UN FLIBUSTIER DANS LES MERS DU SUD
Rareté des iournaux de bord des corsaires. — Les flibustiers et les pirates. — Un équipage d'aventuriers. — Quatre années de croisière. — Combat contre deux vaisseaux anglais. — Séjour sur la côte de la Nouvelle Angleterre. — Arrivée à Terre-Neuve. — Prise d'un navire de Boston. -^ Abordage. — Combat avec les nègres. — Sur la côte du Brésil. — Traversée du détroit de Magellan. — Débarquement au Pérou. — Départ pour la Nouvelle Espagne. — Aventures et combats. — Us sont renforcés par quarante Français. — Croisière sur la côte de Californie. — La rançon d'un Père jésuite. — Débarquements et combats contre les Indiens. — Croisière de la misère et de la faim.
On sait combien sont rares les journaux de bord des corsaires, surtout pendant la période du règne de Louis XIV. Cependant il en a été publié quelques-uns, et nous sommes certains qu'il doit encore en exister beaucoup d'autres. Mais, quoique les études d'histoire navale paraissent avoir pris un courant qui mènera les travailleurs aux plus heureuses découvertes, les corsaires, « privateers )), ainsi que les appellent les Anglais, ont été infiniment négligés et sacrifiés, en quelque sorte, à la marine régulière. Cependant, il était encore possible de se procurer des journaux de navigation de corsaires armés régulièrement, et nous en donnons ci-dessous la preuve (1). Il n'en était pas de môme des journaux des pirates et des flibustiers et, pour l'Jiistoire de ces derniers, il fallait simplement s'en rapporter au livre précieux d'Oexmelin, lorsque nous trouvâmes dans le riche fonds de la Bibliothèque nationale deux journaux de bord relatant les expéditions aventureuses d'un vaisseau de flibustiers sur les côtes de l'Amérique espagnole (2). Le premier de ces documents doit seul attirer notre attention, et on verra que c'est grâce à des circonstances toutes spéciales qu'il a pu être sauvé d'une destruction certaine et parvenir jusqu'à nous.
(i) Journal du corsaire Jean Doublet, de Honfleur, lieutenant de frégate sous Louis XIV, publié d'après le manuscrit autographe, avec introduction, notes et additions, par Charles Bréard, Paris, Charavay, i88^, in-8''. — Cet ouvrage, d'un grand intérêt, n'est pas, à proprement parler, un journal de bord, mais des mémoires écrits par l'ancien marin, lorsqu'il prit un repos bien mérité. « Tour à tour volontaire, matelot, second capitaine au commerce, pilote sur les vaisseaux du roi, lieutenant, puis commandant de barques longues, enfin lieutenant de frégate, il n'eut qu'à évoquer du fond de sa mémoire des souvenirs déjà lointains pour se remettre de nouveau en mouvement, pour raconter ses croisières et ses stratagèmes, énumérer ses prises, expliquer ses entrevues avec le duc d'York, Engil de Ruyter, Jean Bart, Tourville, Seignelay, le roi de Danemark et tant d'autres personnages dont il s'honorait d'avoir l'estime. »
(2) Le deuxième journal de bord, qui est relié à la suite de celui qui nous occupe, et qui porte le n* 38^ d\x Fonds français de \à Bibliothèque Nationale, va de 8 juin lojo au 4 septembre 1695. 11 fut tenu par F. Massertie, qui y a joint force plans et profils.
Ce journal va du 19 mai 1686 au 8 juin 1690, c*est àdire un peu plus de quatre années de croisières. Il est d*un très grand intérêt ; mais, si curieux quMl fût, nous n*aurions pas eu k nous en occuper ici si nous n'avions constaté que quelques-uns des hommes de Téquipage étaient bayonnais.
Le 29 mai 1690, nous voyons nos aventuriers entrer dans la baie de Panama, où ils rencontrent un navire anglais qui avait été armé au Petit-Goave, port de Saint-Dominique. L'anglais les arrête pour faire le voyage de conserve.
