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LES CORSAIRES BASQUES, BAYONNAIS & GASCONS

sous LOUIS xrv

Pertes du commerce anglais. — Réclamations des négociants. — Les ports de Bayonne et de Saint- Jean-de-Luz. — Construction des vaisseaux de ligne à Bayonne. — Navires ennemis pris par les corsaires basques et bayonnais. — Grand nombre de captures» — Ordonnance de Louis XIV pour encourager les armements en course. — Prise d'un vaisseau anglais de ço canons. — Le chevalier des Angers et sa division navale. — Le chevalier d'Amou. — Combat naval sur la côte de Biscaye. — Un armateur de Saint-Jean-de-Luz. — Jean Peritz de Haraneder. — Sa fortune. — 11 est anobli par Louis XIV. — Armateurs basques.

Des armateurs particuliers, excités par le ministre, équipaient à leurs frais d*innombrables corsaires ; les pertes qu'ils occasionnèrent au commerce anglais, durant la campagne de 1689, furent si grandes, que la fortune politique de Guillaume III faillit en être atteinte (1). Les riches négociants qui Tavaient appelé jetaient les hauts cris, répétant a que l'ostentation des flottes que Ton envoyait s'étaler aux yeux des Français ne servaient qu'à épuiser les trésors de la nation, sans mettre le pavillon du commerce britannique à l'abri de l'insulte et de la ruine. »

Parmi les ports maritimes du Sud-Ouest, Bayonne et Saint-Jean-de- Luz se faisaient remarquer par une activité prodigieuse et un entrain sans pareil. Les grandes guerres maritimes du règne de Louis XIV poussèrent les habitants de ces côtes à armer en course. Déjà, Colbert, qui ne négligeait aucun moyen pour rendre la France puissante et respectée, avait ordonné la création, dans la première de ces deux villes, de grands chantiers de construction. Les forêts voisines fournissaient des bois et de très beaux mâts que l'on conservait dans des fosses jusqu'à ce qu'ils fussent transportés à Brest ou à Rochefort. Poussés à la construction, et certains d'un débouché, les Bayonnais acceptèrent vivement cette nouvelle branche de commerce.

De 1671 à 1680, les chantiers de Bayonne mirent à l'eau, pour le compte du gouvernement, 21 vaisseaux de 64 canons chaque ; une division navale, composée du Téméraire, du Courageux, du Fleuron, du Tfardi et

(i) Les registres de l'amirauté de Saint-Malo témoignent qu'en moins de dix ans (i688 à 1697), les Malouins prirent aux alliés 172 vaisseaux d'escorte ou de guerre et 3,^84 bâtiments de commerce. Ces chiffres éloquents expliquent l'irritation, la fureur des Anglais contre ces hardis corsaires, toujours prêts à fondre sur leurs flottes marchandes.

de la frégate la TJghe, fut envoyée pour favoriser leur sortie (1). Quand la course fut légalement autorisée, les armateurs (2) particuliers de Bayonne voulurent montrer autant de zèle que ceux de Saint-Malo et de Dunkerque. Durant la seule année 1690, plus de quarante bâtiments de commerce furent capturés sur Tennemi et amenés dans le port de Bayonne. Parmi les prises les plus importantes : la yotre-lJame du Rosaire^ par le capitaine corsaire Chibau ; le Jf^sus-Maria-Joseph, par le capitaine Duconte ; le San José, par le capitaine d*Etchepare ; la Maria, par le capitaine Hiriart ; le SaintMcolas, par le capitaine Gellos; le Fier et deux autres bâtiments hollandais, par le capitaine Fossecave ; la Sainte- Croix et le yeptunr, par le capitaine Darreche ; la IHWjente, de Bristol, et le San Pedro, par le capitaine Dubois; la yotrc-Damc dWyar et la yotre- Dame de l'Assomption, par le capitaine Monségur ; VA mirai Tromp, par le capitaine Hiribarren ; rr/<<k% de Bristol, par le chevalier du Palais; le Saint-Joseph et la Marthe, par le capitaine Descabide ; ITc/wse, par le capitaine Darralde ; le Sncch et la Victoire, par le capitaine Harismendi ; le Saint-Pierre, de Londres, et V Avenir, par le capitaine Péré (3).

