FLIBUSTIERS BASQUES ET GASCONS
Corsaires français. — Riches captures. — Le capitaine Peyrot de Monluc. — Construction des vaisseaux à Saint-Jean-de-Luz. — Prise de Madère. — Mort du capitaine Monluc. — Les flibustiers. — Charte partie. — L'île de la Tortue. — Pierre le Grand. — Michel le Basque. — Expédition de Maracaïbo. — Prise de Gibraltar. — Nouvelle expédition à Maracaïbo. — Jonqua. — Une insolente croisière. — Le chevalier de Gramont. — Prise de la Vcra-Cruz. ^ Un duel. — Portrait du chevalier de Gramont. — Le capitaine Montauban. — Explosion des vaisseaux. — Ses prises et ses croisières. — Fin des aventuriers flibustiers.
Avant de parler des flibustiers qui flrent trembler TAmérique espagnole, nous devons signaler, entr'autres, une expédition qui fit du bruit à son époque et qui nous intéresse d'autant plus que les vaisseaux en furent construits à Saint-Jean-de-Luz.
Nous avons déjà vu que les corsaires biscayens et guipuzcoans désolaient les mers et les côtes, mais il ne faut pas croire qu'ils étaient les seuls à commettre toutes sortes de déprédations, même lorsque les royaumes étaient en état de paix.
Déjà on signalait d'Espagne, au roi de France, les courses de^ navires français. L'un d'entr'eux eut même Taudace de débarquer à la Corogne, chargé d'arquebuses, arbalètes et autres armes, et fut aussitôt arrêté (1) ; deux nefs biscayennes chargées de fer, et valant près de 200,000 écus, furent prises par des corsaires et menées à Saint-Jean-de-Luz, et le roi d'Espagne se plaignait qu'il y avait, en 1567, neuf galions corsaires français autour de Cuba, guettant la flotte de la Nouvelle Espagne qui portait une valeur de plus de deux millions, et qui avaient, en attendant cette riche proie, capturé deux navires marchands chargés de cuir. Le capitaine Arnault, de Bordeaux, acquit ainsi de très grandes richesses en pillant sur mer plus de dix vaisseaux de Sa Majesté Catholique. En outre, le capitaine Sordeval et son frère, de Belle-Ile, avaient amassé plus de 300,000 écus en faisant la course, et vivaient tranquillement à terre (2). Mais tout cela n'était pas grand'chose, car une expédition beaucoup plus considérable se préparait sous le commandement et les
(i) Hist. d'Elisabeth de Valois ^ par le marquis Du Prat. — Appendice, lettres de Fourquevault au roi Charles IX.
(2) Id.
auspices du fils de Tillustre Monluc, Pierre Bertrand, aussi connu sous le nom de capitaine Peyrot de Monluc.
Celui-ci entreprit do faire un voyage sur mer avec quatre ou cinq vaisseaux et ramberges et « chaluppes équippés » montées de trois ou quatre cents hommes et d'autant de matelots. Il mit à la voile, le 23 aoiU 1360, de Bordeaux avec « quatre pataches et une ramberge », qui avaient été construites à Saint-Jean-de Luz, et deux beaux navires. Il avait avec lui sept ou huit cents hommes de guerre sans compter les matelots, et plus de trois cents gentilshommes.
« Le but de ce voyage, dit M. de Ruble, a été à peine entrevu par les historiens les mieux informés. De Thou, La Popelinière, Belleforest, Dupleix, les seuls qui aient cherché à le pénétrer, racontent qu'il allait à la découverte sur les côtes d'Afrique. Monluc allait à Madagascar. Cette expédition, conçue et exécutée avec Tautorisation du roi, eut une issue funeste. Arrêtés à Madère par la nécessité de se ravitailler, nos hardis niarins furent reçus en ennemis. Monluc écrasa les troupes qu on lui opposa et, emporté par son ardeur, il attaqua la ville de Madère, la prit et la livra au pillage ; malheureusement, il reçut à la fin du combat une blessure dont il mourut peu de jours après. Ses compagnons d'armes revinrent en France après lui avoir fait de splendides funérailles à Madère (1).
Il nous faut maintenant abandonner les ports de la côte et nous transporter sur les bords de l'Amérique espagnole. C'est le moment où une poignée d'intrépides aventuriers, connus sous le nom de flibustiers, font trembler la puissance des Castillans et ravagent ou pillent les villes opulentes qu'ils y avaient fondées. Ces aventuriers reçurent dans leurs rangs un grand nombre de Basques français, de Bayonnais et de Gascons. Parmi ceux-ci, quatre attirent principalement notre attention, par des exploits et des hauts faits qui paraîtraient appartenir au roman si l'histoire n'en avait sévèrement contrôlé l'authenticité. Nous citerons tout d'abord Michel le Basque qui, à ce que l'on croit, était natif de Saint-Jean-de-Luz. Junqué, ou plutôt Junca, de Bayonne, le chevalier de Gramont, dont le nom seul atteste Tillustre origine, et le capitaine Montauban, de Bordeaux.
