‹ Les corsaires sous l'ancien régimeChapitre 30 sur 103 · LES GALIONS ESPAGNOLS SAUVÉS PAR DUCASSE · texte numérisé non relu

LES GALIONS ESPAGNOLS SAUVÉS PAR DUCASSE

L'escadre de Ducasse. — II part de Brest. — Arrivée à Carthagène. ^ Sa nomination au grade de vice-amiral. — Retour à Passages avec les galions. — Les nouveaux galions de Carthagène surveillés par une escadre ennemie. — Ces vaisseaux représentent le dernier espoir de la monarchie espagnole. — Ducasse est chargé de les sauver. — Formation de son escadre à Brest. — Ducasse revient à Carthagène. — Stratagème pour éloigner la flotte anglaise. — Son heureuse arrivée à la Corogne. — Joie du gouvernement espagnol. — Philippe V fait Ducasse chevalier de la Toison d'or. — Jalousie du duc de St-Simon. — Ducasse jugé par les historiens.

Le 12 octobre 1707, Ducasse partit de Brest avec cinq vaisseaux et une frégate. Le Magnanime, sur lequel il avait arboré son pavillon, le Grand. monté par M. de Serquigny, le Glorieux par M. de Poudens, ï Elisabeth^ V Hercule, la Thétis ; il fut rejoint en mer par la Diane et VÀtalanîe,

Ducasse fit route jusqu'à la Martinique sans rencontrer d'ennemis. De cette lie il se rendit à Saint-Domingue. Lorsqu'il arriva à Carthagène, il apprit que le gouverneur faisait subir mille vexations aux Français. L'amiral le prit de si haut avec les autorités espagnoles, que celles-ci, effrayées, se hâtèrent de réparer leurs torts.

Ducasse passa peu de temps sur la terre ferme et s'en fut avec les galions à la Havane. Là, le marquis d'Ars lui remit les provisions de lieutenant général des armées navales, vice-amiral de France. Saint- Simon, peu bienveillant d'ordinaire pour Ducasse, enregistre cette nomination, en disant : « Il y a eu deux lieutenants généraux : le mérite fit Ducasse ; la faveur fit d'O. »

Le lor juillet 1708, l'escadre française partit de la Havane. Quelques jours après, six vaisseaux anglais furent signalés. La chasse leur fut donnée, ils furent pris, et on y trouva un chargement considérable. Aucun autre incident n'étant venu retarder sa marche, Ducasse fit son entrée dans le port de Passages avec sa riche capture. « Ducasse, dit Saint-Simon, qui était allé chercher les galions dont on avait si grand besoin, les ramena riches de cinquante millions et de dix millions de fruits. 11 arriva au port de Passages le 27 août. »

Au milieu de l'année 1710, on sut que d'autres galions, bien plus richement chargés encore, étaient réunis à Panama. On apprit aussi que les armées navales de Hollande et d'Angleterre avaient reçu l'ordre de prendre la mer et de surveiller leur départ, pour s'en emparer coûte que

coûte. Seul, Ducasse ftit jugé digne et capable du commandement de l'escadre française mise à la dis'^osition du roi d'Espagne.

Dlberville étant mort, Forbin, déçu dans son ambition par Pontchartrain, s'était retiré du service en 1710. Ducasse, Duguay-Trouin et Cassard remplirent à peu près à eux seuls la scène navale, aussi bien dans les mers du Nouveau Monde que dans celles de l'ancien.

Malgré la confiance qu'inspirait Ducasse, le cabinet de Versailles hésita avant d'accorder les vaisseaux que demandait Philippe V. En présence des armées navales ennemies, véritablement formidables, il parut imprudent d'entreprendre une pareille expédition. Mais le cabinet de l'Escurial représenta avec force qu'il n'y avait plus d'argent dans les coflres du Trésor royal, qu'on ne pouvait entretenir les troupes plus longtemps, et que, s'il ne pouvait avoir les richesses du Nouveau Monde, le fils de France, qui occupait le trône de Charles-Quint, allait être obligé de manquer à ses engagements et de faire banqueroute. Louis XIV céda.

Ducasse fut donc chargé de sauver l'honneur de la monarchie espagnole.

