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CAMPAGNES DE DUCASSE

Arrivée de Ducasse à Saint-Domingue. — Projet d'attaq r^oes ennemis. — Administration de Ttle. — Echanges des prisonniers. ^ Rapport au ministre sur Timportance de la colonie. ~- Ducasse est nommé capitaine de vaisseau. — Projet de conquête de la partie espagnole de Saint-Domingue. — Envoi de renforts. — Expédition contre la Jamaïque. «— Armement d*une escadre. — Prise d*un vaisseau anglais garde-côte. ^- Débarquement des troupes françaises à la Jamaïque. — Les Français se rembarquent après avoir ravagé la colonie.

 son arrivée dans la colonie, Ducasse la trouva dans un état d'anarchie et d'abandon qui l'exposait à devenir aisément la proie de ceux qui l'attaqueraient. A peine en possession du gouvernement de Saint- Domingue, il fut informé que les Espagnols s'apprêtaient à venir l'attaquer par terre, tandis que les Anglais l'attaqueraient par mer. Il fit avec célérité ses préparatifs de défense et agit avec tant de sagesse, d'habileté et de secret, que les Espagnols n'apprirent ses dispositions que trop tard. Dès qu'ils eurent connaissance que tout était prêt pour les bien recevoir, ils se décidèrent à abandonner leur tentative. Ils se retirèrent précipitamment, après s'être avancés dans la direction du Cap Français.

Au même moment, un tremblement de terre survenu à la Jamaïque obligea également les Anglais à renoncer à leurs projets d'attaque contre Saint-Domingue.

Dans l'année qui suivit son entrée en fonctions, il appliqua les ressources locales aux fortifications et à la construction d'un hôpital. Les divers services publics devinrent de sa part l'objet de sages règlements, et le premier il obligea les curés à tenir par année, et en double, des registres réguliers de baptêmes, mariages et décès. A la faveur de l'ordre et de la tranquillité, l'agriculture prit un développement qui amena celui du commerce d'exportation. Attentif à tempérer les rigueurs de la guerre, il traita avec humanité les prisonniers espagnols et anglais, et par une lettre du 5 février 1692, qui fait le plus grand honneur à la noblesse et à la droiture de ses sentiments, il invita le gouverneur de la Havane et celui de San Domingo à mettre un terme aux barbares traitements qu'ils faisaient subir aux prisonniers français. En même temps, il se faisait d'utiles auxiliaires des flibustiers, que seul il parvenait un peu à discipliner.

Dès son début, il rendit inutiles plusieurs entreprises des Anglais et

des Espagnols sur la colonie dont la conduite lui était remise. Délivré d« toute inquiétude du côté des ennemis, il entreprit de relever la colonie et d'améliorer le sort des prisonniers français.

La barbarie des Espagnols condamnait les soldats captifs à une mort lente, mais certaine.

Les Anglais montraient moins d'inhumanité. Ils ne martyrisaient pas leurs prisonniers, mais ils les faisaient passer en Angleterre, de sorte qu'aussitôt pris ils étaient perdus pour la colonie.

Voulant remédier à ce double malheur, le gouverneur de Saint- Domingue proposa un cartel d'échange aux ennemis.

Le lord anglais gouverneur de la Jamaïque accepta très volontiers et resta toujours fidèle à la parole donnée. Les Espagnols furent moins faciles. Ils commencèrent par se refusera tout arrangement. Ducasse les menaça de mettre à mort tous ceux de leur nation qui tomberaient entre ses mains ; il écrivit une nouvelle lettre au gouverneur de la Havane, pour lui adresser les reproches les plus sanglants sur la manière dont les officiers espagnols traitaient les prisonniers, ajoutant que, si l'on continuait ainsi, il donnerait l'ordre aux corsaires français de ne point faire de quartier.

La crainte des représailles décida enfin les Espagnols à accepter l'échange proposé. La question d'humanité résolue, Ducasse s'occupa de reconnaître les ressources et l'état de son gouvernement. Il visita l'île dans toutes ses parties. Après s'être rendu un compte exact de sa situation, il adressa au ministre un long rapport, dans lequel il indiqua le parti que l'on pouvait tirer de cette colonie en exploitant les mines d'argent, l'indigo, les cuirs, le tabac, le coton, la laine, et en se livrant à la culture des vers à soie. Il expliqua les avantages militaires que donnait la situation, entre les deux Amériques, de Saint- Domingue dont on pouvait faire un entrepôt général, une base d'opération pour s'emparer des colonies espagnoles et anglaises. En faisant ressortir la différence qui existait entre Saint-Domingue et les colonies de la Martinique, de la (ïuadeloupe, de Cayennc, de la Grenade, qui sont d'une importance bien moins considérable pour la France, il terminait ainsi : « Cette colonie est digne de vous, Monseigneur, et ce sera purement votre ouvrage, parce qu'en l'état où je l'ai trouvée, c'est une misère, et pour un peu de bonté que vous ayez pour elle, elle effacera toutes les autres, et vous en verrez des fruits soudain. »

En réponse, Ducasse fut nommé capitaine de vaisseau, le l«f janvier 1693. Jaloux d'assurer à la France la suprématie maritime et coloniale, il soumit plusieurs plans au ministre, pour arriver à son but. C'est ainsi que, le 24 novembre 1692, il avait adressé à Pontchartrain un travail intitulé : Mémoire pour ruiner le commerce des Anglais en Afrique et en Amérique.