Avant de prendre la mer, les flibustiers ou boucaniers se choisissaient un capitaine qui était amovible, à leur volonté, et dont toute l'autorité consistait à commander dans Taction. Il avait aussi le privilège de lever un double lot dans le partage du butin. Le coffre du chirurgien se payait
(i) Corn, de Biaise de Monluc, édit. de la Société de l'Histoire dt France^ t. m, note. - Voir, sur les armements maritimes de cette expédition, Documents sur Monluc de Valence^ par M. Tamisey de Larrocjue.
*. lod -
à frais communs. On récompensait aussi les blessés, avant que de faire les lots. Ces récompenses étaient réglées et proportionnées au dommage que causait la blessure. Par exemple, on donnait 600 écus ou 6 esclaves à ceux qui avaient perdu les deux yeux ou les deux pieds, et il fallait continuer la course jusqu'à ce qu'il y eût de quoi satisfaire à tous. Cette convention s'appelait charte partie et, répartie de la manière que nous venons d'expliquer, s'appelait partager à compagnon bon lot. Tout d'abord, assez indifférents aux navires qu'ils rencontraient, les flibustiers ne coururent plus bientôt que sur les Espagnols. Ils ne s'embarquaient jamais sans avoir fait des prières publiques pour recommander à Dieu le succès de leur expédition, et ils ne manquaient point aussi à lui rendre de solennelles actions de grâces après la victoire.
Chassés, en 1630, de St-Christophe, les boucaniers étaient venus se fixer dans l'île de la Tortue. Des Hollandais et un grand nombre d'autres aventuriers vinrent bientôt les y joindre. Leur principale occupation était de faire la guerre aux bœufs sauvages qui s'étaient très multipliés à St-Domingue : ces chasseurs s'appelèrent boucaniers, du nom d'une espèce de gril nommé boucan, sur lequel ils rôtissaient les viandes dont ils se nourrissaient. Les Espagnols, qui voyaient avec déplaisir ces aventuriers s'établir dans leur voisinage et chasser sur leurs terres, armèrent une expédition contre la Tortue. Ils abordèrent dans l'île au moment où tous ceux qui auraient pu la défendre se trouvaient occupés à la chasse à St-Domingue et, égorgeant les femmes, les vieillards, les enfants, ils détruisirent tous les établissements. Instruits de ce cruel événement, les boucaniers choisirent pour chef un Anglais nommé Willis, reprirent possession de la Tortue à la fin de 1638, et s'y fortifièrent. Bientôt, poursuivant leur vengeance contre les Espagnols, pour lesquels ils avaient conçu une haine implacable, ils s'associèrent un grand nombre d'européens ; ils enrôlèrent beaucoup de colons qui fuyaient les charges auxquelles on les assujettissait et firent des incursions chez les Espagnols, réduisant leurs colonies à un état de détresse extrême, et portant au loin la terreur de leur nom. Après de longues alternatives de succès et de revers, les boucaniers demeurèrent maîtres de l'île de la Tortue et s'étendirent sur la côte de St-Domingue, qu'ils conservèrent toujours depuis.
Le bruit des exploits des boucaniers avait attiré parmi eux une foule d'aventuriers de tous les pays, et bientôt il furent en état de faire des expéditions formidables sur toutes les mers du Sud et du Nord. Les îles de Saint-Domingue, de la Tortue, de la Jamaïque, devinrent les arsenaux de leurs armements, et l'entrepôt des richesses immenses que leur brigandage et leur rare intrépidité leur procuraient et qu'ils dissipaient au sein de la débauche la plus effrénée.
La côte Nord de St-Doraingue et Tlle de la Tortue ne commencèrent qu'en 1665 à fixer les regards de la France ; les aventuriers s'y rencon* trërent alors en grand nombre, mais on y comptait à peine 400 cultivateurs. D'Ogeron fut présenté par la Compagnie et accepté par Colbert pour gouverner cette colonie. Il avait longtemps vécu avec les boucaniers, qui avaient conçu pour lui le plus grand respect.
