LES CORSAIRES BAYONNAIS AU GROENLAND
Expédition de quatre frégates bayonnaises au Groenland. — Les capitaines commandant. — Louis de Harismendy. — Lettre du duc de Gramont à M. de Pontchartrain. — La baye du Jund. — Attaque des vaisseaux baleiniers par Coursic et Harismendy. — Prise de onze navires. — Nouvelle entreprise de Coursic. ^ Harismendy est nommé capitaine de frégate légère. — M. de St-CUir. — Combat naval en vue de Saint-Sébastien. — Incendie du vaisseau hollandais. — Les capitaines Duconte et Cépé. — Les corsaires basques et bayonnais sous Louis XIV.
Les documents que nous avons pu recueillir sur cette glorieuse expédition sont en très petit nombre et manquent précisément de ces détails précis que nous trouverons si abondamment pour les corsaires des autres règnes. Nous ne doutons pas que ces pièces, qui nous font défaut, n'existent quelque part et qu'on ne parvienne à les mettre au jour pour la plus grande gloire de ces obscurs héros.
L'expédition se composait de quatre frégates légères, sous la direction d'un certain M. de la Varenne. Coursic et Harismendy commandaient les frégates V Aigle et le Favori; le quatrième capitaine s'appelait du Gougas. Louis de Harismendy, qui devint capitaine de vaisseau, était né à Bidart, en 1045, et épousa, à Bayonne, le 27 septembre 1693, demoiselle Marie de Lafourcade (1). Brave marin dans toute l'acception du mot, nous n'avons pu trouver sur cette curieuse personnalité autre chose que son expédition dans les mers glaciales, où il se couvrit de gloire à côté de son matelot Coursic.
Mais laissons encore une fois la parole au duc de Gramont, qui instruit le ministre de la marine des hauts faits de nos deux corsaires :
(( A Monsieur de Pontchartrain,
« Bayonne, le 29 septembre 1693.
(( Vous m'avés fait part, Monsieur, des nouvelles que vous aviés eu de Rotterdam au sujet de l'entreprise faite par nos quatre frégates en Groenland. 11 est juste que je réponde à cette attention de votre part pour vous faire le paroli de votre nouvelle en vous détaillaut avec armes parlantes comme les choses s'y sont passées. Voici, mot pour mot, ce
Arch. de Bayonne, GG, 37, f* 84.
qu'un Basque, nommé Haguette, parent de celuy qui est à Monsieur, et que le Roy cognoit bien, me raporta hier de l'isle de Ferro, sur une des douzes flûtes que convoyait le capitaine Harismendy :
(( Les quatre frégates du Roy entrèrent le 4 d'aoust dans la baye du Jund, où ils aprirent que 55 vaisseaux holandois, ayant fait leur pesche, étoient mouillés sur une môme ligne dans la dite baye. Nonobstant le grand nombre, M. de la Varenne ne laissa pas de les faire attaquer par Coursic et Harismendy, lesquels commencèrent le branle et livrèrent un assés rude combat. Les Holandois s*estant deflendus comme des diables, quoyque faibles en canons et en équipages, nos deux frégates leur ont tiré 2,500 coups de canon et tué une très grande quantité de matelots qui, après avoir disputé leur terrain tout autant qu'ils ont peu, se jetèrent dans des chaloupes pour se sauver et abandonnèrent le corps de leurs bâtiments dont Coursic et Harismendy se rendirent les maîtres. De ces 55 vaisseaux, il s'en est trouvé 20 sous pavillon danois qui, n'ayant fait nul acte d'hostilité et recogneus danois après un examen très exact, ont été renvoyés chés eux, conformément à l'instruction du Roy, avec force compliments. Quant aux Holandois, voici quel a été leur sort :
« On a chargé onze de leurs plus grandes flûtes de tout le fanon et de ce qu'il y avoit de meilleur sur le total. Le reste a esté brûlé. Cette expédition faite, les onze flûtes ont été données à convoyer au capitaine Harismendy, qui commande le Favory, pour les mener en droiture icy. Ledit Haguette, dont j'ay parlé ci-dessus, en montoit une du port de 900 barriques ; il est venu avec l'escadre jusqu'à l'isle de Ferro, où une brume l'ayant séparé des autres vaisseaux, il a continué sa route avec un équipage de 15 hommes et est arrivé, le vingt-unième jour de son départ de Tendroit où l'expédition s'est faite, à la rade de Saint-Jean-de-Luz sans poudre, sans canons, sans armes, et pendant sa longue route sans avoir rencontré aucun bâtiment qui put lui donner un moment d'inquiétude, ayant toujours le vent du monde le plus favorable, de sorte qu'il m'a assuré, et il y a beaucoup d'apparence, que Harismendy doit arriver à toute heure. Voilà, Monsieur, précisément, et mot à mot, ce qui s'y est déjà passé.
