, avec dix-huit grosses cacques de pouldre. On y trouva aussy force armes, comme arquebouzes, corceletz, rondelles, picques et autres. Le lendemain, le cappitaine Gourgue ayant fait charger Tartillerie en deux vaisseaulx, un sauvage faisant cuire du poisson meit le feu à une traînée de pouldre que les Espaignols avoient faite, dont personne ne s'estoit encores apperceu. Le feu se print aux pouidres, qui renversa les magasins de fons en comble, et brusla entièrement les maisons, qui estoient en bois de sapin. Les hommes n'eurent poinct de mal, pour ce qu'ilz estoient tous dehors, cà et là ; mais tout ce qui estoit dedans fut bruslé et perdu, en sorte que le capitaine Gourgue n'en rapporta rien, sinon l'artillerie qu'il avoit ja fait charger (1).

« Les Espaignols qui avoient esté prins en vie en ce dernier fort, furent menez au lieu où ils avoient pendus les Françoys, après que le cappitaine Gourgue leur eust remonstré l'injure qu'ils avoient faite au Roy, lui massacrans ses subjets, et luy vollans la terre que Sa Majesté avoit conquise et le fort qu'il y avoit fait bastir, et qu'ils debroient avoir pensé qu'une si lasche trahison et une si détestable cruaulté exercée contre un si puiss^int Roy et contre une nation si généreuse ne demeureroit impunie. Que luy, qui estoit un des moindres gentilshommes que le Roy eust en son royaume, avoit entrepris la vengeance à ses propres courts et despens. Quand les Roys très-chrestien et catholicque eussent esté ennemis et en guerre mortelle, encore ne se pourroient-ils

(i) Ces neuf pièces d*artillerie, que Dominique de Courgues rapporta en France, furent vendues pour la somme ae 7,500 livres tournois.

excuser de trahison et cruaulté extrême. Maintenant que Leurs Majestés estoient amis et alliez si estroictement, leur faict ne pouvoit trouver nom assez abominable, et moins encores peyne qui luy fust correspondante. « Mais encore que vous ne puissiez, dit-il, endurer la peine que vous avez méritée, il est besoing que vous enduriez celle que Tennemy vous peult donner honnestement, affin que, par vostre exemple, les autres appreignent à garder la paix et alliance que si meschamment et malheureusement vous avez violée. » Cela dit, ils sont branchez aux mesmes arbres où ils avoient pendûz les Françoys, et au lieu d'un écriteau que Pierre Melendes y avoit fait mettre contenant ces mots en langage espaignol : Je ne faicts cecy comme à Françoys, mais comme à Luthériens, le cappitaine Gourgue faict graver en une table de sapin avec un fer chault : Je ne faicts cecy comme àEspaignols, ny comme à Marannes, mais comme àtraistres, volleurs et meurtriers. » (1).

La Floride était, grâce à Tintrépidité et au courage d'un gentilhomme gascon, redevenue française pour quelques jours. Mais le petit nombre d'hommes que l'audacieux aventurier menait à sa suite ne permettait pas de songer à une occupation définitive. La patache et les deux ramberges se préparèrent donc au retour. Dominique deGourgues, parti le 3 mai 1568 de la rivière de Tacatacourou, entrait le 6 juin à La Rochelle, après avoir fait 1100 lieues les dix-sept premiers jours ; mais pendant le reste de la traversée, il s'était trouvé tellement à court de vivres, qu'il avait été obligé de mettre son équipage à la ration d'un quart de biscuit pour chaque homme.

Dans ce voyage de retour, de Gourgues perdit sa patache et les huit hommes qui la montaient. Une de ses ramberges, commandée par le capitaine Deux, fit fausse route à la hauteur des Bermudes, et ne revint en France qu'un mois plus t^rd, après avoir supporté plusieurs coups de temps. Dominique de Gourgues, ayant enfin quitté La Rochelle pour se rendre à Bordeaux, reçut encore la chasse d'une escadre espagnole composée de 18 pataches et d'une ramberge, qui le poursuivit jusqu'à Blaye.

De Gourgues ne connut d'ailleurs que plus tard cette dernière tentative. « Si j'avais été averti à temps, disait l'intrépide marin, je n'aurais, pour rien au monde, refusé de leur parler ; et, selon leur demande, je leur aurais fait une réponse telle qu'ils eussent eu grande occasion de s'en contenter. »

L'expédition du capitaine de Gourgues, ses combats dans la Floride, ses aventures sur les mers eurent un tel retentissement en Europe, que

(i) Edit. Tamisey de Larroque.

la reine d'Angleterre Elisabeth et le prince Don Antoine, roi prétendant de Portugal, lui firent les oflres les plus séduisantes pour rattacher à leur service. Don Antoine le nomma enfin amiral de la flotte qu'il armait contre le roi d'Espagne. De Gourgues, parti de Paris, se préparait à prendre possession de ce poste brillant, que son courage et ses grandes actions lui avaient valu, lorsqu'il tomba gravement malade à Tours. « Il fut, dit un de ses historiens, enlevé de ce monde, en 1582, au grand regret de ceux qui le connaissaient. »

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