Les côtes que les flibustiers français fréquentaient le plus étaient celles de Cumaria, de Cartbagëne, de Porto-Bello, de Panama, toutes celles de Cuba et de la Nouvelle Espagne, l'embouchure du Chagre et les environs des lacs Maracaïbo et Nicaragua ; mais ils couraient rarement sur les navires qui allaient d'Europe en Amérique, parce que ces navires n'étaient chargés que de vins, de farines et de toiles ; ils auraient été fort embarrassés de toutes ces choses dont ils n'auraient pu trouver aisément le débit. C'était au retour qu'ils les attendaient, alors qu'ils étaient sûrs d'y trouver de l'or, de l'argent, des pierres précieuses et toutes les plus riches marchandises du Nouveau Monde. Ils suivaient ordinairement les galions en queue jusqu'au débouquement du canal de Bahama, et si un gros temps ou quelque autre accident laissait en arrière quelques bâtiments de la flotte, c'était autant de pris.
Un de leurs capitaines, nommé Pierre le Grand, natif de Dieppe, enleva ainsi un vice-amiral des galions et le conduisit en France : son bâtiment n'était monté que de quatre petits canons, et il n'avait avec lui que 28 hommes ; il aborda le navire espagnol, après avoir donné des ordres pour faire couler le sien à fond, et il étonna si fort l'équipage qu'il en fut stupéfait. Il alla lui-même trouver le capitaine dans sa chambre et, lui mettant le pistolet sous la gorge, il l'obligea de se rendre. Il le débarqua ensuite avec tout son monde au cap Tiburon, dont il était très rapproché, et ne garda que ce qu'il lui fallait de matelots pour manœuvrer.
Un autre flibustier, nommé Michel le Basque, fit encore un coup plus hardi : il osa attaquer, sous le canon de Porto-Bello, un navire de la même flotte, nommé la Marguerite, chargé d'un million de piastres, et s'en rendit maître.
Au retour d'une expédition assez aventureuse, l'Olonnais, flibustier d'une grande réputation, trouva à la Tortue Michel le Basque, qui venait d'y amener une prise de grande valeur. Ces deux aventuriers, qui étaient fort amis, se voyant ainsi réunis, résolurent de faire ensemble quelque entreprise importante et, ayant dressé leur plan, ils convinrent de le tenir secret : ils publièrent seulement qu'ils allaient faire un armement considérable et que ceux qui voudraient les suivre fussent les rejoindre à la Tortue ou les attendre à Bayaha. La réputation de ces deux chefs, dont l'un devait commander sur mer et l'autre sur terre, attira au rendez-vous un fort grand nombre d'aventuriers de toute espèce ;
rarmement se trouva composé de 6 vaisseaux et de 440 hommes, et roionnais, qui était l'amiral de cette petite flotte, prit sa route vers TEst, sans avoir encore découvert son dessein à personne. A peine avaitil doublé la pointe de TEspade, la plus orientale de St-Domingue, qu'il fit la rencontre de deux navires espagnols qu'il enleva sans beaucoup de résistance. L'un était chargé de cacao et sa cargaison était estimée près de 200,000 livres ; il l'envoya à la Tortue avec ordre, à celui à qui il en avait confié le commandement, de lui ramener ce vaisseau à Curaçao, après qu'il l'aurait déchargé. L'autre était rempli de munitions de guerre et de vivres pour St-Domingue ; il le retint avec lui. Il fit voile ensuite pour Curaçao où, son autre prise l'ayant rejoint avec un très grand nombre de braves, dont plusieurs arrivaient de France, il déclara que son dessein était d'aller piller la ville de Maracaïbo. Ce qui l'avait déterminé à cette entreprise, c'est que le Basque, dans le dernier vaisseau dont il s'était emparé, avait trouvé deux Français qui, ayant été faits prisonniers dans leur jeunesse par les Espagnols, s'étaient établis parmi eux, et l'un des deux était pilote de la barre qui est à l'entrée du lac Maracaïbo. Ils avaient tous deux donné au Basque de grandes connaissances sur toute la province de Venezuela, et l'amiral flibustier^ en publiant son projet, avertit ses gens que ces deux guides lui répondaient sur leur tête du succès de l'entreprise.
Maracaïbo était situé sur la rive occidentale d'un lac qui lui donna son nom et qui porte aussi celui de baie de Venezuela. Cette ville était alors Tune des plus florissantes que les Espagnols eussent dans toute cette partie du continent. Elle avait environ 5,000 habitants et on y faisait un grand commerce de cuirs, de tabac et de cacao. Un banc de sable, que les Espagnols nommaient la barre, rendait l'embouchure du lac dangereuse et difficile et, sans la précaution d'entretenir un pilote pour entrer ou sortir les navires, la plupart y auraient péri.
