GUERRE AVEC LES HOLLANDAIS
La Compagnie du Sénégal reçoit le monopole de la traite des nègres. — Emeutes à Saint-Domingue. •»- Ducasse vient à bout de calmer les mécontents. — Le vaisseau la Bannière. — Maladie de Ducasse en Angleterre. — Il arme un navire à ses frais. — Il est pris par un navire hollandais. — Nouvelle croisière. — Ducasse enlève à Tabordage une frégate hollandaise. — Louis XIV le nomme lieutenant de vaisseau.
Vers cette môme époque, la Compagnie du Sénégal, par un contrat, reçut du roi le monopole de la fourniture annuelle, pendant huit ans, de deux mille nègres aux tles d'Amérique appartenant à la couronne de France.
La nouvelle de la concession royale n'était pas plus tôt parvenue à St- Domingue, que tous les colons, craignant la concurrence commerciale qu'allait leur faire la Compagnie, déclarèrent qu'ils jetteraient à la mer tous les agents qui essaieraient de faire la traite. Quand Ducasse arriva à Paris^ les directeurs de la Compagnie du Sénégal lui firent lire une lettre du comte de Pouancey, gouverneur de Saint-Domingue, au ministre de la marine, dans laquelle il rendait compte des émeutes que le nom seul de la Compagnie faisait éclater dans Tile, et déclarait qu'il n'était pas en mesure de mettre par la force les rebelles à la raison.
Ducasse, moins alarmé que ses collègues, proposa d'aller de sa personne à Saint-Domingue s'assurer de l'état des esprits et essayer de calmer cette effervescence.
Cette proposition fut accueillie avec acclamation, et Ducasse ne tarda pas à partir. 11 débarqua dans le port du Cap, ville principale de la colonie, et s'occupa aussitôt de l'installation des bureaux de la traite des noirs et de l'habitation des agents de la Compagnie. Les colons, apprenant son arrivée et voyant ses préparatifs, se portèrent en masse à l'habitation, proférant des menaces de mort.
Le gouverneur de Pouancey fut impuissant à faire rentrer dans le devoir la population qui, le jour suivant, vint, les armes à la main, exiger le rembarquement de Ducasse. « C'est alors, dit Guérin, qu'il avait commencé à développer cette intrépidité, cette éloquence et le vrai talent d'insinuation dont il fit un si heureux usage par la suite. Enfin, il était arrivé à se faire accepter, lui et ses projets, par les plus rebelles esprits de la colonie française de Saint-Domingue. »
Le comptoir fut donc établi ; Ducasse, qui avait pris toutes les mesures nécessaires pour assurer le succès des opérations, revint en France.
A son arrivée, il déclara que tout était apaisé, que les colons étaient prêts à bien recevoir les agents de la Compagnie. Ses collègues n'osèrent cependant charger personne du premier transport des nègres, et ils le prièrent de vouloir bien remplir cette difficile mission. Ducasse accepta.
La Compagnie fit équiper un navire de vingt-six canons, appelé la Bannière. Ducasse en prit le commandement. 11 mit à la voile de la rade du Havre. Avant d'avoir pu gagner l'Océan Atlantique, il fut jeté sur les côtes d'Angleterre, où une violente tempête le contraignit à relâcher. Là, une longue et douloureuse maladie menaçant de le retenir des mois entiers, il ne voulut pas que les armateurs souffrissent de ce délai ; il fit appareiller le navire et en donna le commandement à son second. Celuici partir, et le voyage s'opéra heureusement.
Quant à Ducasse, il resta plusieurs mois en Angleterre entre la vie et la mort. Aussitôt guéri, il montra que la maladie n'avait pas abattu son courage. Il fit de ses propres deniers l'acquisition d'un autre bâtiment pour aller à Curaçao acheter des nègres qu'il voulait revendre à Saint- Domingue. A ce moment, la France était en guerre avec le gouvernement des Provinces-Unies. En route, il fut fait prisonnier par les Hollandais. Non-seulement il sut se tirer de leurs mains, mais encore il trouva le moyen de racheter son propre navire et deux autres bâtiments chargés de tabac, avec lesquels il eut l'habileté de réaliser un bénéfice cx)mpensant et au-delà les pertes qu'il venait d'éprouver.
Bientôt, il se vengea mieux encore des Hollandais. En venant en France, il rencontra une frégate hollandaise ; malgré la disproportion considérable entre son bâtiment et le navire ennemi, confiant dans son audace et dans la valeur de son équipage, il donna la chasse au hollandais, il le joignit après plusieurs heures, le canonna pendant quelque temps, puis il manœuvra pour l'aborder. L'ayant accroché, luimême sauta à bord, suivi d'environ vingt hommes de son équipage. Mais pendant que lui et ses gens faisaient des prodiges de valeur, les deux bâtiments, mal accrochés, se séparent. Sans se déconcerter, Ducasse redouble de vigueur, tandis que le reste de son équipage, ne doutant pas qu'il ne soit prison tué avec ceux qui l'ont suivi sur la frégate hollandaise, s'éloigne en faisant force de voiles. Loin de se rendre, notre intrépide marin continue à combattre en animant les siens, et parvient, malgré l'infériorité du nombre, à se rendre maître de la frégate ennemie, sur laquelle il arbore aussitôt son pavillon pour rappeler son propre bâtiment.
Aussitôt son vaisseau le rallie, et vainqueurs et vaincus entrèrent quelques jours après à La Rochelle, Ducasse montant le vaisseau que, lui vingtième, il avait enlevé à l'abordage.
Le bruit de ses exploits étant parvenu aux oreilles du roi, ce prince témoigna le désir d'avoir un pareil homme à son service, et lui fit offrir d'entrer dans sa marine militaire avec le grade de lieutenant de vaisseau. Ducasse s'empressa d'accepter et reçut son brevet le 13 mars 1686.