En 1091, selon la Gazette de France (4), le chiffre des prises arrive à quatre-vingt-dix.

L'année suivante, le roi Louis XIV, pour exciter davantage les capitaines des vaisseaux « armés en course à enlever les paquebots qui passent d'Espagne, de Hollande et d'Irlande en Angleterre, fit publier dans tout le royaume une ordonnance portant qu'il serait payé 2.000 livres pour chacun des paquebots allant d'Espagne en Angleterre, et 1.000 livres pour chacun des autres. » Enfin, il fit assurer les négociants des villes maritimes qu'il tiendrait la main à ce que les jugements des prises au Conseil fussent terminés huit jours après l'arrivée des informations, pour prévenir le dépérissement des marchandises et les dépenses faites pour solliciter les arrêts d'adjutliralion. Cette publication augmenta encore le nombre des armateurs. De janvier à septembre 1692, 1)2 prises furent amarinées et conduites dans le port de Bayonne ; le 10 octobre, un corsaire labourdin y faisait entrer un vaisseau hollandais de 2't canons et trois reprises ; le 18 novembre, l'Amazone, de Bayonne, y pénétrait, suivie de la Perle, d'Amsterdam, de 33 canons et 12 pierriers ;

(i) Guérin, t. iv.

(2) Les armateurs a la course^ bien qu'on leur donnât ordinairement le nom de corsaires, étaient traités, lorsqu'ils tombaient aux mains des ennemis, en vertu de conventions réciproques entre les Etats belligérants, et d'une façon toute différente de ceux qu'on appelait les forbans.

(;) Archives départementales de la Gironde, Rcg. de la Chambre de Commerce de Bordeaux.

(4) N» du I" décembre i6of. — Ibid. — N» du 28 septembre 1692. Le nombre des prises fut considérable dans la guerre cfe :6-)o à 1698 ; les vaisseaux au roi et les armateurs particuliers en firent de très importantes. Aussi avait-on grand soin de les publier dans les pays étrangers. Samuel Bernard offrit jusqu'à ^,^00,000 livres d'une prise faite par M. de Nesmond, sans y comprendre les diamants et les salpêtres {Histoire de la marine française, par E. Sue, t. v, p. 370).

la cargaison de ce navire produisit 50,000 écus. Le 25 novembre, la GazHte de France annonçait à ses lecteurs que les armateurs de Bayonne et de Saint Jean-de-Luz venaient de s*emparer de six navires anglais: quatre chargés de morue pour les ports de Biscaye, un de blé et un autre de tabac. Le 13 décembre, la même feuille publiait que deux autres armateurs de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz avaient fait entrer dans ce dernier port un vaisseau anglais percé de 50 pièces de canon et chargé de 5,000 quintaux de morue, et un second porlant 1,500 quintaux de la môme marchandise.

En dehors de ces combats particuliers, la côte labourdine était le théâtre d'engagements plus sérieux. « On a eu avis de Bayonne, rapporte encore la Gazette de France, que, le 30 janvier 1692, le chevalier des Angers, commandant le More, vaisseau du roi, armé de 54 pièces de canon, ayant avec lui les sieurs de Serpault et du Vignau, capitaines du Poli et de ïOpiniâtre, de 36 pièces de canon chacun, et le chevalier d'Amou (l), commandant le Séditieux, de 26 canons, rencontrèrent sur les côtes de Biscaye une flotte de 22 bâtiments marchands, escortés par deux vaisseaux de guerre hollandais, de 54 et de 44 canons. Celui-ci portait pavillon de contre-amiral, et le chevalier des Angers ordonna aux sieurs de Serpault et du Vignau de s'attacher a le combattre, pendant qu'il détachait le chevalier d'Amou pour aller aborder et prendre le plus qu'il pourrait de vaisseaux marchands. Lui-même alla attaquer l'autre navire de guerre qui portait pavillon amiral et le combattit avec une extrême vigueur. De part et d'autre le combat fut très rude et ne finit, au bout de quatre heures, que lorsque les deux vaisseaux hollandais furent coulés à fond. Il ne se sauva du navire contre-amiral que 16 hommes et le capitaine Groug. On ne sait pas encore le nombre de ceux qui ont été sauvés de l'équipage de l'amiral par le chevalier des Angers, parce qu'il n'est pas encore arrivé. Le chevalier d'Amou avait déjà pris quatre vaisseaux marchands et poursuivait le reste. Deux armateurs de Saint-Jéan-de-Luz en ont pris trois autres. »