En janvier 1693 fut interceptée et remise à Ducasse une lettre écrite par Tarchevêque de San Domingo au marquis de la Vêlez, président du conseil des Indes. Le prélat exposait que sa colonie était dans un état déplorable, qu'elle n'était pas de force à repousser une attaque sérieuse des ennemis de l'Espagne et que les habitants n'avaient pas de quoi se couvrir. Ducasse songea à profiter du dénuement où se trouvait la partie espagnole de l'Ile pour s'en emparer.

Il écrivit au ministre que a jamais on n'aurait eu une plus belle occasion de conquérir cette île assez fertile pour nourrir toute la population de la France, d'où l'on serait à portée, après l'avoir peuplée, de faire toutes les autres conquêtes que l'on voudrait. » Il déclarait qu'il suffirait de s'emparer de San Domingo, ville hors d'état de pouvoir résister plus de quatre jours.

Le ministre lui répondit qu'avant d'attaquer il fallait songer à se défendre ; que près de Gravesend, sur la Tamise, trois frégates anglaises, arborant pavillon espagnol, étaient en partance ; que sept autres allaient venir se joindre à celles-là et que toute l'escadre réunie allait attaquer les Antilles françaises.

Ducasse répondit aussitôt au ministre que, les flibustiers partis en expédition ne revenant pas, il y avait nécessité de lui envoyer des secours.

Trois bâtiments de la marine royale, le Téméraire, VEnvieux et le Hasardeux^ sous le commandement du chevalier de Rollon, ne tardèrent pas à arriver à Saint-Domingue qui, malgré toutes les alarmes qu'on avait eues, ne fut pas attaqué.

Les bruits de guerre, les inquiétudes perpétuelles où l'on était plongé, les dangers sans cesse renaissants, n'empêchaient pas le nouveau gouverneur de tenter de grands efforts pour relever la colonie. Sous son habile direction, on travaillait avec succès à la culture des terres.

Pontchartrain ayant écrit à Ducasse que, si Saint-Domingue pouvait fournir assez d'indigo pour la consommation de la mère patrie, le roi s'engageait d'empêcher toute invasion dans la colonie, le gouverneur lui répondit qu'elle pouvait fournir de l'indigo en quantité nécessaire pour le royaume et même pour les pays étrangers.

Il sut prendre un empire, qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait eu encore, sur l'esprit peu discipliné des flibustiers, et ne perdit pas un instant pour employer contre les ennemis de la France Ja fougue de ceux-ci et leur soif d'aventures.

Il les poussa à faire une expédition contre l'Ile anglaise de la Jamaïque, sous la conduite d'un des leurs, nommé François Dariot. Une première descente eut lieu efleclivement dans cette île au mois de juin 1693, ou ils restèrent plus de quinze jours à ravager une grande partie de la côte.

Une tourmente affreuse, accompagnée d*un épouvantable tremblement de terre dans Tile, nuisit à leur retour, leur fit perdre une grande partie de leur butin et, ayant amené la dispersion de leurs embarcations, fut cause que Dariot tomba au pouvoir des Anglais et des Espagnols après un combat sur mer oît, avec une espèce de gros canot, il faillit vaincre un navire chargé d'ennemis.

A cette époque, pour ôter aux Anglais la velléité de le venir attaquer, Ducasse résolut de porter la guerre chez eux. Au mois d'avril 1694, il fit embarquer sur six petits bâtiments quatre cents flibustiers et les dirigea sur la Jamaïque. Quelques jours après leur départ, le Solide étant sorti de carène, le gouverneur s'embarqua sur ce bâtiment avec 150 hommes, pour soutenir les flibustiers ou assurer leur retraite.

Après deux jours de navigation, ayant rencontré un vaisseau de guerre anglais, le garde-côte de la Jamaïque, les flibustiers se retirèrent après avoir reconnu qu'il y avait plus de coups à recevoir que de butin à recueillir.

Le gouverneur décida alors que le Téméraire, VEnmetAx et le Solide croiseraient dans les eaux de la Jamaïque et tenteraient d'enlever le garde-côte anglais.

