LES VAISSEAUX DU GOLFE CANTABRIQUE
Rareté des documents. — Traité sur la piraterie. — Armements en Biscaye et en Guipuzcoa. — Flottes de guerre. — Troupes de débarquement. — Les équipages. — Les ports de Layonne et de Capbreton. — Les vaisseaux du golfe. — Les noms des navires. — Etude sur les caravelles. — La coque et la mâture. — Châteaux de gaillard. — L'artillerie. — Lombardes et fauconneaux. — Armes offensives et défensives. — Les équipages de caravelles. — Instruments de navigation. — Les cartes et les bannières. — Chambres et coffres. — La nourriture. — Les poulaines ou jardins. — Les fanaux et les feux. — Les vêlements.
A partir du moment où la ville de Bayonne devient française, nous perdons, pendant plus de cinquante années, toute trace de sa navigation et de ses armements. Nous ne croyons pas toutefois que c'étaient les éléments maritimes pro])res à la guerre de course qui lui manquaient, mais les documents et les titres qui font complètement défaut, car à partir du moment où Bayonne fut dégagée de la domination anglaise, la guerre de course fut entreprise en grand par nos marins. L'année 1497 fut témoin d'un traité passé entre Charles VIII et le roi Henri VII, dans le but de réprimer la piraterie. « Ce traité obligeait les armateurs de France et d'Angleterre à fournir, avant de faire sortir les navires de leurs ports respectifs, bonne et valable caution qu'ils observeraient fidèlement la paix tant qu'elle existerait entre les deux nations. Jusqu'alors, les traités entre les couronnes n'avaient été que fort peu reconnus par les particuliers ; le commerce maritime avait été le plus souvent un véritable métier de corsaire; les temps à demi sauvages allaient enfin avoir un terme. A mesure que les navigateurs voyaient s'élargir l'espace autour d'eux, ils sentaient le besoin de développer leur intelligence. C'était bien à la mer, à la vaste mer, cette profonde et infinie pensée de Dieu, qu'il convenait d'ouvrir au progrès toutes ses voies. » (1).
Le changement d'embouchure de l'Adour, sur lequel on a tant écrit, tantôt à l'endroit où elle est aujourd'hui, tantôt située à Capbreton, tantôt au Vieux-Boucau, changea encore vers cette même époque et obligea la plupart des armateurs de Bayonne à se réfugier à Saint-Jeande-Luz et môme à Saint-Sébastien.
(i) Guéri n. — Histoire maritime de la France,
Mais, pendant que notre ville se voyait ainsi ruinée par les capricieuses évolutions de la rivière, les ports basques de la Biscaye et du Guipuzcoa continuaient leurs puissants armements. Et, jetant un coup d*œil en arrière, nous relèverons quelques faits dignes d*étre cités.
Aussitôt après l'invasion du Guipuzcoa par Tune des armées de Louis XI, qui fut, on le sait, obligée de revenir bientôt sur ses pas (i), les provinces de Guipuzcoa et de Biscaye prirent parti contre La BeUraneja et armèrent plusieurs vaisseaux qui soumirent successivement les villes de Pontevedra, Vivero, Bayona de Galice et autres cités qui s'étaient déclarées en faveur de la prétendante. Il paraît même que les vaisseaux de Saint-Sébastien rapportèrent comme trophée de cette expédition un canon énorme qui lançait des boulets du poids de 174 livres (147G) (2).
En 1481, la Biscaye, le Guipuzcoa et les quatre villes fournirent cinquante vaisseaux sur les quatre-vingts qui, sous le commandement de D. Francisco Enriquez, allèrent au secours d'Otrante et de Naples. La guerre que Ion fit au royaume de Grenade vit encore arriver le contingent guipuzcoan, qui fut occupé principalement au blocus de la côte d'Afrique. En 1493, on arma à Bermeo une flotte de six vaisseaux de Biscaye et de Guipuzcoa, parmi lesquels on remarquait une caraque de douze cents tonneaux pour les Indes, sous le commandement du général D. Ifiigo de Artieta, qui conduisit ensuite en Afrique le dernier des rois de Grenade, dépossédé (3). L'année suivante vit encore réunir, à Laredo, la vieille ennemie de Bayonne, une escadre do vingt voiles, qui partit le 22 août, sous les ordres de l'amiral D. Fadrique, conduisant en Flandre la princesse Jeanne. Sur cette flotte, nous possédons quelques renseignements particuliers qui nous permettent d'en étudier la force et la composition.
