‹ Les corsaires sous l'ancien régimeChapitre 24 sur 103 · DUCASSE A SAINT-DOMINGUE · texte numérisé non relu

DUCASSE A SAINT-DOMINGUE

Evénements relatifs à la prise de Saint-Domingue. — Débarquement des Espagnols et des Anglais. — Mésintelligence parmi les Français. — Les défenseurs de l'île sont battus. — Mort du gouverneur de Cussy et du lieutenant de roi de Frausquenay. — Les lanciers espagnols. — Etat de la colonie. — Indiscipline des flibustiers. — La Tortue et Pile à Vache. — La côte de Saint-Domingue. — Les ports et les baies. — Projets de défense.

Le personnage, dit Guérin, à qui le gouvernement de la partie française de Saint-Domingue venait d'être confié, était natif du Béarn. Il fut nommé gouverneur de Saint-Domingue dans des circonstances que tout autre que lui aurait tenues pour désespérées. Voici un résumé des événements qui s'étaient produits. Au mois de janvier 1691, les vaisseaux espagnols et anglais opérèrent, à quelque distance du Cap Français, un facile débarquement de deux mille six cents hommes qui allèrent se joindre à huit cents autres environ, venant par terre, de la ville de San Domingo. Il régnait en ce moment de la mésintelligence parmi les Français de l'île : le gouverneur Cussy et le lieutenant de roi, Frausquenay, ne purent s'entendre sur le plan de défense à adopter. Cussy, ne se sentant pas de force, voulait qu'on procédât par embuscades ; Frausquenay insistait pour qu'on se séparât en pleine savane. Son avis, qui était le moins sage, prévalut dans l'esprit bouillant des flibustiers ; tous se mirent à crier confusément : a A la savane I )) et le malheureux gouverneur, qui ne sentait que trop où il allait, fut contraint de se laisser entraîner. On se trouva, le 21 janvier 1691, avec sept ou huit cents hommes, en présence de trois ou quatre mille ennemis, dans la savane de la Limonade. Les Espagnols furent attaqués avec la précipitation qui avait présidé à la délibération ; et la victoire ne laissa pas de balancer plus d'une heure et demie entre les deux camps. Mais, soudain, trois cents lanciers, qui étaient couchés sur le ventre, se levèrent et fondirent avec tant d'impétuosité sufr les Français, qu'ils en forcèrent le centre après un rude combat. Alors, les deux ailes, se trouvant séparées, la plupart prirent la fuite, et il ne resta qu'un gros des plus braves autour de Cussy et de Frausquenay. Le gouverneur ne lâchait pas pied et était décidé à vendre chèrement sa vie ; le lieutenant de roi, qui comprenait maintenant toute l'étendue de ses propres torts, voulait du moins essayer de les réparer en imitant son chef. Cussy et Frausquenay eurent à eux

deux toute Tarmée ennemie sur les bras. Le premier, déjà atteint eu divers endroits, et n'en pouvant plus, autant des coups qu'il avait frappés que de ceux qu'il avait reçus, abattit encore trois lanciers espagnols, puis tomba, percé de part en part, à cùté de Frausquenay, qui avait succombé avant lui.

Par suite de leur victoire, les ennemis parcoururent sans obstacle toute la plaine du Cap, brûlèrent le bourg, emmenèrent un grand nombre d'enfants, de femmes et d'esclaves, et contraignirent le reste à se cacher dans les bois. C'était la première vengeance que les Espagnols tiraient des flibustiers, et ils n'épargnèrent rien pour qu'elle fiU aussi complète que possible. Cependant, ils ne tardèrent pas à se retirer chez eux ou sur leurs vaisseaux, à l'aide desquels ils surprirent encore quelques bâtiments marchands appartenant à des Français. On ne tarda pas à nommer Ducasse pour remplacer Cussy et, en attendant son arrivée, le gouverneur, général des îles reçut ordre de secourir de toutes ses forces la côte de Saint-Domingue.

Reste à parler de l'état des colonies françaises à 1 époque de la rupture de la paix de Nimègue (1689-1690). Dans nos colonies, la défense était bien plus dans le courage et l'énergie des hommes, que dans des fortifications faites en général à la hâte et sans le secours des ingénieurs de la métropole. A Saint-Domingue, on ne savait trop si on devait être mécontent ou satisfait de la présence des flibustiers. Ces hommes peu disciplinables, quoique rendant d'éminents services en temps de guerre, entravaient souvent les plans de régularisition que l'on avait sur la colonie. Toutefois, on faisait de grands efforts pour fixer à Saint- Domingue les flibustiers en général. C'est dans ce but que, pour se les attacher par les chefs qui avaient le plus d'influence sur eux, on expédia des brevets de lieutenant de roi à Gramont et à Laurent de Grafl.

