DÉFENSE DE SAINT-DOMINGUE
Ducasse fortifie Saint-Domingue. — Bombardement du bourg VEstéro par une division anglaise. — Descente dans Tîle à Vache. — Armement contre Saint-Domingue. — Troupes de débarquement. — Priîe du Cap Français. — Bravoure des officiers français. — Une brillante retraite. — Mort du major Bernanos et du capitaine du Lion. — Ralliement des troupes françaises. — Départ des alliés.
De retour à Saint-Domiugue, Ducasse songea à mettre Tile en parfait état de défense et à Tabri des incursions que les Anglais ne manqueraient pas de tenter dès qu'ils se croiraient assez forts pour tirer vengeance de l'expédition de la Jamaïque. En effet, ils firent diligence et furent plus vite prêts que ne le croyait le gouverneur de Saint-Domingue.
Dès le H octobre 1694, trois vaisseaux de guerre, un brûlot et deux barques vinrent s'embosser dans la rade de Léogane, en face du bourg VEstéro et le canonnèrent de huit heures du matin à trois heures de l'après-midi. Ils tentèrent d'enlever deux petits bateaux mouillés dans la rade, mais le canon de la côte les força à renoncer à cette entreprise. Le lendemain, ils levèrent l'ancre et allèrent faire une descente dans l'Ile à Vache. Ils commençaient à se livrer à quelques dévastations, lorsque les habitants vinrent les attaquer et les contraignirent à se rembarquer.
A peine remis de l'alarme que lui avait causée cette tentative, Ducasse apprit qu'un armement considérable se faisait à Portsmouth. Le !«"• mai 1695, un vaisseau danois vint à l'Ile Saint-Thomas, à Léogane, où Ducasse se trouvait alors, et l'avertit que plusieurs navires espagnols avaient mouillé près de l'Ile danoise.
Le gouverneur de Saint-Domingue comprit qu'il allait se trouver dans une situation critique. L'important était de savoir s'il aurait à lutter en même temps contre toutes les forces alliées. Bientôt le doute à cet égard ne lui fut plus permis. Une forte escadre vint d'Angleterre pour user de représailles contre Saint-Domingue et se renforça encore de plusieurs vaisseaux de guerre espagnols. Elle portait quatre mille hommes de troupes de débarquement, auxquels ne tardèrent pas à se joindre deux mille soldats envoyés par le gouverneur de San Domingo. Le Cap Français, mal défendu par Laurent de GrafI, qui y commandait en qualité de lieutenant de roi, mais qui commençait à tomber dans une indolence égale à la surabondante activité qu'il avait montrée autrefois,
fut pris par les alliés. Ceux-ci allèrent ensuite mettre le siège devant le port de Paix, pendant que Ducasse, tenant la campagne, s*eSorçait de rallier, de Tun à Tautre point attaqué, le plus qu*il pouvait des habitants effrayés ; justement, les ennemis avaient choisi pour exécuter leur expédition le moment où la plupart des flibustiers étaient en course. Parmi les officiers du port de Paix, il y en avait de braves et de lâches. Les lâches se nommaient La Boulaye, lieutenant de roi, et le capitaine Girardin ; les braves étaient Bernanos, Niceville, Paty, du Lion et Dantzé. Le lieutenant de roi n'eut pas l'énergie de résister aux injonctions de la garnison, qui demandait à capituler, ni des habitants qui, au nombre de cent cinquante, voulaient sortir du fort après s'y être enfermés. Le capitaine Niceville, qu'indignait une telle faiblesse, fut emporté d'un coup de canon au moment où il s'écriait que, quant à lui, il ne céderait pas et se défendrait jusqu'à la dernière goutte de son sang. Aussitôt après sa mort, l'abandon du fort fut résolu, malgré les instances de Bernanos, de Paty et du Lion. A peine avait-on fait quelques pas, que l'on entendit les ennemis qui, ayant eu avis, par un transfuge, de la sortie des Français, s'étaient avancés au nombre de 1,500 pour y mettre obstacle au moyen de retranchements et d'embuscades. Bientôt les lances des Espagnols furent éclairées par le feu de la mousqueterie des Anglais, et dans ce moment une voix cria, au milieu des Français : (( Volte-face 1 gagnez l'escarpe et le fort ! » Aussitôt, La Boulaye et Girardin disparurent et, dès le lendemain, le premier qui avait jeté ce cri et enfilé un petit chemin dans le coin d'un bois conduisant à la montagne, était dans son habitation avec tous ses nègres. Le brave major Bernanos, resté seul à la tête du détachement, courait de tous côtés, encourageant son monde et répétant d'une voix forte : « Ce sont des canailles, mes amis, nous leur passerons sans peine sur le ventre. »
Après être allé s'assurer du bon esprit des officiers de l'arrière-garde et avoir convenu avec eux de continuer la marche et de se rallier sur une montagne nommée la Crête des Ramiers, Bernanos revint à la tète de la colonne, où il se comporta en héros, et le retranchement de l'ennemi fut forcé. Peu de temps après, on se trouva subitement environné de mousquetaires anglais et de lanciers espagnols. On ne fut qu'un quart d'heure à se débarrasser de cette seconde embuscade. Malheureusement, on y avait fait une perte irréparable. Les officiers de l'arrière-garde trouvèrent le major Bernanos percé de trois coups de lance.
Paty, du Lion et Dantzé prirent alors alternativement la tôte de la troupe et se remirent en marche dans un bel ordre. Ils passèrent ainsi une troisième embuscade et parvinrent au bord d'une rivière où les ennemis, au nombre de sept cents lanciers et mousquetaires, se tenaient cachés dans les roseaux. Heureusement les Français évitèrent ce parti et
passèrent un gué où il n*y avait de Teau que jusqu'à la ceinture. Avant le lever du jour, on se rallia au sommet de la Crête des Ramiers.
Un moment après, les officiers français ayant entendu escarmoucher au bord de la rivière, Paty et du Lion, rassemblant encore une fois cinquante hommes, montèrent intrépidement vers Tendroitd'où le bruit était venu et en chassèrent les ennemis.
Cette fois encore, le succès coûta cher : Paty fut rapporté à bras sur la Crête des Ramiers, un coup de fusil lui avait traversé le corps. Sentant qu*il ne pourrait plus être qu'une cause d*embarras, il supplia du Lion de le porter sur un petit morne près du camp des Espagnols. Le dévouement de ce brave avait fait le salut de toute la troupe. Dans cette belle retraite, deux cents Français avaient passé sur le corps à 1,500 Anglais et Espagnols retranchés derrière des rivières.
Après quelques ravages dans les deux ou trois quartiers qu'ils avaient occupé*, les Anglais se rembarquèrent et les Espagnols se retirèrent à San Domingo.
Ducasse, qui avait été si mal servi par ses deux principaux lieutenants, demanda qu'on instruisit le procès de Laurent de GrafI et de La Boulaye. La Boulaye fut renvoyé du service et Laurent de Grail perdit son commandement à Saint-Domingue. Comme Ducasse avait été le premier à reconnaître que cet ancien flibustier serait d'aussi bon office sur mer qu'il était de mauvais emploi sur terre, on le nomma capitaine de frégate légère.
On assure que les Espagnols voulurent mettre sa disgrâce à profit pour l'attirera leur service et furent même jusqu'à lui offrir un brevet de vice-amiral, qu'il refusa de peur, paraît-il, de tomber dans un piège.