CHAPITRE XXXIII
LE CAPITAINE COURSIC
Joannis de Suhigaraychipi. — La frégate la Légère. — Courses contre les ennemis de l'Etat. — Le duc de Gramont devient l'associé de Coursic. — Captures. — Une action d'éclat. — Débarquement de Coursic sur la côte de Galice. — Combat contre la milice. — Prise d'un village. — Terreur inspirée par les corsaires basques et bayonnais. — Combat de Coursic contre deux vaisseaux hollandais. — Combat naval en vue de la Barre et capture de la Princesse. — Deux lettres de M. de Pontchartrain. — Coursic est nommé par le roi capitaine de frégate légère.
Parmi les corsaires bayonnais qui se firent le plus remarquer vers cette époque, Joannis de Suhigaraychipi, dit Croisic, et le plus souvent Coursic (1), mérite certainement d'occuper le premier rang. Après avoir longtemps navigué à bord de navires marchands et fait de nombreux voyages aux îles d'Amérique, le capitaine Coursic, aidé de quelques amis, équipa, en 16W, la f régale la Légère ; admis à faire la course contre les ennemis de l'Etat, il devint bientôt un sujet de frayeur pour les Espagnols aussi bien que pour les Hollandais. L'enthousiasme excité par ses succès fut si grand, que le duc de Gramont (2) sollicita la faveur d'entrer de moitié dans l'armement de la Légère. Cette association fut des plus fructueuses, car en moins de six ans le capitaine Coursic captura plus de cent navires marchands (3). Voici quelques-uns de ses plus brillants faits d'armes :
Au mois de septembre 1691, Coursic suivait à la piste une escadre ennemie, et il fit, dit le duc de Gramont, la plus jolie action du monde. 11 prit, entre un galion et deux frégates de 40 pièces de canon, une des flûtes hollandaises qui suivaient le convoi et la ramena à Saint-Jean-de- Luz. Ce navire, chargé de fer, de piques, d'armes et de safran, fut estimé plus de cent mille francs.
(i) D'après un document appartenant aux archives de la ville de Bayonne (FF, i66, n» m), Joannis de Suhigaravchipi, dit Croisic^ était originaire de cette ville et habitait la rue Galuperie. De Saubadinade Haramboure, sa femme, il aurait eu 4 enfants, dont l'aîné se distingua également dans la marine : le cadet fut longtemps syndic des Frères prêcheurs dans sa ville natale ; les deux filles, Marie et Catherine de Croisic, moururent célibataires.
(2) Charles-Antoine de Gramont, duc et pair de France, prince souverain de Bidache, comte de Guiche et de Louvigny, lieutenant général aes armées, vice-roi de Navarre et de Béarn, gouverneur de Bayonnc, chevalier des ordres du roi, mort à Paris, le 25 octobre 1720, à l'âge de 80 ans.
(^) 4C Les gens de M. le duc de Gramont, écrivait M. de Préchac, conseiller au Parlement de Navarre, au ministre Pontchartrain, s^enrichissent par les prises que font les armateurs. Son secrétaire vient d'acheter, depuis huit jours, une terre de vingt mille écus, que M. de Lons luy a vendue pour payer sa charge de lieutenant de roy > (Arch. Nat., G, 7, fo 114).
Au mois d'octobre, nouvelle prise, à bord de laquelle se trouvait un Espagnol de qualité, nommé le marquis de Tabernica de los Vallès.
Le môme duc de (îramont écrivit à M. de Pontchartrain pour lui faire la relation d'une action qui mérite que le roi en soit informé.
« Voicy mot pour mot, dit le duc, comment la chose s'est passée :
(( Goursic, après avoir tenu la mer et consommé les vivres qu'il avoit sur son bord, faisant voile du côté de Portugal, à la rade de Saint-Jeande-Luz, pour y prendre de Teau et des biscuits dont il manquait, fut surpris, la nuit du 3 au 4 de ce mois, d'un si gros temps qu'il luy fut du tout impossible de continuer sa route, ny même de pouvoir tirer quelque secours de VEmbuscade, qui étoit à une portée de canon de luy, et dont il fut séparé en un instant par la continuation de la tourmente, et qu'il ne rejoignit plus ensuite. Se trouvant donc fort embarrassé de sa contenance, la pitance manquant, et en étant réduit pour la boisson à l'eau-de-vie, U tint conseil avec ses officiers et prit le parti, en homme sage et de résolution, de relâcher au premier endroit de la côte d'Espagne pour essayer d'avoir de l'eau et des vivres, de force ou de gré.