« Et comme Coursic trouvoit que la camisade n'étoit pas assez forte pour Messieurs les Holandois et qu'il avait eu avis que plus loing que la baye du Jund et plus avant dans les glaces il y avoit une quarantaine de vaisseaux ennemis à la pesche, il a faict entendre au sieur de la Varenne qu'il ne falloit pas laisser échapper une aussi belle occasion et qu'il étoit du service du Roy d'achever ce que l'on avoit si heureusement commencé, de sorte que ledit sieur de la Varenne, s'estant rendu aux raisons de Coursic, bien que le commerce des glaces auquel il n'estoit pas accoutumé luy parut un peu sauvage, a marché avec Coursic et Beaucbesne a
Teudroit où ce reste de vaisseaux ennemis feroient leurs pèches. Aussi, il n'y a pas lieu de douter que cette seconde scène ne se passe comme la première et que par les premiers avis que vous aurés vous n'appreniés la destruction totale de toute la navigation hoUandoise en Groenland. C*est le rapport fidèle de ce même Haguette qui en arrive, et tout ce que sçay jusqu'à présent et ce dontj'ay creu que vous ne sériés pas fâché d'estre esclaircy par avance.
(( Nous avons perdu à la canonnade quelques-uns de nos matelots basques, et Thomme que je regrette le plus et qui eut le mieux servy le Roy, qui est le capitaine Larréguy, lequel a été emporté d'un coup de canon.
(( Je suis, Monsieur, absolument à vous.
a Le Duc de GRAMONT. »
L'expédition réussit de la manière la plus complète, et M. de Pontchartrain envoyait à Coursic un témoignage flatteur de sa belle conduite (1). Harismendy avait reçu déjà, depuis quelque temps, le brevet de commandant de la frégate le Favori, que l'on avait armée à Rayonne (2).
Ici s'arrêtent les documents que nous avons pu rassembler sur les exploits de ces deux braves marins. Mais ils ne furent pas les seuls à s'illustrer sur nos côtes, car voici quelques détails sur une action qui eut lieu dans les premiers jours du mois d aoiU 1693 et en vue de Saint-Sébastien :
M. de St-Glair, capitaine d'une frégate du roi, YAdroite, obtint du duc de Gramont d'aller faire une croisière de quelques jours entre Rilbao et le cap Machichaco.
Le l'^r août, il aperçut sous le vent un navire qui paraissait assez grand, auquel il donna la chasse et qu'il joignit vers neuf heures du matin* C'était un vaisseau hollandais de 54 pièces de canon, percé pour 64 et monté par deux cents hommes d'équipage. Le capitaine, très brave et très hardi, mit en panne pour attendre ï Adroite et lui tira toute sa volée quand ils furent vergue à vergue. Ils se battirent ainsi pendant deux heures presque bord à bord avec une vigueur extraordinaire. Cependant, sous une dernière décharge de la frégate française, le feu se déclara sur le vaisseau hollandais. Il fut entièrement consumé et on ne put en sauver
(i) « Au sieur de Coursic :
« A Versailles, le 1 6 septembre 1693.