Dans les premiers jours de janvier 1711, il se rendit à Brest. Il arrêta, avec l'assentiment du ministre, la liste des officiers devant servir sur les vaisseaux qu'on armait. Le Saint-Michel fut désigné comme vaisseau amiral.

Pendant son séjour à Brest, Ducasse ne s'occupa pas uniquement de l'armement de l'escadre qui lui était destinée : il seconda de tous ses efforts Duguay-Trouin, qui faisait ses préparatifs pour la célèbre expédition de Rio-Janeiro.

A la fin de mars, l'amiral Ducasse quitta Brest. La saison était mauvaise, les coups de vent très violents. Craignant d'être séparé de ses vaisseaux, il donnait rendez-vous à chaque capitaine au Port-Louis de Saint-Domingue, en cas de dispersion. Bien lui prit de cette précaution. A cent lieues environ des côtes de France, VHerculç et le (rriffon furent entraînés loin de lui. Il se dirigea vers Madère ; à peu de distance de cette île, il rencontra un navire portugais richement chargé, dont il s'empara. Le 26 mai, il arriva au port Saint-Louis. Le 2 juin, il jïïW, à la voile et se rendit à Carthagène, où devaient être les galions. En effet, il les trouva réunis et chargés de trésors considérables. Il ne voulut pas laisser ces richesses, dernière espérance de la monarchie espagnole, sur les navires de cette nation. 11 préféra les prendre sur ses vaisseaux, soit sur son bord, soit sur ceux de ses capitaines. A la fin du mois de juillet, tout était prêt pour le départ, quand il apprit qu'une armée navale ennemie croisait à peu de distance de Carthagène et surveillait sa sortie.

U comprit qu'il lui serait impossible, avec les faibles forces dont il

disposait, de résister aux efforts combinés des ennemis. Il eut recours à un stratagème qui ]ui réussit complètement. 11 envoya en avant un bâtiment espagnol, chargé peu richement, avec la mission d'attirer au loin Tennemi en se faisant poursuivre. Il choisit V Amirauté, le plus important des galions espagnols, dont le fort tonnage devait entretenir Tennemi dans la croyance qu'il ferait une riche capture.

Ce qu'il avait prévu arriva. Le 3 août eut lieu la sortie générale de Carthagène ; la (lotte espagnole avait Tordre de se diriger du côté de la Havane. Le 3, elle fut aperçue par les ennemis qui lui donnèrent la chasse.

Ducasse prit le parti de rentrer à Carthagène avant que les ennemis pussent le joindre. Là, il apprit par trois ou quatre bâtiments espagnols qui rentrèrent à Boca-Chica, qu'ils avaient laissé V Amirauté aux prises avec les ennemis. Ducasse, jugeant qu'ils étaient sous le vent, profita de ce moment pour sauver la proie qu'ils attendaient.

Il mit aussitôt à la voile ; il fit route pour le cap Tiburon et le 6 il était au Port-de-Paix. Il y reçut les paquets de la cour et les provisions de commandeur de Saint-Louis. Elles étaient signées du 2 juin, et un brevet de 4.000 francs de pension y avait été joint.

Il ne resta au Port-de-Paix que peu de jours ; ne trouvant pas ce qui était nécessaire pour le ravitaillement de son escadre, il se rendit au Cap Français. Il y arriva le 9 septembre, n'y demeura qu'un jour et repartit le lendemain faisant route pour l'Europe.

Par suite d'une violente tempête, il fut obligé de relâcher à la Martinique. Il parvint enfin à quitter les mers d'Amérique. Son voyage s'accomplit sans encombre et, au commencement d'avril, il entra dans le port de la Corogne, ayant su, par sa prudence, déjouer les calculs de l'ennemi.

Il envoya sur-le-champ le comte de Durtal, duc de La Rochefoucauld, auprès de Philippe V, pour lui annoncer l'heureuse nouvelle de l'arrivée des trésors si impatiemment attendus.

Le roi d'Espagne, au comble de la joie, voulant donner à Ducasse une marque éclatante de l'estime où il tenait ses services, le fit chevalier de la Toison d'or.