« Il estoit à la hauteur du cap d'Ortiguero : il y a, à l'Est de ce cap, un très gros village qu'on appelle Barias, où il se trouve une espèce de rade. Ce fut là l'endroit où il se résolut d'aborder ; et ayant découvert de loin un navire qui tenoit sa mesme route, auquel il donna chasse le croyant espagnol ; lorsqu'il fut à portée de descouvrir qui il estoit, il cogneut que c'estoit VEmbuscadc qui avoit esté contrainte de relâcher comme lui, parce qu'elle estoit presle à couler bas d'eau, et qui ne laissa pas de faire deux prises anglaises qui étoienl mouillées dans la rade que je viens de nommer.
(( Le lendemain, de bon matin (car Goursic étoit pressé dans son affaire), il envoya faire un compliment aux alcades du lieu, pour qu'ils luy permissent de faire quelques barriques d'eau ; après quoy, il leur promettoit, foi de basque, qu'il léveroit l'ancre et se retireroit sans leur faire aucun mal. Les alcades répondirent avec beaucoup de politesse qu'il navoit qu'à envoyer ses chaloupes à terre et qu'ils feroient donner la quantité d'eau qu'il demandoit. Goursic, confiant sur cette réponse, fait mettre 25 hommes dans son canot et les envoyé à terre avec des barriques vuides. Mais en y arrivant, il fut régalé d'une décharge de cinq cents coups de mousquet que les Espagnols, attroupés derrière des retranchements qui régnoient le long du rivage, lui adressèrent. Qui fut bien étonné, comme vous pouvez croire, fut Goursic de voir un pareil manège auquel il ne s'attendoit pas, ce qui l'obligea à rappeler son canot par un coup de canon et résolut de se venger du manquement de foy qu'on luy venoit de faire et de deux de ses basques qui avoient esté jetés sur le côté. Il envoyé emprunter la chaloupe de Y Embuscade, met 80
hommes sur les deux chaloupes, s'embarque avec, et s*en va altérir sous le feu de son canon, se met en bataille siir ïestram et va droit au retranchement de l'ennemi avec ordre à ses barques de ne tirer qu'à bout portant. Il y avoit dans le retranchement environ 300 hommes et une trentaine de camlleros, commandant la milice du païs, qui, sur le bruit du tocsin qu'on avoit sonné, s'étoient rendus au poste marqué pour y donner les ordres nécessaires. Coursic, à la portée du retranchement, faict ses détachements en homme de guerre et le faict attaquer à droite et à gauche, et après avoir essiiyé la décharge des ennemis, comme le retranchement n'étoit pas des meilleurs de ce monde, et que les Basques sont naturellement ingambes, il entre dedans avec sa troupe, tue 24 hommes roide sur la place, en blesse 50, dont le moindre des blessés a un coup de poignard dans le ventre, fait 40 prisonniers et pousse si vivement, qu'une partie des camlleros, qui estoient venus sur leurs chevaux et qu'ils avoient fait desseller, furent contraints de se sauver à poil dessus et d'abandonner leurs selles au vainqueur. L'action finie, la canaille espagnole et les alfieres retirés sur le sommet des montagnes, et tous nos Basques, chargés de demi-piques, de mousquetons, d'épées, de rondaches et de tout ce qui vise à l'équipement du jacquemart qui est ordinairement celuy de l'Espagnol, ils retournèrent en bataille droit au village, pour voir si les habitants y estoient bien tranquilles.
« Pour finir ma relation, qui pourroit vous ennuyer si elle étoit plus longue, je vous dirai qu'on n'a pas laissé un mouton, un cochon, une poule, ny un meuble dans aucune maison, et que, comme Coursic étoit prêt à faire brûler le village, pour en partant faire ainsy ses adieux, le curé, avec le crucifix à la main, des femmes éplorées et des enfants criants, luy demandèrent à genoux de les sauver de l'incendie, ce qu'il leur accorda meu de compassion quoique corsaire ; il fit un traité avec le curé et les senores du lieu, que, nonobstant toutes les deffences du Roy d'Espagne, de ne donner aucune assistance à un Français, néanmoins, toutes et quantes fois que par raison de mauvais temps ou autrement il se retrouveroit à la rade de Barias, que ce qu'il demanderoit pour luy, pour sa subsistance, luy seroit accordé agréablement.