Cette difficulté n'embarrassait pas l'amiral flibustier, puisqu'il avait avec lui un pilote pratique de cette barre ; mais il y avait une forteresse qui en défendait le passage avec 14 pièces de canon et 250 hommes de garnison, et les Espagnols ne croyaient pas que l'on osât seulement entreprendre de la forcer. Ils changèrent bientôt d'avis : le Basque, sous les ordres duquel l'Olonnais voulut servir comme volontaire, emporta la forteresse l'épée à la main, après un combat très opiniâtre, la démolit en peu d'heures, car elle n'était faite que de gabions, et encloua les canons.
Après cette expédition, les aventuriers se rembarquèrent, entrèrent dans le lac, et allèrent se présenter devant la ville, qui est éloignée de six lieues du fort dont ils venaient de faire la conquête. Les Espagnols n'avaient pas jugé à propos de les attendre dans une place qui n'offrait
plus aucune difïlculté. Aussi ils n'y trouvèrent personne, les habitants ayant eu le temps de s'embarquer dans des canots avec leur argent et ce qu'ils avaient de plus précieux, et de se retirer à Gibraltar. C'était une petite bourgade située de l'autre côté du lac, sur un terrain fertile ; mais Tair n'y était pas aussi salubre qu'à Maracaïbo, et dans la saison des pluies il n'y restait guère que des ouvriers et ceux qui n'avaient pas les moyens de se transporter ou à Maracaïbo ou à Mérida, qui était à quarante lieues plus avant dans les terres. C'est aux environs de Gibraltar que se recueillait le meilleur cacao d'Amérique et ce tabac si fort estimé en Espagne sous le nom de Maracaïbo. Si les aventuriers eussent tout d'abord suivi les Espagnols à Gibraltar, ils auraient eu bon marché de gens que la frayeur avait saisis ; mais ils s'arrêtèrent quinze^ jours à Maracaïbo pour y faire bonne chère et piller le peu qui restait dans la ville. Ils passèrent enfin à Gibraltar et mirent trois jours pour faire ce trajet qui n'était que de quelques lieues ; aussi trouvèrent-ils les Espagnols assez bien retranchés et fort rassurés.
Ils firent cependant leur débarquement sans résistance ; ayant ensuite voulu couper dans le bois pour prendre les ennemis par derrière, ils trouvèrent qu'on s'était douté de leur dessein, qu'on avait fait de grands abatis d'arbres pour les arrêter et que, pour arriver à un premier retranchement, où on les attendait, il n'y avait qu'un, chemin où six hommes pouvaient marcher de front, mais qui était extrêmement bas et marécageux. Ils ne balancèrent pourtant pas à s'avancer dans cette avenue, et ils arrivèrent aisément jusqu'à portée de pistolet; mais alors ils commencèrent à enfoncer dans la vase jusqu'aux genoux. On tira en même temps sur eux d'une batterie de vingt pièces de canon ; mais les deux chefs remédièrent d'abord à ce premier inconvénient, en faisaMt couper à tout le monde des branches d'arbres, dont ils se servirent en guise de fascines, pour marcher plus aisément. Quant au second, il coûta la vie à bien des braves qui, en mourant, animaient leurs compagnons dans l'espérance d'une prompte victoire. En effet, les flibustiers passèrent au travers de la canonnade avec une résolution qui épouvanta les Espagnols. Le premier retranchement fut forcé et la garnison, s'étant réfugiée dans le second, y fut suivie de si près qu'elle n'eut d'autre parti à prendre que de demander quartier.
Cette victoire, qui rendait les flibustiers maîtres de Gibraltar, leur coûta cent hommes tués ou blessés ; des 600 Espagnols qui défendaient le retranchement, il y en eut deux cents de tués et cent de blessés. Presque tous les officiers furent du nombre des premiers, et l'on regretta beaucoup le gouverneur de Mérida, qui s'était fort distingué dans les armées des Flandres. Ce gouverneur était accouru au secours de Gibraltar, parce que cçtte bourgade dépendait de son gouvernement, comme Maracaïbo
dépendait de Caracas. Cependant le pillage de Gibraltar ne répondit paâ à Tattente des aventuriers : les Espagnols avaient bien caché leur or, et il ne fut pas possible de les contraindre, même par les tortures, à dire où ils ravalent mis. On s*en vengea en brûlant la bourgade ; après quoi on retourna à Maracaïbo, qu'on menaça de traiter de la même manière si les bourgeois ne la rachetaient. Il fallut en passer par où ils voulurent et, pour les engager à partir au plus tôt, on leur fit encore un présent de 500 bétes à cornes qu'ils embarquèrent sur leurs navires.
