L'AMIRAL DUCASSE
Naissance de Ducasse et sa famille. — Le village de Saubusse. — Maison de Ducasse. — Caractère et portrait de Ducasse. — Ses débuts. — Il passe au service de la Compagnie du Sénégal. — Ducasse commande les forces de la Compagnie. — Goréî et les comptoirs français. — Les rois nègres. — Les comptoirs hollandais. — Siège et prise du fort d*Arguin. — Menées des Hollandais. — Complot contre les Français. — Guet-apens. — Combat de Ducasse contre les nègres. — Courte campagne. -~ Traité avantageux pour la France. — Ducasse est nommé directeur de la Compagnie du Sénégal.
La plupart des historiens ont été trompés sur le Heu et la date de la naissance de Tamiral Ducasse. Saint-Simon lui donna Bayonne pour patrie ; or, son acte de naissance est inscrit dans les archives de Saubusse, près de Dax (1).
Le village de Saubusse est bâti en amphithéâtre sur le bord de la rive droite de TAdour. Au centre, ou sur le plateau qui domine la ville, se trouve réglise, bâtie en 1248. En face est l'antique caverie de Brutails, et près du port, la maison seigneuriale de Belleheyre.
Nous avons cherché à connaître, à Taide des actes de letat civil, le nom de la maison où était né le plus illustre marin de notre Sud-Ouest, ainsi que la profession exercée par son père. Nous avons trouvé que le 28 février 1651 avait été baptisée Anne du Casse, née à la Hargou, fille de Jean du Casse et de Mage de Carette, « estant parrin Vincent Darjou, prestre, docteur en théologie et marraine Françoise de St-Martin, damoiselle. » Ce Ducasse était-il parent de Tamiral? Les plus anciens du village ont connu un Ducasse, notaire à la Hargou, mort au commencement de ce siècle, mais c'est tout ce que nous avons pu savoir.
Dans les actes de décès, nous trouvons, le ?i3 février 1686, le décès de Bernard du Casse, dans la maison de Lancellot, muni des sacrements de l'Eglise et enseveli le lendemain dans le cimetière de ladite église avec les cérémonies requises.
(i) « Le second d'aoust mil six cent quarante-six, en l'église paroissiale de SaubusSe, â esté baptisé Jean du Casse, fils légitime de Bertrand du Casse et de Marguerite de Lavigie, estant parrin Jean de Sauques et marraine Bertrande de Letroncques, habitants les tous dudit Saubusse ; présents Bertrand Destangs et Estienne de Laborde, habitants dudit Saubusse.
« Signé : DARjOU, pTCitfe, »
La notice que nous offrons ici de l'illustre marin a été faite à l'aide de l'ouvrage bien Connu int Tamiral Ducasse, par le baron du Casse, in-8*.
Nous pouvons croire que Bernard du Casse était le frère de Jean du Casse, et que tous deux sont nés à Lancellot. Cette maison, démolie depuis peu, possédait un vaste rez-de-chaussée surmonté d'un étage. La porte principale et les ouvertures étaient encadrées de pierres bien travaillées.
Sur la façade de Tétage supérieur on voyait une vaste croisée dont les traverses, en forme de croix, étaient en pierre. Le manteau d'une large cheminée était d'une seule pièce.
Du Casse n'appartenait pas à la noblesse. Saint-Simon assure qu'il était fils d'un marchand de jambons de Bayonne. Le baron du Casse, arrière-petit-neveu de l'amiral, dit que ni le frère, ni le père, n'ont jamais habité cette ville et qu'il naquit à Saubusse, où la famille était établie depuis de longues années. Un de ses parents, Guillaume du Casse, occupait, vers la fin du XV!® siècle, une charge au Parlement de Bordeaux.
Voici les renseignements que nous donne le baron Robert du Casse sur l'enfance et la jeunesse de notre amiral : « Dès son enfance, du Casse montra une intelligence précoce, un grand amour du travail. On le trouvait constamment un livre à la main. Ce n'était pas la lecture des romans qui remplissait ses loisirs, mais l'étude d'ouvrages sérieux. Il fit seul son éducation. Dès qu'il connut les auteurs français, il eut le plus vif désir de lire, dans le texte original, les chefs-d'œuvre de l'antiquité. A force de travail et d'application, il parvint à s'assimiler la langue latine. Un peu rêveur dans son enfance, il se laissait volontiers aller aux charmes de la vie contemplative. Il passait des heures assis sur la plage, regardant onduler les vagues. Cette tendance à une sorte de mélancolie étonnait ses compatriotes, rudes marins, plus habitués à braver les périls de la navigation qu'à contempler les beautés poétiques de l'Océan.