(( Voilà, Monsieur, quelles ont été les conventions du traité et la fin de la bataille. Après quoy, Coursic a regagné son bord avec toutes les dépouilles susdites et puis remis à la voile avec VEmbmcade, qui a fait, comme je vous ai déjà dit, quatre bonnes prises pour le Roy. Pour moy, je n'ay de part qu'aux vieilles selles qui restent, car pour les poules, elles sont digérées depuis longtemps. Mais l'action est d'éclat pour Sa Majesté et fait plus de bruit en Galice que si la citadelle d'Anvers était prise, et cela me suffit. Voilà tout ce que l'état cruel de ma santé me permet de vous dire, car peut-être, me portant mieux, aurois je brodé
ma relation d'aventures qui se sont passées, lesquelles vous auroient diverty pendant un quart d'heure. Mais en vérité, il n'y a pas moyen de rire ni de songer à réjouir les autres quand on souffre autant que je fais. Conservés moy toujours un peu de part dans vos bonnes grâces et me croies plus que personne. Monsieur, etc.
(( Le Duc DE Gramont. »
Les encouragements du noble duc furent si efficaces, que les corsaires basques et bayonnais firent rage. Le grand nombre de frégates qui furent armées pour la course ruinèrent le commerce des Espagnols. Les deux seuls vaisseaux de guerre qu'ils possédaient sur cette côte furent désarmés pour n'avoir pas la douleur de les voir capturer. Pas un seul bâtiment de Fontarabie, de Saint-Sébastien ou de Bilbao ne pouvait se risquer hors du port sans être pris aussitôt. Les vaisseaux anglais et hollandais éprouvaient un pareil sort. Dans moins de huit mois, les corsaires, aidés par les frégates légères du roi, avaient pris 125 vaisseaux marchands, et au moment où le duc de Gramont écrivait ces détails à Sa Majesté, il y avait un si grand nombre de navires capturés à Saint-Jeande-Luz « que Ton passa, de la maison où logeait Votre Majesté à Ciboure, sur un pont de vaisseaux attachés les uns aux autres. » L'effroi et le tumulte sont dans les provinces espagnoles, où tout le monde crie misère.
Mais Coursic n'était pas au bout de ses exploits, et la Gazette de France enregistre la relation suivante, à la date du 13 février 1692 (l) :
t Le capitaine Coursic, commandant la Légère, frégate de 24 canons, étant à la hauteur du port de San Antonio, en Biscaye, découvrit deux vaisseaux hollandais qui faisaient route vers Saint-Sébastien et leur donna chasse deux jours, et le 17, il aperçut un des deux vaisseaux qui était de 300 tonneaux, de 36 pièces de canon et de 100 hommes d'équipage. Le 18, il le joignit sur les neuf heures, et après la première décharge, il l'aborda nonobstant l'inégalité de son vaisseau. Mais il fut repoussé deux fois et obligé de s'éloigner par le grand feu des ennemis. En arrivant dessus, il reçut un coup de mousquet à l'épaule, ce qui ne l'empêcha pas de demeurer sur le pont pour encourager ses Basiques. Mais au troisième abordage, ils firent de si grands efforts qu'ils se rendirent maîtres du pont. Les Hollandais avaient préparé des coffres à poudre qui enlevèrent deux matelots, et s'étaient retranchés dans les châteaux d'arrière et d'avant et entre deux ponts, d'où ils faisoient un feu extraordinaire. Néanmoins, ils y furent forcés et le ^ aisseau pris après 3 quarts d'heure d'un combat si sanglant, que de tout l'équipage il
(i) No du lei* mars 169J.
ne resta que 18 hommes, la plupart blessés dangereusement. On trouva le capitaine hollandais qui, quoique blessé à mort, s'était traîné jusqu'à la Sainte-Barbe pour mettre le feu aux poudres et faire sauter les deux vaisseaux. On l'en empêcha, et il mourut presque aussitôt. Ce vaisseau étoit chargé de cordages, de voiles, de mâts, de poudre et de toutes les munitions nécessaires pour un galion neuf, construit au port de Passages, près de Saint-Sébastien, qui servit d'amiral à la flotte d'Espagne. C'est la troisième fois que les agrès de ce galion ont été perdus. Le premier vaisseau qui les apportait fut pris par le sieur du Vigneau, le second fut coulé à fond par un vaisseau armé de Brest, et enfin ce dernier a été amené au port de Rayonne. Il y a eu 35 Basques blessés et 5 tués en cette occasion, qui a duré 5 heures, à la vue de Saint^ébastien ».