L'Olonnais proposa ensuite le pillage de Mérida, pour se dédommager de ce qu'on avait manqué à Gibraltar. Cette ville passait pour être très riche ; mais le plus grand nombre ne fut pas de son avis, et il n'insista pas davantage. Il mit à la voile, emmenant avec lui un navire chargé de tabac qu'il avait pris dans le port de Maracaïbo, et alla faire le partage de son butin au port de Gonaïves, où il arriva vers la fête de la Toussaint de l'année 1666. Ce butin consistait en joyaux, pierreries, or, argent, tabac, cacao et esclaves, et le tout fut estimé 400,000 écus, sans y comprendre quantité d'ornements d'église que les aventuriers avaient démolis et dont ils avaient transporté jusqu'aux cloches, aux tableaux et aux croix qui étaient sur les clochers ; leur dessein était, disaient-ils, d'en bâtir une à la Tortue, et d'y consacrer toute cette partie de leur butin.
Quoi qu'il en soit, chacun ayant levé son lot, l'Olonnais se rendit à la Tortue où il eut bientôt dissipé tout ce qu'il avait.
Dans le courant de l'année suivante, 1667, Michel le Basque, ayant pris goût à l'expédition que nous venons de raconter, jugea à propos de la renouveler. Suivi de 40 hommes seulement, il entra de nuit à Maracaïbo, se saisit des principaux habitants et, après les avoir enfermés dans la grande église, il fit avertir leurs parents et leurs amis qu'il allait leur couper à tous la tête si on faisait le moindre mouvement et si on ne lui comptait sur-le-champ la rançon qu'il demandait ; il fallut en passer par là, quoique le jour eût fait découvrir la faiblesse d'un ennemi aussi insolent. Ensuite, les flibustiers passèrent au travers de la ville, tenant chacun un pistolet d'une main et le sabre levé sur la tête d'un prisonnier qu'il faisait marcher devant lui ; et ces malheureux ne furent enfin délivrés qu'au moment où l'ennemi fut embarqué et hors de péril.
Le 23 décembre 1684, le gouverneur de Carthagène, ayant appris que trois flibustiers, Michel le Basque, Laurent de Grafl (1) et Junqua,
(i) Ce Laurent de Ora(T avait épousé une Bretonne, nommée Anne Dleu-le-Veut. L'histoire de cette union mérite d'être rapportée. Veuve en premières noces de Pierre le Long, l'un des douze Français qui, en 1670, vinrent de la Tortue jeter les fondements du Cap Français, Anne crut un jour avoir été eravement insultée par Laurent. Elle vint donc trouver ce flibustier, le pistolet au poing, pour lui demander raison de son outrage. De Oraff, jugeant cette amazone digne de lui, l'épousa. Eo
croisaient autour de son port, envoya contre eux deux frégates, l'une de 48 canons et 300 hommes d'équipage, et Vautre de 40 canons et de 250 hommes, avec un bateau de 12 pierriers et de 6 canons, et donna ordre à ceux qui les commandaient de lui amener ces trois corsaires morts ou vifs. Ils montaient chacun un navire, dont le plus fort était de 30 pièces de canon et de 200 hommes, et les deux autres un peu plus petits. Dès qu*ils aperçurent les Espagnols, ils allèrent au devant d*eux, les abordèrent et, après un combat d'une heure et demie, ils les enlevèrent. Tout ce qui ne fut pas tué fut renvoyé à terre, et on les chargea d'une lettre pour le gouverneur de Carlhagène par laquelle les flibustiers le remerciaient de leur avoir envoyé de si bons navires. Ils ajoutaient que jamais secours ne leur était venu plus à propos, leurs vaisseaux ne valant plus rien ; que s'il en avait encore quelques-uns dont il voulut se défaire, il les attendraient 15 jours, mais qu'il ne les envoyât point sans argent, dont ils avaient un très grand besoin, sinon ils ne feraient quartier à personne.
Il est encore bien des fois fait mention de Michel le Basque dans des croisières exécutées soit seul, soit en compagnie. Cependant, nous ne savons point quand ni comment mourut ce héros que le roman a popularisé à diverses reprises, sans que l'histoire ait pu dissiper le voile à travers lequel il nous apparaît.
Nous trouvons le chevalier de Gramont et le capitaine Junqua engagés dans une entreprise qui semble plus fantastique encore. Cette fois, il s'agissait de prendre la ville de la Vera-Cruz, au fond du golfe du Mexique. De Taveu de Gramont lui-même, cette ville avait une garnison de 3,000 hommes et, en 24 heures, elle pouvait faire venir des environs 15 ou 16,000 hommes, sans compter 800 hommes de garnison et 60 pièces de canon qui armaient la forteresse de Saint-Jean-de-Luz, qui défendait à la fois la mer et la ville. Mais toutes ces difficultés n'étaient pas pour arrêter les plus intrépides des hommes. Les 300 hommes de cette expédition avaient été rassemblés par le capitaine Van-Horn, et le chevalier de Gramont servait dans cette troupe en qualité de simple volontaire, car une tempôle précédente lui avait fait perdre son vaisseau, de 52 pièces de canon.