Le 22 juin, dans cette même baie de Panama, deux vaisseaux du roi d'Angleterre, l'un armé de 34 canons et l'autre de 2S bouches à feu, entrent dans le port de l'Ile du Carénage et leur donmmt côte en travers. Ils battirent les flibustiers jusqu'au 28. La nuit, ces navires se touèrent sans bruit hors du port et mouillèrent à une lieue au large. Toutes les demi-heures ces navires tiraient un coup de canon, ce qui leur fit croire que le capitaine du plus grand vaisseau était mort. Le petit navire portait une flamme. Après ce combat, les flibustiers se préparènmt pour sortir, mais le navire anglais qui était avec eux avait été si maltraité, qu'ils le coulèrent à fond et y mirent le feu. Ils carénèrent leur petit navire, qui était seulement du port de 100 tonneaux, armé de 10 pièces de canon de 3 et 2 livres de balles. Mais ayant l'espérance de rencontrer en mer un plus gros navire, ils chargèrent dans leur cale 18 autres pièces de canon.
Le 15 juillet, ils sortirent de la baie de Panama, en compagnie du i\^\\re\e Saint-NicolaSyde Flessingue, du port de 100 tonneaux, armé de 10 pièces de canon et monté par 83 hommes d'équipage : leur intention était d'iller se ravitailler sur la côte de Boston.
Le 10 août, ils jettent l'ancre à la Longue-Ile, qui est sur la côte de la Nouvelle Angleterre. Le 11, ils quittent ce point, et vont mouiller le soir môme dans la baie que fait Rodelan avec la (îrande- Terre. Les Anglais leur ayant donné avis que deux navires du roi étaient sortis de Boston pour les prendre, ils sortirent de nuit, laissant 14 hommes à terre.
Le 13, au point du jour, ils aperçoivent deux navires au vent à eux, qui les chassaient. Ils les prirent pour les navires de guerre qui leur avaient été annoncés, et les attendirent. C'étaient des vaisseaux marchands, l'un chargé de bois, l'autre de blé, de farine et de lard. Un autre navire venait sur eux. Ils le chassèrent, car ils étaient résolus de descendre à terre pour se faire rendre leurs gens ou faire main basse sur les Angliis. 11 se trouva que le navire qu'ils chassaient avait été pris par leurs gens pour les porter sur leur bord. Ils flrent route aussitôt pour Terre Neuve elle 28 août, dans l'après-midi, ils étaient chassés par un navire du roi de France.
Le 4 septembre, ils arrivaient au port de Saint-Pierre. Les capitaines de 24 navires qui s'y trouvaient leur donnèrent chacun 24 barriques de biscuit. Il y avait là des navires de Saint Malo. Ils découvrirent un navire anglais, qui était toué en vue du port, ils lui envoyèrent neuf hommes armés dans un canot, qui Tamarinèrent et l'amenèrent dans le port. Les capitaines de Saint-Malo voulurent s'y opposer, mais ils n'osèrent pas tirer sur eux.
Le 7, au point du jour, ils lèvent l'ancre en compagnie de deux navires de Saint-Malo, aperçoivent un navire sous le vent à eux, lui donnent la chasse, s'en emparent et le mènent au port du Chapeau Rouge. Là ils déchargent leur prise, qui était anglaise et venait de Boston, portant des vivres, farine, biscuit et lard.
Le 9. ils lèvent Fancre et font route pour la côte du Brésil.
Le 17 novembre, une de leurs entreprises avorta. Ils abordèrent, à un degré Sud de la ligne, un gros navire anglais de 50 à 60 canons, qui était à destination des Grandes Indes. « Ils furent cinq horloges sur son pont », mais leurs adversaires s'étaient renfermés dans les châteaux d'avant et d'arrière, et leur tuèrent, tant sur le pont que sur leur vaisseau, trente-huit hommes ; presque tous les autres fqrent blessés. Aussitôt après, ils relâchèrent à la côte de Guinée.