Quelques jours après, notre capitaine se remettait en course. A peine avait-il franchi l'embouchure de l'Adour, qu'un navire de guerre de la marine anglaise, la Princesse, monté par 120 hommes d'équipage et armé de 64 canons, en croisière dans le golfe de Gascogne, l'attaquait sans lui donner le temps de se reconnaître. Malgré son infériorité, Coursic se hâte de riposter ; commencé à 8 heures du matin, le combat ne œssa qu'à trois heures de l'après-midi. De la plage du Boucau, une partie de la population bayonnaise avait assisté à cette lutte émouvante, qui devait se terminer par le triomphe du brave commandant de la Légère. Aussi, lorsque celui-ci, après avoir amariné sa prise et viré de bord, fit son entrée dans l'Adour, fut-il accueilli parles applaudissements frénétïciues de ses compatriotes. Le duc dé Gramont, son associe, écrivit aussitôt au ministre pour lui annoncer ce nouveau succès ; son enthousiasme était si grand, sa croyance en Coursic si profonde, qu'il suppliait M. de Pontchartrain de l'autoriser à équiper quelques nouveaux corsaires, afin de les envoyer, sous la conduite de Coursic, détruire la flotte nouvelle que l'Espagne s'apprêtait à mettre sur pied. Le duc demandait encore que le roi fit délivrer à Coursic une médaille rappelant la prise de la Princesse.
Les deux lettres suivantes, adressées par M. de Pontchartrain au gouverneur de Bayonne, achèveront d'édifier nos lecteurs sur l'importance du nouveau service rendu à l'État par le brave corsaire bayonnais:
« A Paris, le 5 mars 4692.
< A M, le duc de Gramont, « Monsieur,
« La cargaison de la Princesse, prise par le sieur Coursic, estant toute composée de munitions destinées aux vaisseaux du Roy, j'écris au sieur
de Laboulaye (1) de les faire passer sous votre bon plaisir à Rochefort, où Sa Majesté en fera payer la valeur à qui de droit. Nous avons aussy besoin des bastimens que le Roy acheptera pareillement ou frétera comme vous le jugerez plus à propos ; le bastiment pris et la plupart des munitions de son chargement sont d'une nature à ne pouvoir estre acheptées que par Sa Majesté, et rien ne peut mieux convenir que cela dessusdit.
« Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire du 27 du mois passé ; je connois de quelque importance il est de tascher de vous rendre maître de la flotte qui doit sortir des ports d'Espagne, et je feray pour cela tout ce qui sera praticable, sans traverser les autres projets de Sa Majesté ; mais nous ne sommes guère en estât à présent de faire des entreprises de ce costé. Cependant, lorsque les vaisseaux de Rochefort sortiront, Sa Majesté pourra leur ordonner d'aller faire un tour vera la coste d'Espagne avant d'aller a Brest, ainsy je vous suplie de continuer à m'informer de tout ce que vous apprendrez de la navigation des ennemis sur vos costes, affm que j'accomode à cela celle des vaisseaux de Sa Majesté, autant qu'il se pourra. » (2).
A Versailles, le i5 mars ^69^2.
c A M. le duc de Gramont,
(( Monsieur,
(( J'ay rendu compte au Roy de ce que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire par votre lettre du 12. Sa Majesté a eu agréable d'accorder au sieur Coursic un brevet de capitaine de frégate légère, et je vous l'envoyeray incessamment. Sa Majesté a estimé que cela lui convenoit mieux et lui feroit plus déplaisir qu'une médaille.
<c A l'esgard de l'armement en course dont je vous aye déjà escript, Sa Majesté voudra bien vous y donner inlerest aussy bien (ju'à M. Plonigue, lorsqu'il conviendra à son service de faire cet armement. Mais elle n'estime pas que ce soit à présent, luy paroissant que l'envie de la course fait fuir son service aux matelots basques ; ainsy Sa Majesté ne veut pas qu'on travaille à la levée des matelots nécessaires pour lesquels elle a fait remettre des fonds, qu'ils ne soient partis pour Rocliefort ; elle est persuadée que cet armement feroit un bon effet pour son service, mais elle est encore plus pressée du vaisseau de guerre qu'elle a fait armer en ce port.
(i) Commissaire-général de la marine du Ponant au départenent d» Guyenne. (Arch. de Bayonne, CC, 805J.
(2) Dépêches de la marine du Ponant. — Archives de la Marine. — B, a. — A, 75, f« 446.
(( J'ay eu Thonneur do vous escrire que M. de Réols devait aller avec 4 vaisseaux sur les costes d'Espagne et qu'il avoit ordre de suivre ce que vous prescririez. » (1).
Investi de ce nouveau grade, Coursic sentit son audace grandir en même temps que les moyens mis à sa disposition et se résolut à porter un coup terrible au commerce ennemi.
(i) Archives de la Marine. — Dépêches de la marine du Ponant, B, 2. 85, f« 594.