Elle était formée de deux caraques ayant châteaux sur les gaillards, jaugeant chacune mille tonneaux et ayant cinq cents hommes d*équipage. Deux naos ou nefs de cinq cents tonneaux, deux de quatre cents, six de trois cents, quatre de deux cents, et enfin quatre caravelles rasées et pouvant aussi marcher à la rame, en tout vingt navires.
Sanscompter les équipages, les domestiques et serviteurs de l'archiduchesse, 3,500 hommes de troupes de débarquement se subdivisaient de la manière suivante : pilotes, maîtres, mariniers, etc., 1,000. Avec l'amiral D. Fadrique Henriquez, trois cents écuyers et chevaliers de sa maison, plus cent couleuvriniers et cinquante arbalétriers. Avec le
(i) Enriquei. — Glorias maritimas de Espana^ 1. 1, p. 163.
(2) Soralucc. — Hist, de Guipuzcoa.
(3) Navarcttc. — Colec. de Yiaies, t. 11.
marquis d'Astorga, cent cinquante écuyers^ cinquante couleuvriniers et cinquante arbalétriers. Le comte de Luna avait cent écuyers, cinquante couleuvriniers ei cinquante arbalétriers. Le comte de Alba de Lista, cinquante écuyers, cinquante couleuvriniers et cinquante arbalétriers. Enfin, la Vieille-Castille avait fourni 400 fantassins, les Asturies 300, Trasmiera 200 et Biscaye î)i>0, en tout ;),;>00 hommes (l).
La conquête d'Oran vit encore pré[)arer dans les ports du golfe Cantabrique une bonne partie des dix galères et des quatre-vingts vaisseaux qui devaient porter, le iO mai 1509, les 14,000 hommes de débarquement sous les ordres de Cisneros.
Pendant ce temps, le port de Rayonne, ou plutôt celui de Capbreton, continuait à être fréquenté par les navigateurs. Mais avant d'aller plus loin, nous croyons devoir dire quelques mots des navires qui y abordaient et dont la construction était plus particulière au golfe de Gascogne et aux villes maritimes dont nous avons entrepris d*esquisser Thistoire.
Antoine de Conflans, dont Jean d'Auton, historiographe de Louis XH, nous rappelle un beau combat, écrivit, vers 1520, un ouvrage dans lequel il traite surtout des faits de la marine militaire ; mais dans une partie consacrée à ce qu'il appelle « les navigaiges », il nous donne la plupart des (( noms des navires grandes et petites, marchandes et subtiles, qui vont dans les mers du Levant et du Ponant, par les mers Océanes et Méditerranéennes. » (2).
L'auteur parle tout d'abord des bâtiments du Nord, Allemagne, Russie, Norvège, Danemark, Hollande, puis de ceux de Flandre, Ostende, Dunkerque, etc. « nefz » d'Angleterre, d'Ecosse, d'Irlande, des navires de Picardie, Bretagne et Normandie, et enfin il arrive au Sud-Ouest de la France.
« En la coste de Guyenne, comme les Sables d'Aulonne, La Rociielle, les isles d'Oléron, Hallevert (Arvert), Rrouage, Marègue, aux rivières de Charente, Gironde, la couste d'Arcauson et Rouccal de Rayonne, Saint- Jehan-de-Luz, jusques à Fontarabye, qui est en Riscaye, commencement des Espaignes, les navires qui y sont se nomment caravelles et barches grandes et petites. Et s'est faict de grosses nefs, comme a esté la Charente, qui a esté une des belles et bonnes nefs qui a esté sur la mer ; la nef de Monseigneur Descordes ; la nef de la Rochelle, qui est de présent à Rrest, et la nef de Rordeau, qui a péri devant Honnefleu,
(i) Marrini. — Historia de la Marina Real, t. i.