La constitution physique de Jean du Casse fut lente à se développer. A 18 ans, sa figure était encore quasi enfantine ; néanmoins, aussitôt qu'il commença à prendre la mer pour de longs voyages, il révéla ce qu'il serait un jour.
Il apprit vite à surmonter les obstacles. Dans plus d'une circonstance, il donna de judicieux conseils à de vieux matelots. Homme de bon sens et d'esprit, de beaucoup d'esprit môme, il laissait souvent échapper des saillies pleines de justesse et d'à-propos. Toujours intéressante à écouter, sa conversation avait de l'entrain et de la gaieté ; il possédait au plus haut degré ce que Ton appelait encore à Bayonne, du temps de son neveu l'échevin Bernard du Casse, la verve pétillante et un peu braque des du Casse. Mais il avait du tact et savait toujours observer une juste mesure dans ses paroles comme dans ses actions.
De sa personne, il était plutôt bien que mal ; Tair distingué, mince, élancé, il avait une charmante tournure. Grâce à tous ces avantages, grâce à une éducation soignée, assez rare à cette époque, il fit un rapide chemin dans la marine marchande, théâtre de ses premiers exploits.
Nous croyons inutile de raconter les débuts de du Casse dans cette carrière.
D'après le baron Robert du Casse, il commença par servir sur les vaisseaux de la Compagnie des Indes-Occidentales et il passa ensuite au service de la Compagnie du Sénégal. Dans son Histoire de France, Henri Martin appelle du Casse le fameux corsaire.
M. de Saint-Simon, qui connut Tamiral à la cour de Louis XIV, dit dans ses Mémoires que du Casse avait commencé par être flibustier.
En 1G20, une association de marchands de Dieppe avait tenté d'exploiter, sur le continent africain, des comptoirs administrés par des directeurs de leur choix. En 16G4, ces commerçants vendirent leurs établissements à une Compagnie dite des Indes-Occidentales. Un arrêt du Conseil d'Etat du roi, du 9 avril 1672, obligea cette Compagnie à céder tous ses comptoirs et privilèges à une Société qui, par lettres patentes du mois de juin 1679, prit le titre de Compagnie du Sénégal et obtint le privilège exclusif du négoce depuis le Cap Blanc jusqu'au Cap de Bonne-Espérance.
Afin de protéger son commerce, la Compagnie du Sénégal avait besoin de marins vigoureux, et surtout de chefs habiles pour commander ses navires. Elle jeta les yeux sur du Casse.
En 1676, la Compagnie le nomma capitaine de son plus beau vaisseau, et l'année suivante (1677), elle lui confia, avec Tassentiment du roi, la direction supérieure de toutes ses forces de terre et de mer, ainsi que le gouvernement de la côte occidentale d'Afrique.
Cette double mission rendait du Casse le protecteur du commerce français en Sénégambie et lui donnait la défense de cette colonie.
L'année précédente (1676), le vice-amiral Jean d'Estrés avait conquis sur les Hollandais la colonie de Cayenne ; quelques mois plus tard, il s'emparait de Tabago. Poursuivant le cours de ses brillants succès, le l**" novembre 1677, d'Estrés s'empara de l'île de Corée, rasa le fort le plus élevé et détruisit l'autre en partie.
Corée défendait les abords des comptoirs hollandais, au nombre de trois, sur les côtes de cette partie de l'Afrique ; l'un se trouvait à Rufisk, sur les terres du roi de Cayor ; l'autre à Joal, sur celles du roi de Sin ; le troisième à Portudal, dans les domaines du roi de Baol.
Le 13 novembre 1677, Ducasse se rendit à Corée, sur le vaisseau VEntendu, de la marine royale, portant 44 canons et deux cent cinquante hommes d'équipage. Après avoir mis les agents de la Compagnie du
Sénégal en possession de cette ile, il fut à Rufisk, à Portudal et à Joal, et conclut avec les rois de Cayor, de Baol et de Bourzin des traités analogues à ceux précédemment signés par ces mômes princes avec le gouvernement batave. Moyennant une redevance annuelle et déterminée, les commis de la Compagnie du Sénégal eurent le monopole de la traite et de tout le commerce d'exportation sur tout le littoral africain.
Ces conventions arrêtées, Ducasse s'embarqua pour la France. Notre marin arriva de nouveau à Corée, le 8 mai 1678, à la tête d'une escadre de plusieurs navires armés en guerre, pour passer l'inspection des établissements qu'il avait installés quelques mois auparavant. Il les trouva tous dans une situation prospère ; mais, craignant que les Hollandais ne fissent une tentative pour réoccuper leurs anciens comptoirs, il rétablit les anciennes fortifications à Corée, ainsi que sur les points accessibles des côtes de la terre ferme.