Le décret de nomination est du 24 avril 1712 ; le mois suivant, Ducasse se rendit à Madrid et reçut, le 23 mai, l'investiture de sa nouvelle dignité des mains mêmes du roi d'Espagne.

L'arrivée de l'amiral Ducasse fut accueillie avec des transports de joie dans les régions gouvernementales ; jamais service plus signalé n'avait été rendu à la monarchie de Philippe V. Il devint aussitôt le héros du jour.

La princesse des Ursins fit part de cet heureux événement à Madame

de Maintenon. Le 29, elle écrivit au marquis de Torcy, ambassadeur de France : « Je viens d'apprendre, dès cet instant, l'arrivée de M. Ducasse dans un port de Galice, avec ses vaisseaux ; cet événement mortifiera nos ennemis, puisqu'il met Sa Majesté en état de continuer la guerre, s'ils ne veulent pas faire une paix raisonnable. »

De son côté, le duc de Saint-Simon consacra dans ses mémoires quelques lignes à l'arrivée des galions : « Une beaucoup meilleure aventure lut l'arrivée de Ducasse à la Corogne, avec les galions très richement chargés, qu'il était allé chercher en Amérique. On les attendait depuis longtemps avec autant d'impatience que de crainte des flottes ennemies dans le retour. Ce fut une grande ressource pour l'Espagne, qui en avait un extrême besoin ; un grand coup pour le commerce qui languissait et où le désordre était prêt à se mettre, et un extrême chagrin pour les Anglais et les Hollandais, qui les guettaient depuis si longtemps avec tant de dépenses et de fatigues. Le duc de la Rochefoucauld, qui portait le nom de Durtal et qui était dans la marine, servait sur les vaisseaux de Ducasse, qui l'envoya porter au roi cette grande nouvelle. Le roi d'Espagne en fut si aise, qu'il fit Ducasse chevalier de la Toison d'or, au prodigieux scandale universel. Quelque service qu'il eût rendu, ce n'était pas la récompense dont il dût être payé. Ducasse était connu pour le fils d'un petit charcutier qui vendait des jambons à Bayonne.

(( Lui qui avait enlevé tant de bâtiments aux ennemis, dit Guérin, il s'entendait mieux qu'aucun marin d'alors à bien garder ceux que l'on abritait sous ses ailes protectrices. Toutes les fois que des escadres de guerre beaucoup plus fortes que la sienne le poursuivaient, il les évitait, déjouait leurs plans; toutes les fois qu'il en rencontrait avec lesquelles il pût se mesurer sans trop de chances mauvaises, il les attaquait et les battait. Quoique le nom de Ducasse ne retentisse pas dans l'histoire en général, autant que celui de plusieurs autres marins célèbres, il n'en est pas moins vrai que ce fut un des plus grands hommes de mer que la France ait jamais eu et que ses actions sont là pour attester qu'aucun ne rendit de plus nombreux et utiles services. »

Après l'expédition de Rio-Janeiro, qui devait clore avant le temps sa carrière active de marin, Duguay-Trouin fut à tel point l'objet de l'attention publique, que le peuple s'attroupait autour de lui pour le contempler, et qu'il n'était pas jusqu'aux plus grandes dames qui ne se fissent un mérite de l'avoir vu, d'avoir recueilli quelques mots de ses lèvres.

Pendant le temps que Duguay-Trouin revenait du Brésil, Cassard faisait voile pour les mêmes mers.

L'expédition de Cassard en Amérique fut la dernière à laquelle prit part la flibuste de la Tortue et de Saint-Domingue. La flibuste, dès

longtemps affaiblie par la désunion qui régnait dans les divers peuples européens, de laquelle elle était sortie toute armée contre un seul peuple, dans Torigine contre les Espagnols, avait vu se disperser, s*anéantir ou se fixer ses débris. En ce qui concernait Saint-Domingue, Tœuvre commencée par d'Ogeron et poursuivie par ses successeurs fut accomplie. Les flibustiers devinrent les plus sédentaires des colons des Antilles françaises ; la propriété n'eut pas de plus ardents défenseurs. Pour la plupart fils de famille, ils reprirent aisément les grandes manières dont ils s'étaient à peine départis tandis qu'ils faisaient le métier d'écumeurs de mer.

Page 1