Le projet du gouvernement français de Saint-Domingue était de donner au premier le commandement de la côte Sud, mais Gramont y mit lui-même un obstacle immédiat. Sur Tavis de Thonneur qui lui était fait par le roi, il s'avisa de vouloir clore la série de ses aventures par une dernière et mémorable course. En conséquence, il arma un navire et partit avec cent quatre-vingts hommes des plus décidés, mais c'est tout ce qu'on en sut, car jamais depuis on n'entendit parler de ce qu'étaient devenus le fameux Grimont et ses compagnons.

« A cette époque, la petite ile de la Tortue, ce berceau, avec Saint- Christophe, des colonisations françaises aux Antilles, était presque complètement abandonnée. La Tortue, dans son étendue de huit lieues de long sur deux de large, manquait de rivières et de fontaines. Cependant on-y entretenait encore cent hommes, de peur, sans doute, que la rade excellente qu'elle présente au Sud et la facilité de la

défendre, ainsi que toute Tlle, avec une seule batterie, ne tentât les étrangers.

La côte française de Saint-Domingue avait recueilli les débris de la Tortue. Cette côte d'une île découverte en 1494, qui a 160 lieues de largeur sur 30 environ de largeur, n'offrait point aux regards l'aspect enchanteur et varié de plusieurs des Antilles. L'œil fatigué ne pouvait s'y reposer en aucun endroit sans retrouver ce qu'il quittait, sans revoir ce qu'il avait déjà vu : un amas de terres entassées, couvertes d'arbres et découpées vers la mer par des baies et des promontoires. Pourtant, depuis que son premier gouverneur, d'Ogeron, y avait fait établir des habitations et ensemencer des cultures, Saint-Domingue présentait au Nord quelques perspectives plus riantes, et surtout plus d'activité. On comprenait que cette île, entre d'autres mains que celles des Espagnols, accoutumés à ne faire cas que des mines d'or ou d'argent, était susceptible, malgré sa sévérité naturelle, de devenir la plus riche et la plus importante des Antilles. La côte française formait une espèce de croissant dont la convexité produisait autour des montagnes un développement de 250 lieues au Nord, à l'Ouest et au Sud ; mais il n'y avait encore que quelques points d'occupés, dont les principaux étaient le Cap Français, le port de Paix, tous deux sur la côte Nord. Le Cap, situé dans l'endroit le plus salubre (le toute l'île, présentait un port admirablement placé pour recevoir les vaisseaux arrivant d'Europe. On y comptait environ mille habitants. Le port de Paix, où l'on venait de faire bâtir un fort, n'avait que quatre-vingts habitants sédentaires. On voyait aux environs un assez grand nombre de volontaires vivant de chasse et logeant sous des huttes. Ce poste était de cinq cents personnes.

Les autres postes, dispersés en général le long du grand golfe qui forme la côte occidentale de Saint-Domingue, donnaient au total une population de sept cents âmes, dont deux cents pour le seul quartier de Léogane, situé dans une plaine d'environ quatre lieues de long sur une demi-lieue de large, bordée d'un côté par la mer et de l'autre par une chaîne de montagnes. Enfin, l'île à Vache, bien plus petite encore que la Tortue, ne comptait, y compris la côte Sud dont elle est voisine, que quelques habitants et quatre-vingts individus portant les armes.

Saint-Domingue, dans la partie française, avait ses partisans d'occupation générale et ses partisans d'occupation restreinte. Dans ce temps-là même on proposait de réduire toute la colonie à deux quartiers : celui du Cap et celui de l'île à Vache. Le motif qu'on en donnait, c'est qu'outre la bonté et la commodité de leur port, ils semblaient les seuls capables de recevoir une population assez forte pour opposer, dans l'occasion, une grande résistance à l'ennemi, et que, par cette raison, il n'était point à craindre que les Espagnols s'établissent puissamment dans les quartiers qu'on abandonnaiL

Mais cet avis prévalut d'autant moins, que bientôt la côte française de Saint-Domingue allait avoir pour gouverneur un homme fameux par son audace et qui, loin de céder un pied de territoire, tendrait à envahir de plus en plus et à expulser, s*il était possible, les Espagnols de tout le reste de l'île. Ceux-ci y possédaient les ports de San Yago, la Yega, Seibo et surtout San Domingo, la célèbre capitale dont le nom, étendu à toute cette grande Antille, avait détrôné celui de Haïti.

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