Le 20 novembre, ils furent chassés par un gros vaisseau hollandais.
Le 27 novembre, ils mouillèrent sur la côte d'Afrique, aux îles Rolle, où ils firent de l'eau et du bois.
Le 30, jour de la fête de Saint-André, à la pointe du jour, ils envoyèrent leur canot à terre, afin de se procurer de l'eau et des rafraîchissements pour leurs blessés. Mais les nègres leur tuèrent neuf hommes à coups de massue et blessèrent mortellement à coups de flèche trois hommes qui se sauvaient à la nage.
Le !«'■ décembre, ils donnèrent la chasse à deux navires portugais chargés de noirs. Ils les firent amener, et voulurent les tuer tous pour venger la mort de leurs hommes. Mais les Portugais parvinrent à leur prouver que ces nègres étaient d'une nation différente de ceux qui les avaient assaillis. Les flibustiers se contentèrent de leur prendre leurs rafraîchissements, avec dix nègres pour les servir.
Le 4 décembre, ils firent route pour la côte du Brésil, et le 29 janvier 1687 ils mouillèrent à l'île de Sainte-Anne, firent de l'eau, du bois, et mirent six noirs à terre.
Le 6 février, ils se dirigèrent sur Magellan et, le 10 au soir, mouillèrent au cap des Vierges, terre Jiaute et fort rare, sans aucun morne. On mouille à une lieue au large, à 10 ou 12 brasses, sur bon fond de sable.
Le 11, ils entrèrent dans les deux petites passes, et le 14 ils faillirent se perdre sur l'île de Sainte-Elisabeth ou des Pingouins. Le mouillage était tout près de terre, sur fond de cailloux, par 25 à 30 brasses.
Ils furent surpris par une forte dérive et sur le point d'être jetés à la côte; le 17 au matin, ils mouillèrent dans une anse qui était à deux lieues Ouest du canal de Saint-Jérome. Le 24, ils déradent avec leurs deux ancres, les mâts des hunes et les vergues en bas, et pensent se perdre ; ils sont obligés d'arriver et vont mouiller à une lieue Est du détroit, en une pointe de terre basse, où ils font du bois et de Teau. Des sauvages viennent sur leur bord.
Le 10, ils doublèrent le cap Désirade. Le 11, ils firent route pour la côte du Chili. Le 2S mai, ils mouillèrent au port de Vettes, qui n'était pas habité, et ils y espalmèrent leur vaisseau, quoique ce fût un mauvais port dans lequel ils ne trouvèrent ni eau ni bois.
Le 15 juin, après midi, ils chassèrent un navire ; comme il ne faisait point de vent, l'équipage s'embarqua dans la chaloupe et l'abandonna. Ils prirent ce qui leur convenait le plus et coulèrent leur capture.
Le 21, ils étaient devant le port de Gasurn, où ils aperçurent un navire. Ils y entrèrent aussitôt, et tout le monde se sauva à terre. Le soir, ils firent une descente et parvinrent jusqu'à un bourg situé à une lieue, où ils s'emparèrent de trois personnes qu'ils rendirent pour de l'eau, du vin, de l'eau-de-vie et quelque peu de viandes.
Le 27, ils mouillèrent en pleine côte et envoyèrent un canot armé de six hommes pour s'emparer d'un bourg sur la rivière de Tombo. Ils arrêtèrent une caravane de 80 mules chargées de draps, emportèient ce qu'ils purent et firent trois prisonniers.
Le 20 juillet, ils mouillèrent dans le port de l'île de Coybo, où ils carénèrent leur navire à sec.
Le 4 août, ils firent route pour la baie de Panama, afin d'y rejoindre les Français qui avaient passé par terre.