« J'ay veu par les relations que j'ay eu de ce qui s'est passé en Groenland à l'attaque des vaisseaux holandois qui faisoient la pèche de la baleine, la part que vous y avez eue, je n en attendois pas moins de votre courage et ae vostre bonne volonté, et vous devez compter que je feray valoir avec plaisir vos services à Sa Majesté dans toutes les occasions.
(Arch. de la Marine, B, 2, 91, p. 592). « PONTCHARTRAIN. »
(2) Arch. de la Marine, B, 2, 96, f« 100.
que 68 hommes, y compris le capitaine et le lieutenant, qui étaient blessés et qui furent menés à Saint-Jean-de-Luz. Le reste disparut avec le corps du navire. Pendant l'action parut une frégate espagnole qui fit mine de vouloir se mettre de la partie ; mais en voyant le désastre des Hollandais, elle se hâta de faire force de voiles et entra à Saint-Sébastien. Le bâtiment du sieur de St-Clair n'était que de 40 canons. Parmi ceux qui se distinguèrent à bord de V Adroite, on cita particulièrement M. de Fréquenbant, lieutenant, et surtout un capitaine de corsaire basque, nommé Valmana, qui avait été embarqué à Saint-Jean-de-Luz et dont le capitaine de frégate exalta fort le courage.
Parmi les capitaines de corsaires qui se distinguèrent le plus au cours de ces longues guerres maritimes, mais dont les noms seuls sont parvenus jusqu'à nous sans que nous sachions rien sur leurs actions d'éclat, « on trouve, dit M. Goyetche, dans les papiers de Haraneder, l'état des prises faites en 1691 parla frégate le St-François, capitaine Duconte; elles s'élèvent au nombre de onze pour une seule sortie et produisirent une somme de 113,000 livres. Nous devons enregistrer aussi les captures faites par la frégate le Samt-Vincent, commandée par un second Duconte, digne émule de son frère aîné. On assure que Louis XIV voulut honorer la bravoure de Cépé, le redoutable corsaire de Saint-Jean-de-Luz, et qu'il le manda à la cour de Versailles pour lui être présenté » (1).
Nous trouvons encore les capitaines Etienne Jean, commandant VOpinidtre: Jean de Sopite, Jacques Pouyartin, Joseph Saboulin, Gabarrus, qui prit un navire appelé le Rédempteur du Monde (2) ; Martin de Beroulhe, Jean de Dutast, Bernard Denocue, Pierre Despouey, Bernard La Parade. L'Aventurière, capitaine Etienne Haramboure, de Ciboure, armée par Jean Luze, de Bayonne (3). Le Cantabre, de Saint-Jean-de-Luz, monté par le capitaine Pierre Dolabarade, qui fit, en 1706-1707, quatre prises au Groenland et captura, en revenant, le Semeur de Grains, de . Hambourg, chargé de cent pipes de lard (4). La Catherine, de Saint-Jeande-Luz, armée par Jean Dalday et sous le commandement de Louis Fouquier, fit, en 1706, une prise portugaise chargée de cacao et de sucre. En août 1695, la frégate corsaire V Entreprenante, de Bayonne, prit V André, de Bilbao (5). Citons encore le vaisseau la Gaillarde (6), puis les corsaires François Lano, d'Ibusty, André Casalis, etc. (7). Un jour sans doute la lumière se fera sur ces braves marins, qui firent respecter notre pavillon sur les mers les plus éloignées.
(i) Saint' Jeaii'àt'Luz historique et pittoresque.
(i) 169^. — Nouveau code des prises, — Paris, an vu, in-4''.
(?) Arch. de Bayonne, FF, 362.
(4) Arch. de Bayonne, FF, ?oi.
(ç) Valin. — Ordonnance de la Marine.
(6) Arch. de Bayonne, FF, 143.
(7) Arch. de Bayonne, GG.