(2) Cet ouvrage, qui porte les titres : Faits de la marine et navigaiges vers 1520, a été publié en partie dans les Annales Maritimes et Coloniales de juillet 1842, 2"]* année, a® série, partie non officielle, t. n, p. 39-40.
lesquelles nefs et barches sont esté et sont de beaulx navires qui ont faict guerres sur mer. Et encore à la dicte coste de Guyenne a force autres petits vaisseaulx, comme caravelles, clinquars (1), pinaces (2), balleiniers (3), gabares (4), barques pescheresses, passagiers pour passer aux isles de Ré et de Maremnes, anguilles (5), et qui est une manière de vaisseaulx soubtilz, qui vont de Blaye jusqu'à Bordeaulx et autres lieux par Gironde.
(( En Biscaye, la pluspartz sont nefs et grans barches ou petits bachotz (6), faiz à caravelles, tous à voille quaire ou quarrée. »
Ce ne sont pas les seuls navires construits par la puissante corporation des charpentiers de navires, en gascon « carpenters de naus, » Les premiers registres de délibération nous livrent beaucoup d'autres noms que nous allons signaler rapidement. Déjà, en 1309, nous remarquons des navires qui s'appellent la Marie, le Nicolas, la Madeleine, la Sainte- Catherine, le Saint-Esprit, le Léon, de Bayonne, et qui viennent d'Angle terre, d'Espagne, de Bretagne, de Portugal, de Bordeaux (7). Un peu plus tard, nous trouvons des pinasses et des galions espagnols à Capbreton (8), puis c'est la Marie, de Libourne (9), la Françoise, de Landerneau (10), le Saint-Esprit, d'Andalousie (11), la Marie, de Bilbao, un navire de Dieppe, chargé de harengs saurs (12), une latine chargée (13), la pinasse la Calebele, ou en gascon le Roseau (14), la Gahrielle, de Saint-Pol-de-Léon (15), la Marguerite, de Brest (Ifi). Puis, nous trouvons mentionné le grand navire de 120 tonneaux « lo grand nabiu de six vingt tonetz » (17), un galion de Bordeaux, une patache de Passages, le
(i) ClinquarSy bateaux plats, d'origine suédoise, vraisemblablement construits à clin. Il y en avait de douze jusqu'à dix-huit tonneaux.
(2) Les grandes pinasses étaient des bâtiments à voiles ; il y en avait quelquefois ayant cent trentequatre pieds de quille ; les autres, plus petites, étroites, légères, avaient trois mâts comme une chaloupe et bordaient des avirons.
(I) Navires légers, propres à la course et à la navigation marchande.
(4) C'étaient, suivant la délinition du P. Fournier, des bateaux plats par dessous et forts de bord, qui servaient à la pêche et résistaient bien à la mer. A Fontarabie, au temps des démêlés entre Charles Vil et la cour de Castille, il y avait des gabares monoxyles et par conséquent fort petites. Plus tard, il y a eu des gabares à trois mâts, avec de l'artillerie, et ayant jusqu'à cent hommes d'équipage.
(0 Appelés, dans V Hydrographie du. P. Fournier, aiguilles^ les petits navires, fort affilés par la proue, servaitnt à la pêche d'un poisson nommé maigre et très commun sur nos côtes.
(6) Petites barches, dont le nom altéré, dit M. Jal, est resté aux bachots de rivière. Il ajoute que la barche est devenue, en remontartt le Rhône, jusqu'à Lyon, bâche, et que hache s'est transformée en bêche, seul nom usité aujourd'hui sur la Saône. — Maigry. La Navigations françaises ^ Paris, Tross, 1867.
(7) Arch. de Bayonne, BB, 4 et BB, 5.
(8) Arch. de Bayonne, BB, ^, p. 207.
(q) Arch. de Bayonne, BB, 6, p. 79.
(10) Arch. de Bayonne, BB, 6, p. 109.
(II) Arch. de Bayonne, BB, 6, p. 149.
VI 2) Arch. de Bayonne, BB, 6, p. 193.
(13) Arch. de Bayonne, BB, 6, p. 217.
(14) Arch. de Bayonne, BB, 6, p. 319.
(15) Arch. de Bayonne, BB, 6, p. 320.