Le 9, ils aperçoivent deux gros navires, au vent d'eux, et un petit sous le vent qu'ils prirent et qui leur apprit qu'ils avaient devant eux deux navires de guerre de 26 canons chacun et portant 500 hommes. Ces navires les chassaient : « Par malheur, nous estions a calmy toust soubs la terre, sans aucun vant, ce quy nous faissoit bien de la painne ; croyant qu'il venoit nous aborder, nous avions préparé la soute aux poudres ; comme nous n'étions que 41 hommes, et ne connaissant pas la bravoure des Espaignols de ce pays-là, nous estions résou que s'il nous eust abordé et qu'il eust été plus fort, de nous faire sauter ; mais, grasses à Dieu, nous n'en fumes point à la painne ». Ils en furent heureusement quittes pour un homme qui eut la cuisse cassée et mourut, et pour le bras d'un autre homme qui guérit. Le soir, Dieu leur fit la grâce d'être séparés de leurs ennemis.
Nous passons plusieurs faits sans importance, car les voici arrivés sur les côtes de la Nouvelle Espagne, où ils trouvent la mer fort rude.
Le 17, ils descendent à terre, au nombre de 34 hommes bien armés, et couchent sur le bord d'une grande rivière. Ils sont découverts, le 18, par une vigie, s'égarent dans les bois, et le 19 retrouvent le grand chemin. Ils prennent une caravane de mules, à une lieue environ de la ville de Sacatoulle, et apprennent que près du porl où ils avaient laissé leur navire, il y avait une ville de laquelle pouvaient sortir quinze cents hommes, ce qui les décide à s'en retourner. Surpris par les Espagnols, ils cassent la tête du malheureux qui les conduisait, attendent l'ennemi pour lui mettre poudre et plomb dans le ventre, font feu sur eux, et les coupent en deux. La troupe qui gagna les devants, ne se croyant pas poursuivie, campa sur le bord de la grande rivière. Les aventuriers la traversèrent, mirent les Espagnols en fuite, mangèrent leur soupe et campèrent. Ils supposèrent que ces Espagnols venaient de la ville de Pitaplan. Le 21, ils s'embarquèrent. Cela leur faisait une excursion d'environ cinq lieues.
Après avoir débarqué au port de Santiago, ils firent au moins sept lieues, ils pillèrent et incendièrent des bourgs : la question était d'avoir des vivres, des bestiaux, de l'eau. Pour eux, ils faisaient souvent « pobre cherre ».
• Le burlesque se rencontre inopinément dans cette vie d'aventure ; ils poursuivent le long de la côte de la Nouvelle Biscaye, et, le 13 septembre, ils donnent la chasse à une grosse roche blanche qu'ils prennent pour un navire. Ils trouvent une petite barque, à terre, contenant six Français qui n'avaient pu gagner au vent pour joindre trente-quatre hommes partis, il y avait un mois, pour aller prendre une petite ville, et qui vivaient de racines. Pendant deux jours, les flibustiers leur donnèrent des viandes salées, puis ils partirent ensemble à la recherche des trentequatre hommes. Ils finirent par les retrouver devant la barre du lagon de Capponet ; ceux-ci, qui s'étaient avancés jusqu'à quinze lieues dans l'intérieur des terres, étaient tombés dans une embuscade d'Espagnols et d'Indiens de plus de huit cents hommes. Ils eurent plusieurs blessés et renoncèrent par prudence à traverser la rivière qui les séparait de la ville ; ils furent obligés de passer dans les herbes auxquelles les Espagnols avaient mis le feu et ne perdirent qu'un seul homme, qui mourut trois jours après. Les flibustiers avaient de bons chirurgiens.
Le 2 janvier 1688, on n'avait pas de vivres, et ils furent très heureux de trouver cinq ou six barils de blé d'Espagne.