Les Hollandais, chassés des rives de la Cambie, avaient gardé à cent lieues au Nord, près du cap Blanc, une forteresse dans la baie d'Arguin. Ils s'y étaient solidement établis, et de là faisaient le commerce d'une partie du Sahara. Ducasse, persuadé que le voisinage de l'ennemi pouvait amener la perte des établissements de la Compagnie du Sénégal, résolut d'enlever le fort d'Arguin. Le 10 juillet 1678, il débarqua devant le fort hollandais. En quelques jours, il se rend maître de tout le territoire placé sous la domination batave. Au nom du roi, il somme le gouverneur de rendre la place. Sur son refus, il fait ouvrir le feu. Mais il ne tarda pas à reconnaître que la position était trop forte et nécessiterait un siège en règle. Il reprit la mer et revint au Sénégal compléter ses moyens d'action. Le 22 août, il parut de nouveau devant Arguin ; il s'empara de l'île aussi facilement que la première fois. Le gouverneur du fort, qui avait appelé à son aide les peuplades indigènes^ montra la même fermeté dans sa défense. Néanmoins, Ducasse parvint, en quelques jours, à couronner le chemin couvert et à y établir deux batteries de neuf pièces chacune. En quarante-huit heures, il eut une brèche praticable ; il fit, en outre, creuser dans l'escayre une mine pouvant faire sauter une partie du fort.
Le 29, il envoya à l'assiégé la sommation d'avoir à lui remettre la place, faute de quoi il était prêt à achever la brèche, à faire jouer la mine, à monter à l'assaut, et à lui faire subir les rigueurs de la guerre.
Le Hollandais ne voulut pas exposer la garnison aux rigueurs extrêmes dont on le menaçait, en prolongeant une défense inutile; il entra en pourparlers. Sa défense avait été vigoureuse : Ducasse voulut le reconnaître, en lui accordant une capitulation des plus honorables.
Le 2 septembre, au matin, le capitaine Ducasse fit son entrée triomphale dans le château d'Arguin. Après avoir fait raser toutes les
fortifications de la place, il revint à Corée. Il fit construire deux maisoDS pour loger les agents de la Compagnie française, et s occupa de faire prospérer cinq comptoirs qu'elle avait établis. Au mois d'octobre, il s'embarqua sur l'un des navires de la Cambie, afin de s'assurer de la situation des établissements français sur les rives de ce fleuve.
Le mois suivant, pendant son absence, un navire hollandais, le Château de Corassol, vint mouiller devant Corée, cherchant à s'emparer de cette lie et des comptoirs voisins.
Apprenant cette tentative, Ducasse revint immédiatement à Corée et somma le commandant hollandais d'avoir à s'éloigner. Celui-ci ne répondit rien et demeura sur la côte, s'efïorçant de soulever les nègres contre les Français. 11 réussit, en ellet, à obtenir de quelques-uns d'entr'eux d'embrasser sa cause.
Une dernière sommation étant restée sans résultat, le 1" décembre 1678 Ducasse fit saisir le navire le Château de Corassol et reconduisit l'équipage hollandais à la Mina, port appartenant aux Provinces-Unies.
Après être resté une vingtaine de jours en observation sur les côtes, ne voyant plus aucun ennemi, Ducasse pensa que les Hollandais s'étaient lassés de leurs injustes prétentions et ne renouvelleraient plus leurs attaques.
Il crut donc pouvoir partir le 30 décembre, pour naviguer dans la Cambie.
Dix jours s'étaient à peine écoulés depuis son départ qu'un vaisseau hollandais de fort tonnage se montra dans les eaux du Cap- Vert. Conduit devant Ducasse, le commandant du navire hollandais déclara qu'il était gouverneur de la côte lorsque d'Estrés s'en était emparé, et qu'il était envoyé par la Compagnie de Hollande pour rétablir ses anciens privilèges.
Ducasse, sentant combien le calme et la paix étaient nécessaires encore à la colonie naissante, proposa au Hollandais, s'il consentait à se retirer de bonne grâce, de lui fournir tout ce qui lui serait nécessaire à lui et à son équipage, pour leur retour en Europe. L'ex-gouverneur avait bien vu qu'il ne serait pas de force à lutter contre les Français, commandés par un chef aussi énergique : il accepta ces propositions et promit tout ce qu'on voulut.