(16) Arch. de Bayonne, BB, 6, p. 498.
(17) Arch. de Bayonne, BB, p. 788.
navire de Capbreton, ia Trinité (1), des galions chargés de baleines pour Biarritz (2), le navire breton, le Croisé, et beaucoup d'autres sur lesquels nous sommes obligés de passer.
Nous ne saurions pas grand'chose sur l'armement et la vie à bord des vaisseaux, si nous n'avions pu profiter des travaux de l'érudition espagnole, parus dans ces dernières années, et qui contiennent de précieux renseignements sur la construction et l'aménagement des navires en usage dans nos contrées.
On a pu voir, par les citations précédentes, que la forme de vaisseau la plus employée par les anciens Rayonnais était la caravelle, légère à la course, et dont les borJages relevés permettaient les longues navigations. C'est avec des caravelles qu'ils vont faire la pêche de la morue, qu'ils découvrent les bancs de Terre-Neuve et les eûtes du Canada. Ce sont aussi ces mêmes navires qui sont armés en course, et nous les verrons écumer les mers pendant toute l'étendue du XV!» siècle.
Les plus grands de ces vaisseaux, car il y en avait de tous les tonnages, mesuraient généralement 18 mètres de longueur de quille, 21 mètres à la flottaison, et leur plus grande longueur était de 39 mètres. Ils calaient en moyenne 2 mètres 60 et leur largeur était de 10 mètres 30. Le grand mât avait 27 mètres environ, le trinquet 18 mètres, la misaine 13 mètres 70 et le beaupré 14 mètres. Sur ce dernier mat se trouvait une civadière de 6 mètres et, détail curieux à noter, l'antenne de la trinquette avait 19 mètres plus ou moins.
Tout en écartant ce que les termes nautiques peuvent avoir de trop technique, nous ajouterons que la carène était courte, large et très haute. De longues ceintures couraient de la poupe à la proue, liant solidement les membrures ; la proue était pleine et ronde, la poupe plate et formant un tableau sur lequel était généralement peinte une figure représentant le saint auquel le vaisseau était dédié. Au-dessous se trouvait une large ouverture par laquelle passait la mèche du gouvernail.
Les caravelles n'avaient qu'un pont avec deux châteaux d'arrière et d'avant, très élevés et encore surmontés d'une terrasse. Elles portaient trois mâts verticaux et un beaupré garni d'une civadière. Elles avaient généralement deux embarcations, la première et aussi la plus grande suivait presque toujours à la remorque ; la chaloupe, qui avait cinq bancs de rameurs, était embarquée lorsque le vaisseau sortait du port.
Le pont des caravelles était encore encombré par le fougon, où se faisait la cuisine de l'équipage, des barils contenant l'eau potable, les lombardes ou bombardes et tous les engins nécessaires à la manœuvre.
(I) Arch. de Bayonne, BB, p. 788. (3) Arch. de Bayonne, BB, p. 788.
Jetons maintenant un coup d'œil rapide surrarlillerie qui armait ce genre de vaisseaux et sur laquelle nous aurons d*ailleurs à revenir plus loin. Les pièces de gros calibre étaient des lombardes lançant chacune des boulets de pierre de 60 livres. Elles étaient en fer forgé, formées de douelles retenues et réunies par des renforts. Quelques-unes se chargeaient par la culasse et elles étaient mises en batterie à travers des sabords, sur le pont, un peu en avant du château d'arrière. Elles étaient montées sur des affûts munis de palans de côté pour arrêter le recul et les remettre facilement en batterie ; cette artillerie rudimentaire était complétée par des fauconneaux montés sur des chandeliers à jiivot et placés sur les bastingages.
Nous pouvons encore citer parmi les armes des caravelles basques et bayonnaises, et selon le plus ou moins de richesso des armements, des espingardes, sortes d'arquebuses primitives, aussi connues sous le nom de couleuvrines à main, des arcs turquois, des arbalètes, des lances, piques, hallebardes, romagnoles, etc. Comme armes défensive-?, les officiers avaient des corps de cuirasses, composés du plastron et des épaulières, cabassets, gorgerins et autres pièces de harnais, des rondaches et de larges pavois. Ces derniers servaient de défense et d'ornement et étaient placés le long des bastingages en guise de créneaux, où ils prenaient le nom de pavesade (1).