Continuant à longer la côte de la Nouvelle Biscaye, du côté de Californie, ils mouillèrent devant la barre du grand lagon, ils y flrent entrer leurs canots, et le grand chemin les conduisit à un gros bourg où il n'y avait personne, mais où ils trouvèrent des chevaux et quantité de poissons. Après s'être servis des chevaux ils les tuèrent et en salèrent les chairs.
Le 20, ils prirent deux ou trois familles. La rançon consistait en bœufs. Il fallait leur en fournir deux chaque jour : lorsque la promesse faite ne fut plus exécutée, ils envoyèrent une lettre avec menace de couper la tête aux prisonniers. Il leur fut répondu qu*il y avait défense des gouverneurs, par ordre du roi, de fournir des vivres.
Le 30 janvier, le gouverneur de la province était au bourg avec sept cents hommes. Le journal de bord se moque de la lâcheté de ces commandants qui, ne se mettant jamais à même de se faire tuer, avaient Taudace de donner de pareils ordres.
Ils partirent le 31 janvier au soir, firent dans la nuit les sept lieues qui les séparaient du morne où était situé le bourg, prirent un quart d'heure de repos, et trouvèrent que Tennemi avait décampé depuis peu, car les feux n'étaient pas encore éteints. En errant au bord d'une rivière, six de leurs hommes prirent un Père jésuite, ce dont ils furent aussi joyeux que s'ils avaient pris le roi d'Espagne. La rançon fut fixée à quatre cents charges de mulets de farine de froment et autant de blé d'Espagne, à quatre cents bœufs salés, avec le suif, du tabac, et cinquante mille écus. Ils attendirent la réponse à une lettre du Père jésuite, campés dans une petite île située au milieu du lagon.
Le gouverneur fit offrir vingt charges de mulets de blé d*Espagne. Pendant ce temps, le jésuite, qui s'ennuyait, voulut s'enfuir à la nage, « un tel four que Nostre Seigneur avoit souffert pour l'amour de lui ». Mais ce fut en vain, car il fut repris, et on l'exhorta à soufirir pour l'amour de Dieu. Le résultat de ce marché, sur lequel on ne parvint pas à s'entendre, fut qu'ils durent casser la tête à deux prisonniers et renvoyer les autres.
Le 17 février, ils sortirent avec le Père jésuite, « par un coup du ciel, Dieu et la Vierge intervenant » ; étant sur la barre, ils faillirent périr. Ils étaient quarante hommes dans leurs canots, et après avoir essuyé plusieurs coups de mer, ils finirent par arriver à bord, entre deux eaux.
Ces descentes à terre, pour arriver à se procurer des vivres, continuent et, le 15 mars, ils se dirigent vers le port de Montaiiuel, ou le Père jésuite devait leur faire donner la charge de cent mulets de blé d'Espagne, cent vaches salées et un peu de tabac. Les flibustiers exigèrent en outre deux mille écus. Le 4 juin, ils achevèrent de recevoir la rançon qui avait consisté en deux vaches par jour.
Leur correspondance avec le supérieur d'un couvent situé à quatorze lieues dans l'intérieur des terres (il y a une rivière appelée Santiago) prouve que les Espagnols comptaient sur le dénuement des aventuriers : il se moqua d'eux, les invita à aller le joindre sans armes, leur oflrant de les embarquer sur la flotte des galions pour l'Espagne, où chacun
devait être rapatrié avec cinquante écus. Enfin, il leur envoyait une flècke pour prendre hauteur.
Les flibustiers, à leur tour, lui offrirent de le conduire en France. Cependant, ils voulaient monter le long de la côte du Pérou avant l'hiver, mais ils prirent le parti d'hiverner dans quelque bon port de l'île de Californe (sic).
Le ri6 juin, ils vinrent à terre et entrèrent dans la grande baie où se trouve le port de la Paix, à Tabri de tous les vents. Les habitants étaient « des Indes sauvages et tous nus ». D'ailleurs, la terre était sèche et ne produisait rien. Il y avait beaucoup d'huîtres à perles, et quantité de mines d'or et d'argent qui n'étaient point exploitées.