Mais, abusant des facilités que le gouverneur français lui avait données, le Hollandais, au lieu de retourner à son bord, à la ijde de Corée, se lit conduire à Joal, et se rendit à Portudal et ensuite à Uufisk. 11 avait pour but de soulever les populations africaines contre la dominilion française. Il fut convenu entre cetoificier et les chefs sénégalais qu'ils égorgeraient les Français, pilleraient leurs marchandises et brilleraient leurs cases. 11 rejoignit son navire à Corée et, ayant levé l'ancre, après avoir reçu des approvisionnements de Ducasse, il repartit pour la Hollande.
Peu de temps après son départ, dans le courant du mois de mai 1679, le roi de Joal se mit en pleine révolte. Il fit jeter Tagent de la Compagnie française en prison et livrer les magasins au pillage. Le roi de Baol ne tarda pas à suivre l'exemple de son voisin et allié, et fit mettre également à sac le comptoir de Joal.
A la nouvelle de ces désordres, Ducasse accourut sans perdre un instant et, avec son activité ordinaire, il se mit en mesure de les réprimer. De la rivière de Gambie, où il se trouvait encore, il revint à Corée, réunit les troupes françaises en garnison dans la colonie et, à leur tête, entra dans le royaume de Baol. Il prend et brûle plusieurs villages sur la côte, bat partout les indigènes et terrifie la population.
Maître en peu de jours de tout le littoral, il s'apprête à envahir l'intérieur du pays. Le roi de Baol, épouvanté des rapides progrès du corps expéditionnaire, envoie à Ducasse deux grands seigneurs chargés d'implorer la paix, s'en remettant à sa discrétion pour en déterminer les conditions. Ducasse exigea qu'on lui livrât comme otages deux parents du roi, puis il mit à la voile dans la direction de Joal. A peine eut-il entamé de nouveau les hostilités, que le roi du pays envoya sa soumission.
Il prit également deux otages à Joal, imposa au roi un traité de paix très avantageux pour la France, et se rendit le 5 avril à Rufisk.
Persuadé qu'il avait terrifié les nègres par ses deux rapides expéditions dans les royaumes de Baol et de Joal, et qu'il ne courait désormais aucun danger, il débarqua à Rufisk, royaume de Cayor, avec quelques agents et seize matelots qui composaient l'équipage de sa chaloupe.
Pendant qu'il visitait les magasins, il se trouva tout à coup entouré par plus de trois mille nègres ; néanmoins, la crainte qu'il leur inspirait était si grande, que ceux-ci, tout en le menaçant, hésitèrent à s'emparer de sa personne. Cette hésitation de leur part donna à Ducasse le temps de se retrancher dans le comptoir ; la lutte s'engagea, et les Français repoussèrent toutes les attaques pendant trois heures. La nuit arriva enfin, mais les nègres, au moyen de flèches enflammées, mirent le feu aux magasins. Pour éviter d'être brûlé vif, Ducasse sortit avec son monde, s'ouvrit un passage en combattant, parvint jusqu'au rivage et regagna sa chaloupe à la nage.
Il s'était tiré sain et sauf de cette bagarre, grâce à son courage et à sa résolution. Mais il n'en était pas de même de tous ses hommes. Sur seize matelots, dix avaient été tués et quatre grièvement blessés. Les agents qui l'accompagnaient avaient été éprouvés dans les mêmes proportions.
Le lendemain, Ducasse arma des brigantins et des chaloupes pour courir sus, le long de la côte, aux bateaux pêcheurs nègres. Plusieurs
furent capturés, et un grand nombre de noirs furent tués ; mais la leçon n'avait pas été assez forte.
Le 10 avril, le gouverneur débarqua avec trois cents hommes, s'empara d'une petite ville d'environ mille maisons et la brûla complètement. Le lendemain, nouvelle exécution. Le troisième jour il était maître de toute la côte. Le roi de Cayor, Daniel, envoya une ambassade auprès du commandant français, pour lui dire que l'on subirait telle loi qu'il lui plairait d'imposer.
Il exigea des trois princes qui avaient obéi aux suggestions des Hollandais un traité de paix des plus avantageux pour la Compagnie, donnant à la France le monopole exclusif du commerce sur les côtes, du Cap-Vert à la rivière de Gambie, et la possession des terres sur une profondeur de six lieues, sans que la France ait à payer aucun tribut.
La Compagnie du Sénégal se trouva ainsi maîtresse des terres de la côte sur une longueur de cinquante lieues.
A la fin de l'année 1779, Ducasse quitta le gouvernement du Sénégal. Sa Compagnie ne crut pas trop payer les immenses services que venait de lui rendre Ducasse en le choisissant pour un de ses directeurs.