Une fois en vue de la Jamaïque, du Rollon détacha la corvette la Puissante^ pour faire une reconnaissance près de la côte. En approchant, celle-ci découvrit le garde-côte qui, la prenant pour un bâtiment flibustier, lui donna la chasse. La» corvette simula une fuite précipitée et attira son ennemi dans les eaux des vaisseaux français. Le Solide prit l'anglais par son travers. Le garde-côte voulut éviter le combat, mais le Téméraire, se joignant au Solide, plaça l'Anglais entre deux feux. Après quelques volées de canon, l'équipage ennemi, voyant qu'on se préparait à l'abordage, demanda quartier. Les Français retournèrent à Léogane avec leur prise. C'était un vaisseau de 50 canons.

Par une lettre, en date du 2 juin, le gouverneur de Saint-Domingue fit connaître au ministre son projet de frapper un grand coup contre la puissance anglaise en Amérique. A cet effet, le 18 juin 1694, Ducasse partit du cap Tiburon avec toute une flotte. Le 21, il s'empara d'un bâtiment espagnol chargé d'eau-de-vie et de vins des Canaries. Le 27, il se trouva en vue de la Jamaïque ; il envoya huit cents hommes, sous les ordres du major de Beauregard, opérer une descente dans la baie de Coubé. Ce détachement parcourut toute la côte méridionale de l'île jusqu'à Port-Movante et, nulle part, il ne rencontra de résistance. Les forts étaient abandonnés et les canons encloués ; les Anglais avaient quitté l'île pour se retrancher et se fortifier dans les villes de Port-Royal, Ouatirou et Léogane. Le 26 juillet au soir, la flotte mouilla (Jans la baie de Coubé : immédiatement, toutes les troupes, les flibustiers.

et les gens de Saint-Domingue débarquèrent et s'avancèrent, tambour Jjattant, enseignes déployées, sur Port-Royal. Mais ce n'était de ce côté qu'une diversion : Ducasse menaçait Port-Royal afin de retenir à Tinté' rieur de la ville la garnison anglaise.

Après être demeurées trois heures devant Port-Royal, les troupes françaises revinrent à la nuit à la baie de Coubé, sans qu'à Port-Royal on se fût aperçu de leur disparition, tant l'obscurité était grande. L'intention de Ducasse était de s'emparer de Oualirou, où se trouvait la majeure partie des forces anglaises.

Le 27, dès la pointe du jour, de Grafî, l'un des principaux chefs des flibustiers, partit avec quatorze bâtiments portant toutes les troupes françaises. Le 28, à midi, il mouillait devant Ouatirou. Il y trouva un vaisseau négrier ennemi de trois cents tonneaux, ayant trente bouches à feu. Il manœuvra pour s'en emparer, mais les nègres étaient déjà débarqués, et le capitaine, homme énergique, mit le feu à son navire, préférant le voir en cendres qu'aux mains des Français. L'artillerie de la place ouvrit immédiatement le feu contre les navires qui étaient à l'ancre, mais sans leur causer aucun dommage.

Dans la nuit du 28 au 29, les Français opérèrent leur débarquement, qui dura de deux heures à cinq heures du malin. Les vaisseaux de ligne étaient restés à Coubé, afin de dissimuler le départ des troupes pour Ouatirou ; il fallut, pour atterrir, employer des chaloupes qui ne pouvaient porter que 50 hommes à la fois .

A cinq heures on marcha à l'ennemi, retranché derrière des fortifications de campagne. Les flibustiers formaient tète de colonne. Arrivé à peu de distance des Anglais, de Graff, qui avait jusque-là empêché ses troupes de tirer, fit ouvrir un feu très vif qui réduisit pour un moment ses adversaires au silence.

Profitant de cet instant de répit, de Graff fit jeter des fascines dans les fossés et, Tépée à la main, pénétra dans les retranchements : ses hommes le suivirent et, en moins d'une heure, les Anglais furent mis en fuite.

Le lendemain, de Graff envoya 500 hommes à la poursuite des Anglais, pour faire des prisonniers, enlever des bestiaux, ravager les habitations et les sucreries. Cinq jours après, la flotte arriva. Ducasse fit sauter les forts et les fortifications et détruisit les canons. Le 3 août, l'escadre quitta la colonie anglaise.

Les flibustiers revinrent à Saint-Domingue avec un immense butin et 300 nègres enlevés à la Jamaïque. Cette expédition ne leur coûta d'autre perte que celle du fameux capitaine Le Sage, tandis qu'elle revint vingt-cinq millions aux Anglais, et eut surtout pour résultat de ruiner leur colonie pour longtemps. Le roi, pour témoigner sa satisfaction à Ducasse, lui accorda une pension et. voulant ajo.uiâr une faveur

inusitée à cette marque de distinction, il en fit expédier le brevet sous le nom du gouverneur de Saint-Domingue, ou sous celui de sa femme, née Marthe Baudry, en cas de survivance (1).

(i) Ducasse mourut en 171 Ç, sa femme lui survécut jusqu'en 1745,

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