La petite troupe mit pied à terre à quelque distance de la Vera-Cruz, et à une heure du matin les flibustiers y pénétrèrent sans coup férir et enfermèrent les plus considérables de la ville dans l'église. On procéda
t^ç, elle fut prise par les Espagnols, lorsque ceux-d vinreiit piller le Cap. Amenée à St-Domingué avec ses enfants, elle y demeura plusieurs années, malgré le traité qui fut fait à la paix pour la délivrance de tous les prisonniers. Ce ne fut qu'après bien des instances réitérées de la cour de France qu'elle fut renvoyée à son mari.
lis —
aussitôt au pillage et, en vingt-quatre heures, ils avaient ramassé six millions d'écus en or, argent et pierres précieuses. Puis ils firent payer une forte rançon à ceux qui étaient leurs prisonniers et se hâtèrent de se mettre en sûreté avec leur butin.
Après Texpédition de la Vera-Cruz, le capitaine Gramont se mit â la tête des aventuriers, parce que Van-Horn, à sa mort, lui avait laissé le commandement de son vaisseau, en attendant que son fils fût en âge.
(( S'étant muni de quelques rafraîchissements à la Caye Mohere ou Caye à Femme, ainsi nommée à cause que les Espagnols, au commencement de la conquête des Indes, y laissoient leurs femmes pour suivre leurs ennemis, il mit à la voile et traita fort honnêtement le capitaine espagnol qui commandait le vaisseau chargé de farine dont le hasard l'avait rendu maître ; et après en avoir enlevé les vivres et tout ce qui Taccomodait le plus, il en ûta encore les deux huniers et ne lui laissa que ses deux basses voiles, pour aller au premier port sous le vent où ils étoient. lien usa ainsi dans la crainte que ce vaisseau ne gagnât au vent et n'allât avertir les Espagnols de l'endroit où étoient les aventuriers.
« Après cette expédition, Gramont et sa patache se disposèrent pour aller au petit Goave ; il s'y rendit heureusement, mais la patache, s'étant séparée, n'eut pas le même bonheur : elle rencontra les Armadilles qui lui donnèrent la chasse, forcèrent les aventuriers qui la montaient de descendre dans un petit bateau et de se sauver, à la faveur de la nuit, au nombre de 90 hommes, emportant à la vérité tout leur argent, mais abandonnant les esclaves et les marchandises. Avec ce petit bateau ils arrivèrent au cap de Saint-Antoine et de là à la Jamaïque, sur des vaisseaux anglais » (1).
Nous terminerons cette notice par quelques lignes sur le personnage de Gramont lui-même, provenant d'Oexmelin, le célèbre historien des flibustiers :
« On dit qu'il est de Paris et qu'il étoit fort jeune lorsque son père mourut. Le mari, que la veuve épousa dans la suite, donna entrée dans sa maison à un officier de ses amis, qui devint amoureux de la sœur de Gramont. Sa grande jeunesse semblait le mettre hors d'état de se mesurer avec un homme de valeur. Cependant, un jour, son beau-père étoit absent, il voulut écarter l'amant de sa sœur et, l'ayant prié de régler les visites, il lui refusa sa porte. Mais la mère étant survenue avec sa fille, l'une et l'autre le traitèrent d'enfant et firent monter le cavalier.
(i) Oftxmelin, Histoire dis Flibustier i bûucanitrs, 4 vol.
« Gramont, indigné de ce procédé, fit quelques menaces dont le galant se sentit piqué ; le lendemain, il rencontra Gramont : il le traita de petit mutin quifaisoitle brave. Gramont répliqua que s*il étoit dans un âge plus avancé, il lui feroit l'honneur de tirer Tépée contre lui. La fierté du jeune homme irrita roflicier, qui mit aussitôt lëpée à la main ; Gramont en fit autant et blessa son ennemi de trois coups dont il mourut, laissant dix mille livres à la sœur de Gramont, et à lui-même de quoi se sauver. Il lui procura encore sa grâce par le moyen de Monsieur de Castelan, major des gardes, que le roi avait envoyé pour s'informer du fait. Il lui fit entendre que c'étoit lui-même qui s'étoit attiré ce malheur, et que, bien loin que Ton eiU commis un assassinat en sa personne, les choses s'étoient passées avec honneur.
