FIN DE L'AMIRAL DUCASSE
Situation de la France. — La paix est signée. — Continuation de la guerre en Catalogne. — Philippe V est impuissant à reprendre Barcelone. — Demande de secours à Louis XIV. — La flotte de blocus est confiée à Ducasse. — Mauvaise santé de l'amiral. — Il s'embarque à Toulon et commande les opérations du siège de Barcelone. — Il est obligé de revenir en France. — Il meurt à Bourbon-rArchambault et est enseveli dans l'église de Saubusse. — Portrait de l'amiral Ducasse par le duc de Saint-Simon.
En Europe, la guerre touchait à jsa fin. Le maréchal de Villars, en remportant à Denain une victoire célèbre, le 24 juillet 1712, avait sauvé sinon la France entière, au moins une partie de ses provinces du Nord, et inspiré aux ennemis des idées sérieuses de pacification. D*autre part, les dernières expéditions de Duguay-Trouin et de Cassard avaient fait jeter aux colonies des alliés un long cri de terreur qui était parvenu jusqu'aux métropoles européennes.
La Hollande qui, du temps de Guillaume d'Orange, avait été la première à appeler la guerre, fut la première à incliner vers la paix. L'Angleterre, qui ne souffrait pas moins d'hostilités si prolongées, ne songea plus qu'à tirer quelque parti des succès qu'elle avait obtenus.
Une suspension d'armes eut d'abord lieu, et Philippe V ayant formellement renoncé à l'héritage de Louis XIV pour lui et sa postérité, la paix ne tarda pas à être signée, le 11 avril 1713, à Utrecht, entre la France et l'Espagne d'un côté, et la Grande-Bretagne, la Hollande, le Portugal, la Savoie et la Prusse d'autre côté.
La lutte continua un moment encore avec l'empereur d'Allemagne, le même qui avait aspiré à la succession de Charles II d'Espagne, mais enfin la paix entre ce souverain et Louis XIV fut signée à Rastadt, le 7 mars 1714.
La guerre, depuis la fin de 1713, avait cessé partout, excepté en Catalogne. Après que l'empereur eut renoncé de fait 'à l'Espagne, l'indomptable Barcelone s'obstinait encore à prolonger une résistance inutile.
Vers la fin de juillet 1713, toutes les forces espagnoles, rendues libres par la paix, commencèrent à bloquer cette grande cité.
Mayorque et Iviça avaient suivi l'exemple de Barcelone. Ces îles firent passer aux Barcelonais des secours que la marine espagnole ne fut pas en état d'intercepter. Des sorties heureuses fournirent à la ville de
nouvelles ressources, et rimpuîssance de l'Espagne à soumettre la ville rebelle devint flagrante.
Philippe V eut encore recours à son aïeul. Mais Louis XIV ne put rien faire pour lui jusqu'à la paix avec l'empereur.
Tandis qu'on armait à Toulon, la guerre grandissait en Catalogne ; un impôt exigé par Philippe V soulevait la province, qui avait été un moment soumise ; tout reprit les armes, de la Sègre à la mer et de l'Elbe au Ter. Les détachements espagnols, épars dans la contrée, furent exterminés ou refoulés dans les places fortes, et la guerre prit un caractère de cruauté extrême entre les Castillans et les Catalans.
Les Barcelonais, cependant, avertis des préparatifs de Louis XIV, essayèrent de transiger ; ils offrirent de reconnaître Philippe V et de payer trois millions pour les frais de la guerre. On voulut les avoir à discrétion. Louis XIV expédia contre Barcelone une armée et une escadre.
Le commandement en chef de l'armée navale fut donné à Ducasse ; celui des forces de terre, au maréchal de Berwick. Le 17 janvier 1714, le ministre fit savoir à l'amiral que le roi le verrait avec plaisir se rendre à Toulon. Sa présence était nécessaire dans ce port, afin de disposer toutes choses pour les opérations de la campagne.
La santé chancelante du commandant en chef des forces navales ne lui permit pas de quitter Paris aussitôt qu'il l'aurait désiré. A la fin de janvier, surmontant ses souffrances, Ducasse se mit en route, malgré les prières de sa fille qui voyait que son mal avait empiré.
En effet, le ministre reçut un courrier qui lui apportait des nouvelles fâcheuses. Ducasse, parti de Paris contrairement à l'avis des médecins, avait effectué la plus grande partie de son voyage sans encombre ; mais arrivé à Moulins, ses forces trahirent son courage. Contraint de s'arrêter, il avait dû se rendre à quelques lieues de cette ville, à Bourbon-l'Archambault, où se trouvaient des eaux thermales déjà célèbres, grâce à l'efficacité desquelles il espérait pouvoir continuer sa route sur Toulon au bout de quelques jours.