L'un des plus brillants armateurs de cette époque fut Jean Perits de Haraneder, rejeton d'une très ancienne famille et descendant d'une branche cadette établie à Ciboure. Jean Perits fut un des plus énergiques promoteurs des armements pour la baleine : dix-huit navires qui lui appartenaient en propre, ou dans lesquels il était intéressé, obéissaient à

(i) Jean-Hector de Caupenne d'Amou, dit le chevalier d'Arsague, capitaine de vaisseau, fils cadet de Jean IV de Caupenne, baron d'Amou, bailli et gouverneur du pays de Labourd, mort en 16Wf et de Madeleine de Massion. — Le chevalier d'Amou avait la réputation d'un marin aussi instruit qu'intrépide. Dans son Mémoire pour ruiner li commerce des Anglais en Afrique et en Amérique, adresse le 24 novembre 1693 à Pontchartrain, l'amiral du Casse, sous les ordres duquel le chevalier d'Amou avait servi, le désignait au ministre comme un des officiers les plus capables de réussir dans cette dangereuse expédition. Le chevalier fit, en 1695, un voyage en Corée, dont la relation a été publiée.

son active impulsion. Pendant la seconde guerre de la Hollande, quand les expéditions de pêche durent forcément rester suspendues, il entreprit avec la même ardeur les armements en course, et ses frégates furent celles qui ramenèrent au port les plus opulentes dépouilles. Bientôt ses richesses devinrent considérables : elles atteignirent deux millions de livres, ce qui était exceptionnel pour Tépoque. Comblé de biens, décoré de diverses charges honorifiques, anobli par lettres patentes de Louis XIV (1694), Jean Perits vit les familles les plus qualifiées des environs briguer la faveur de son alliance. De ses trois filles, Tune entra dans la maison d'Urtubie de Garro, l'autre dans celle d'Esteven d'Arberoue, la troisième devint dame de Belzunce, vicomtesse de Méharin ; son fils cadet fut substitué au nom et au titre des Macaye, en épousant leur unique héritière. L'élévation si remarquable du bourgeois de Saint-Jeande-Luz n'altéra, du reste, en rien ses sentiments généreux et populaires. Des documents contemporains témoignent, à son honneur, que, pendant la gUQï:re avec l'Angleterre^ un grand nombre de matelots de Saint-Jeande-Luz et de Ciboure, languissant dans les prisons ennemies, Jean Perits subvint ^ leur détresse, et leur fit passer des secours abondants et répétés.

On peut encore désigner parmi les armateurs les plus réputés de Saint- Jean-de-Luz, les de Jalday, les Larralde d'Ornoague, les de Chibau, qui brillèrent également sous Louis XIV, et Alexandre de Saint-Martin, dit le Baijle, membre distingué de la famille de ce nom, à qui l'on doit la maison de ville de 1713 et la pittoresque villa de Sainte-Anne (2).

(i) Voyez Pièces justificatives.

(2) M. Goyetche, Saint- Jean-dc^Luz historique et pittoresque^ à qui nous empruntons ces lignes, assure que les archives de la maison de Haraneder furent consultées par lui dans le cliAteau de Lohobiague^ vulgairement appelé Mocoenia ou Mocorenca. C'était dans une de ses tourelles qu'elles étaient déposées. D'ailleurs, on n'a que très peu de détails sur cette période de course, et les documents manquent en grande partie. 11 est probable qu'un grand nombre d'entr'eux existent encore et feront quelque jour la joie d'un chercheur.

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