Que Ton compare de semblables éléments d'attaque et de défense avec les terribles engins de destruction que possède la marine moderne et auprès desquels les vaisseaux qui portaient nos anciens navigateurs paraissent si peu de chose. Nous allons maintenant voir comment était composé l'équipage d'une caravelle, tel que des actes authentiques nous l'ont transmis.
Il se composait généralement d'un capitaine, un maître, un contremaître, un pilote, un tonnelier, un calfat, un charpentier, un canonnier, un bombardier, deux trompettes, quatorze ou quinze matelots, cinq écuyers et vingt novices (2). En tout une cinquantaine d'hommes.
Examinons ensuite les instruments en usage à bord des caravelles, afin qu'il fût possible d'estimer la rapidité de la marche. Il paraît absolument démontré que ce travail était exécuté surtout à l'aide d'une
(i) Dans les comptes fournis par Don Pedro Ruiz et Juan Ferez de Tolosa sur les achats d'armures faits en Biscaye, en i^os, pour la journée de Mazalquivir, nous pouvons indiquer les prix de quelques armes portatives. Ce sont des armures suisses, chacune d'elles avec plastron et garniture du bras gauche, salade et barbute, coûtant 6io maravédis ; des cuirasses en cuir de Cordoue, frappées et trempées à l'épreuve des traits d'arbalète, et revenant à 48^ maravédis ; des arbalètes avec leurs mouffles et leurs ceintures d'armement, à 480 maravédis ; lances à main avec leurs fers d'acier, à 2^0 maravédis la douzaine ; dards, à 50 maravédis la douzaine; javelines, flèches, etc. — Arch. du Centre Hydrographique de Madrid.
(2) Ceux-ci portaient souvent le nom de gourmettes.
connaissance complète des propriétés du navire que Ton montait et du jugement des hommes qui le conduisaient. C'est ce qui paraît évident de par les journaux mêmes des premiers navigateurs. Mais la chose essentielle, la fameuse aiguille aimantée flottante des marins du XIV® siècle, avait été fixée à Taide d'un point d'appui vertical. Ils ont déjà la rose composée des trente-huit vents, que l'on trouve dessinée un peu plus tard sur la carte (Je Juan de la Cosa, et où l'image de la Vierge est délicatement peinte au milieu. Ils ont encore à leur disposition le cadran et la balestrille, et enfin, les heures marquées par les horloges de sable sont piquées sur la cloche du bord. C'étaient les mousses ou pages qui étaient chargés de retourner l'ampoulelte, travail qu'ils accomplissaient en chantant.
Nous allons voir maintenant quelle était la vie des marins à bord de ces caravelles, puis nous dirons quelques mots sur leurs bannières, chambres et logements, les lits, l'amatelotage, le fougon ou cuisine, les poulaines, les lumières et les feux, les pompes et les vêtements.
La carte ou mappemonde du célèbre Juan de la Cosa, de qui nous nous occuperons quelque jour, représente les caravelles de Colomb portant au grand mat l'étendard royal de Castille, qui était de figure rectangulaire avec les pointes extérieures arrondies en forme d'écu ; il était écartelé de rouge et de blanc avec les lions de gueules et les châteaux d'or, cela pour les navires espagnols ; les français portaient la bannière royale. Nous signalerons encore le guidon, insigne particulier des capitaines généraux de terre et de mer, formant un carré de damas de couleur placé sur un fût de lance. Nous ne savons quelle figure représentait la bannière bayonnaise ; mais, en 1627, deux vaisseaux de Saint-Jean-de-Luz, armés par la ville pour le compte du roi, portaient, à côté du pavillon blanc fleurdelisé, le pavillon rouge et noir aux armes de la ville.