(( Peu de temps après, Gramont fit quelques campagnes en qualité de cadet, au régiment royal des Vaisseaux, dans la compagnie de La Leuretière. Il y acquit de la réputation et fit très bien son devoir quelques années sur mer ; en sorte qu'ayant eu le commandement d'une frégate armée en course avec un cinquième du profit qu'il feroit, il passa à la Martinique et prit une flotte hollandaise appelée les Bourses d* Amsterdam, de la valeur de plus de quatre cent mille livres.
(( Gramont amena cette prise à Saint-Domingue, sans se mettre en peine s'il ne lui en appartenait qu'un cinquième, parce que les intéressés étoient bien éloignés de là, et ayant presque tout consommé au jeu et à la débauche, il fallut retourner en course. Le malheur voulut qu'il perdit la frégate dont il sauva néanmoins le canon, les armes et tous les agrès ; il se trouva encore assez à son aise pour acheter un autre bâtiment de 50 pièces, et il s'acquit une grande réputation à Saint- Domingue ; les flibustiers l'aimaient et l'estimaient, d'autant plus qu'il étoit libéral et bienfaisant. Il a été fort longtemps leur commandant ; il s'est signalé en plusieurs rencontres et se signale encore tous les jours ; quoiqu'il soit âgé de plus de cinquante années et que la goutte ne le quitte presque point, la maladie ne l'empêche pas d'être toujours actif et entreprenant. C'est un des plus braves capitaines qui se soit encore trouvé parmi les aventuriers qui le suivent volontiers, et s'attachent à lui. Il a un secret tout particulier pour gagner leurs cœurs et s'insinuer dans leurs esprits. Il est bien fait dans sa taille, quoiqu'elle soit médiocre. Il a le teint brun, les cheveux noirs, la mine guerrière et agréable. La débauche du vin et des femmes l'a rendu perclus de tous ses membres. Il est impie, sans religion et exécrable dans ses juremens. En un mot, il est fort attaché aux choses terrestres et ne croit point aux célestes. C'est là son grand défaut » (i).
(i) Oexmelin, CharUvoix. — Hist. de Saint-'Dominguu
Les plus célèbres et les plus braves des aventuriers étaient de la France méridionale. C'étaient des Gascons, des Basques, des Bordelais et des Poitevins. C'était Montbars, dit V Exterminateur, originaire du Languedoc ; Nau, rOlonnais, à qui on avait donné le nom de sa patrie ; Michel le Basque et Ducasse, dont nous parlerons plus loin, et qui appartenaient aux contrées des Pyrénées ; c'était enfin Montauban, de Bordeaux, l'un des plus aventureux des héros de la flibuste, qui commanda pendant vingt ans les croisières d'audacieux coureurs dans les différentes mers de l'Amérique.
Le capitaine Montauban se fit surtout renlarquer, en 1691, dans une expédition partie de Bordeaux pour la côte de Guinée et dirigée contre l'Angleterre.
« Montauban, dit l'auteur de la notice anonyme qui nous fournit ces détails, s'empara de la forteresse de Sierra-Leone, munie de 2i pièces de canon, la fit sauter et porta ainsi un immense préjudice aux établissements anglais. Attiré par la renommée qui s'attachait déjà au nom des flibustiers dans la Nouvelle Espagne, le capitaine Montauban dirigea son vaisseau corsaire sur les côtes du Mexique, de Caracas, de Carthagène et de la Floride. Il y fit de nombreuses et riches captures et vint en faire la vente à Bordeaux.
(( En 1694, il apprit qu'une flottille considérable de bâtiments anglais, convoyés par un navire de guerre, étaient partis de la Barbade ; il alla les attendre aux Bermudes, attaqua le vaisseau d'escorte, le prit, ainsi que deux autres bâtiments du convoi, richement chargés, et, selon son habitude, se dirigea sur Bordeaux.
« Il prit en route un navire anglais de 16 canons, qu'il vendit à La Rochelle, et entra en Gironde avec ses trois autres prises. C'est alors que l'on put voir l'aspect étrange que prit, en peu de jours, la capitale de la Guienne ; les flibustiers de Montauban, chargés de butin, apportèrent dans cette ville des richesses véritablement inouïes.
« Répandus dans les hôtelleries et dans tous les lieux de fêtes publiques, ils y firent de grandes dépenses et étalèrent un luxe extraordinaire même pour des hommes de leur profession.
(( Montauban, craignant enfin pour ses marins les funestes eflets de cette existence, songea à reprendre la course ; il recruta donc ses équipages, affaiblis par la désertion, parmi les jeunes gens de la contrée, se remit en mer sur une belle frégate de 3'i: canons et se dirigea vers la côte de Guinée, théâtre de ses premières conquêtes.