Ils passèrent trois mois dans ce port, où ils carénèrent leurs navires, en vivant de tortues. Enfin, le 1*^ septembre, ils levèrent l'ancre pour aller faire une descente dans la ville de Sinalo, qui avait une garnison.
Le 10, ils eurent à lutter contre un grand nombre d'Indiens espagnols dont leurs fusils vinrent aisément à bout. Mais, en traversant un bois, ils eurent beaucoup des leurs blessés à coups de flèches et, arrivés dans des salines, ils furent dans une telle pénurie d'eau qu'ils se virent obligés de boire leur urine. Ils arrivèrent à la côte dans le plus pitoyable état.
Le 19, ils étaient dans le canal que fait la grande île de Californe et la grande terre ferme de l'Amérique : à midi, ils prirent hauteur et se trouvèrent par les 28 degrés Nord. Ils virèrent de bord pour s'en retourner au port de la Paix : le canal n'avait plus qu'une lieue de large et paraissait aller en se rétrécissant. Us doutèrent que le passage indiqué par les cartes existât réellement et crurent qu'aucun navire n'était allé aussi loin qu'eux. Ils arrivèrent au port le 20 octobre et y séjournèrent jusqu'à la fin de novembre.
Les mêmes misères les attendaient encore sur les côtes de la Nouvelle- Biscaye. Le 5 décembre, ils surprirent la ville du lagon de Capponnet,
s'emparèrent du gouverneur, de la femme du premier capitaine, de tous les religieux, capture importante, de la veuve du précédent gouverneur, de son fils et de sa sœur; ils chargèrent leur butin sur des chevaux, mirent leurs prisonniers et le bagage au milieu d'eux, et marchèrent tous en ligne. L'Espagnol avait promis des chevaux : ils étaient au milieu du chemin, dans une grande prairie, mais une embuscade d'Indiens et de trois ou quatre cents cavaliers surgit tout à coup. Ici, les flibustiers, sans doute afin d'intimider leurs ennemis, mirent bas leur pavillon blanc et en arborèrent un rouge avec une tête de mort et deux ossements au-dessous, en croix, dont la blancheur ressortait sur le fond. Les Indiens furent chassés à coups de fusil, et la cavalerie, qui était cachée derrière un bois, n'osa pas approcher.
Le 9 décembre, ils étaient à la pointe de l'embouchure du lagon et ils
composèrent pour leurs prisonniers, demandant cent mille écus en argent, huit cents charges de farine de froment, deux cents charges de mules de blé d'Espagne, huit cents bœufs salés et autres objets. Le supérieur du couvent de Saint-François fut député pour le payement de cette rançon, mais il se hâta de se rendre à Mexico, auprès du vice-roi, qui fit sortir un navire du port d'Acapulco.
Le dernier jour de décembre, ils s'embarquèrent avec leurs principaux prisonniers. Quoique ne comptant que 70 hommes sur un petit navire, ils n'hésitèrent pas à attaquer un vaisseau de 22 pièces de canon, et furent pendant trois ou quatre heures bord à bord, sans aucun vent. La mer jeta les flibustiers derrière leur ennemi et, lorsque la brise se leva de nouveau, celui-ci se hâta de s'éloigner, ils avaient eu dans cette afTaire deux hommes tués et dix-huit blessés. Ils gagnèrent les îles Marie. Lorsqu'ils y furent arrivés, ils rasèrent le pont de haut de leur petit navire, y placèrent des canons de plus gros calibre et construisirent des vaisseaux de guerre.
Après des aventures, des prises et des combats qui seraient trop longs à raconter, le journal se termine brusquement le 8 juin 1G90. 11 y avait quatre années que durait cette hasardeuse croisière (1).
(i) Nous nous proposons de publier très prochainement ce précieux journal de bord, de la manière la plus complète, avec notes et introduction.