Pendant toute l'étendue du XV® siècle, il semble n'y avoir à bord de chaque navire qu'une seule chambre destinée au capitaine, non point pour servir à son repos, mais afin d'y faire ses calculs sans être dérangé
Un peu plus tard, il fut décidé que les capitaines auraient leur chambre particulière en toute liberté, les pilotes et les maîtres un cofire chacun, les marins un pour deux hommes, les gourmettes un pour trois et les pages un pour quatre. Il semble, d'après certains journaux de navigation, que les marins s'accroupissaient sur leurs talons pour s'asseoir, et que ce ne fut que quelques années plus tard que les équipages eurent à leur disposition des tables et des plats pour prendre leur nourriture.
D'ailleurs, il faut arriver au milieu du XVI® siècle pour trouver une cabine dans le haut du château d'arrière, et qui était destinée au pilote. Les autres officiers dormaient pêle-mêle et là où ils pouvaient.
Quant aux lits, il ne fallait pas en parler. Dans certaines caravelles, Iç capitaine seul en avait un dans la chambre qui lui appartenait en propre. Ce fut des Indiens eux-mêmes que Ton apprit peu ii peu Tusage du hamac, qui ne tarda pas à se répandre dans les marines de toutes les nations.
La relation du voyage de Jaime Rasquin au Rio de la Plata assure queTeau avait été rationnée à un demi-verre par jour. Pendant l'expédition de Mendana, la ration accordée était une maigre demi-livre de farine, dont on faisait une sorte de bouillie à peine cuite sur les braises et d'un demi-verre d*eau remplie d'insectes.
Celte eau était conservée dans des barriques en bois, où elle se corrompait promptement. Le biscuit, qui était la base principale de l'alimentation, fermentait par l'efTet de la chaleur et de l'humidité des soutes, auxquels ne résistaient pas beaucoup mieux le lard et le poisson salé, les garbanzos et le fromage, qui formaient toute l'échelle de la nourriture. Ces aliments étaient cuits plus ou moins bien dans le fougon, sorte de grande caisse doublée de fer, garnie d'un lit de terre et placée sur le pont des caravelles; au-dessus, on leur faisait une toiture pour les préserver des pluies diluviennes des tropiques.
A bord des vaisseaux de tout genre, il était un réduit réservé que nous appelons des poulainp.s et qui, dans les caravelles, portaient le nom plus poétique de jardins. Nous renverrons pour cela nos lecteurs aux auteurs humouristiques castillans, Salazar et Don Antonio de Guevara, qui en ont parlé longuement dans leurs écrits.
Comme insigne du commandement, le chef d'une escadre se distinguait encore par le feu de poupe, grande lanterne montée sur un pied et dont la lumière était protégée du vent par des feuilles de talc. On hissait aussi des feux de position aux extrémités des vergues. Il n'y avait pas à bord d'autre lumière que celle qui éclairait le compas de navigation du timonier ; il était usé dans ces lanternes de grosses chandelles de suif. Les pompes étaient d'invention espagnole et considérées comme meilleures que les italiennes ou les flamandes.
C'était une coutume fort usitée, disent les écrivains du temps, que les pages chantassent le bon jour au lever de l'aurore et, à la fin de la journée, la bonne nuit. Puis, ils récitaient un Pater Noster et un Ave Maria. Le samedi soir, on dressait un petit autel avec images saintes et cierges allumés.
Mais nous terminerons ce chapitre, déjà bien long, en disant quelques mots des coutumes et des vêtements des marins, sur lesquels on possède de précieux documents. Il ne faut pas croire que, pendant le XV« et le XVI® siècles, les équipages eussent des uniformes : chacun s'habillait à sa guise, et ce n'était que lorsque le vaisseau avait sur son bord des
passagers royaux, que le capitaine et les officiers recevaient des robes de gala.
Certains journaux de navigation mentionnent des bonnets de forme conique, mais les marins avaient aussi, pour les préserver de la pluie, des capuchons excellents, que Ton retrouve si fréquemment figurés sur les sceaux au type naval. Le capuchon couvrait à la fois la tête, le cou et les épaules ; des hauts-de-chausses en étoffes très solides étaient particuliers aux marins. Quant aux trompettes, qui remplissaient aussi l'office de héraut, ils étaient obligés de s'habiller avec plus d'élégance, c'est à-dire avec des chausses rouges, des manches tailladées, unécusson brodé sur la poitrine et un bonnet de soie.