Il avait déjà pris plusieurs bâtiments de guerre ou de commerce, quand il rencontra un vaisseau anglais de 32 canons. Malgré la disproportion des forces, Montauban engagea la lutte sans hésiter. Les flibustiers attaquèrent avec tant de vigueur, qu'après quelques heures
^ lié--
d*inutiles elTorts, Tanglais amena son pavillon ; les Bordelais prenaient déjà possession du navire capturé ; mais le capitaine ennemi, ayant Tespoir de se sauver sur sa chaloupe, avait disposé une mèche qui mit le feu à la sainte-barbe de son bâtiment accroché au corsaire. Une explosion épouvantable se lit entendre et, quelques secondes après, de la frégate et du vaisseau de cinquante-deux, il ne restait plus que des débris et de nombreuses victimes. Montauban se débattit avec courage contre la fureur des flots et, ranimant Tespérance de quinze ou seize de ses compagnons qui nageaient autour de lui, il parvint, avec leur aide, à dégager la chaloupe de son navire, sur laquelle les seize naufragés trouvèrent un refuge.
(( Après trois jours d'une navigation des plus pénibles, sans avoir pris aucune nourriture, les flibustiers vinrent atterrir au cap Corse, sur un point inhabité, où ils ne trouvèrent aucune espèce de vivres.
(( Ils furent donc obligés de remonter au cap Lopez ; là, ils se virent tout à coup entourés de nègres qui, avertis par les coups de canon, étaient venus, selon l'usage, porter des vivres en échange de divers objets ou instruments de fabrication européenne. Ces noirs appartenaient précisément à une peuplade visitée par Montauban à son premier voyage ; mais, déflguré par ses blessures et les souffrances, il ne put être reconnu par ses anciens hôtes.
(( Il réussit cependant à se faire conduire auprès du prince Thomas, fils du roi, qui commandait sur cette partie de la côte. Le prince, dont il avait été Tami, ne le reconnaissait pas davantage; mais il se rappela par bonheur avoir remarqué une cicatrice sur le corps de Montauban en se baignant avec lui.
— Je vais savoir, lui dit-il, si tu es le capitaine Montauban ; et si cela n'est pas, je te fais couper la tête.
« L'épreuve fut heureuse pour le chef de la flibuste bordelaise ; aussi le roi de la contrée le combla-t-il de bienfaits ; plus tard, il lui facilita les moyens de quitter le cap Lopez et de se rendre à la Barbade.
« Après avoir été retenu quelque temps prisonnier dans cette ile par ces mêmes Anglais auxquels il avait fait tant de mal, le capitaine Montauban fut relâché et revint enfin à Bordeaux, où il termina tranquillement sa carrière vers 1700 « estimé, dit son biographe, de ses concitoyens, qui avaient toujours distingué en lui un marin brave et instruit, et vivement regretté de ses anciens compagnons d'armes, auxquels il avait toujours donné l'exemple du courage, de la probité et de la considération. » (1).
(I) FtanU Mariiiniéj i. {{,
Voici, à ce propos, un trait qui pourra donner une idée du grand caractère et de la loyauté de ce navigateur :
« Le corsaire Montauban voyageait un jour de conserve avec un navire espagnol que les flibustiers s'étaient engagés, moyennant une somme convenable, à convoyer jusqu'à sa destination. La cargaison était riche : un des hommes de l'équipage proposa, au mépris des traités, de s'emparer de ce navire sans défense.
(( L'àme honnête de Montauban se révolta, il voulut aussitôt être débarrassé de son commandement et demanda à être mis à terre. — Non; s'écria l'équipage, que cette détermination frappa vivement, nous ne nous quitterons point : loin de nous Thorrible perfidie qui vient de nous être proposée ; point de traître parmi nous. — Point de trahison, répétèrent vivement tous les flibustiers, et Vim le capitaine Montauban !
« Et une sorte de conseil de guerre, convoqué séance tenante, décida que l'auteur de ce lâche projet serait jeté sur la première côte que l'on aurait en vue, ce qui fut exécuté. » (1).
Après l'expédition de Carthagène où, sous le commandement de M. de Pointis, chef d'escadre, les flibustiers et les boucaniers réunis s'étaient emparés de la ville, ils tombèrent au milieu de la flotte anglaise et hollandaise, alliée à l'Espagne, qui les écrasa. Disséminés alors dans tout le Nouveau Monde et ayant leurs chefs appelés à des emplois dans leur patrie, les boucaniers renoncèrent à leur indépendance pour se donner au roi de France, dont la plupart étaient nés sujets. Les uns consacrèrent leurs armes à la défense de leur pays, les autres mirent leur savoir au service de l'industrie ou de la culture des terres.
«—■»■■ f ■ ■ ew
{i) Ribadicu. — Histoire Maritime de Bordeaux.