Enfin, le 22 février, Ducasse arriva dans ce port. Le 11 mars, M. de Bellefontaine écrivait au ministre : « Je puis vous assurer que le départ de Ducasse n'a été retardé que par le mauvais temps, et qu'il s'embarquera et partira aussitôt que le vent sera favorable. Sa santé, à la vérité, n'est pas des meilleures, mais sa bonne volonté et son courage y suppléeront ».
Le 12 mars au matin, Ducasse saisit le premier bon veut pour mettre à la voile. Il avait les pouvoirs de Philippe V pour commander les vaisseaux de France et d'Espagne réunis. 11 arriva le 17 devant Barcelone, où il ne put mouiller que le 19, à cause du mauvais temps. Dès le 20, il avait sous ses ordres les flottes de France et d'Espagne.
Jusqu'à la fin mai, Tamiral exerça, comme le plus élevé en grade et le plus ancien des officiers généraux, le commandement en chef des armées de terre et de mer devant Barcelone, ainsi que la direction des opérations du siège. Le 3 juin, le maréchal de Berwick arriva avec 78 bataillons français.
La santé de Ducasse n'avait pu supporter Texcès de fatigue que lui avait occasionné ce double commandement. Il était retombé malade et, à bout de forces, épuisé, mourant, il avait di\ solliciter un congé.
Le bailli de Bellefontaine arriva devant Barcelone dans le courant du mois de juin ; Tamiral lui remit le commandement de l'armée navale et fit voile vers la France. Il débarqua à GolUoure dans les premiers jours de juillet ; de cette ville, il se rendit à Toulouse, où il séjourna quelque temps pour se remettre des fatigues de la route. A la fin du mois, il partit pour Cauterets, où il devait prendre les eaux, et n'arriva à Paris qu'au commencement du mois de novembre, ayant dû s'arrêter souvent par suite des fatigues qu'il éprouvait. Sa femme et sa fille furent effrayées des changements qui s'étaient opérés en lui.
Dès que le printemps fut venu, les médecins lui ordonnèrent les eaux de Bourbon-l'Archambault. Mais elles devaient être impuissantes à prolonger les jours de l'illustre marin. Ses blessures s'étaient rouvertes, et il expira entre les bras de son gendre, dans la nuit du 24 au 25 juin. Il fut enterré dans l'église de Saubusse. Voici le portrait qu'en fit M. de Saint-Simon dans ses Mémoires :
(( C'était le fils d'un vendeur de jambons de Bayonne et, de ce pays-là, ils sont assez volontiers gens de mer. Il aima mieux s'embarquer que de suivre le métier de son père. 11 était brave et bien fait. Il se mit sur les bâtiments de Bayonne, passa en Amérique et s'y fit fiibustier. Il se fit bientôt remarquer parmi eux par sa valeur, son jugement, son humanité. En peu de temps, ses actions relevèrent à la qualité d'un de leurs chefs. Ses expéditions furent heureuses et il y gagna beaucoup. Sa réputation le tira de ce métier pour entrer dans la marine du roi. Il se signala si bien dans ce nouvel élat, qu'il devint promptement chef d'escadre, puis lieutenant général, grades dans lesquels il fit glorieusement parler de lui et où il eut encore le bonheur de gagner gros, sans soupçon de bassesse. Il servit si utilement le roi d'Espagne, même de sa bourse, qu'il eut la Toison, qui n'était pas accoutumée de tomber sur de pareilles épaules. La considération générale qu'il s'était acquis, même du roi et de ses ministres, ni l'autorité où sa capacité et ses succès l'avaient établi dans la marine, ne purent le gâter.
(( C'était un grand homme, maigre, commandeur de Saint-Louis, qui avait l'air d'un corsaire et beaucoup de feu et de vivacité, était doux, poli, respectueux, affable, et qui ne se méconnut jamais. Il était fort
obligeant et avait beaucoup (l*esprit, avec une sorte d*éloquence naturelle ; et même, hors des choses de son métier, il y avait plaisir et profit à l'entendre raisonner.
(( Il aimait TEtat et le bien pour le bien, ce qui est chose devenue bien rare. C'était un des meilleurs citoyens et un des plus généreux hommes que j'aie connus et duquel tout le monde faisait cas lorsque son état et ses services leurent mis à la portée du monde et de la cour.
(( C'était un homme d'une grande valeur, de beaucoup de tète et de sang-froid dans les grandes entreprises, et fort aimé dans la marine, par la libéralité avec laquelle il faisait part de tout et la modestie qui le tenait en sa place. Pontchartrain fit le mariage d'un de ses beaux-frères, capitaine de vaisseau (le marquis de Roye), avec la fille unique de Ducasse, qu'on croyait riche de 1,200,000 livres.
« Il mourut fort âgé et plus cassé encore de fatigue et de blessures. Il aurait été maréchal de France, si son âge l'eût laissé vivre et servir, mais il était parti de si loin qu'il était vieux lorsqu'il arriva. >