LES CORSAIRES ENNEMIS
Les corsaires ennemis sur les côtes de France. — Les corsaires anglais ravagent l'Amérique espagnole^ — Les corsaires biscayens. — Les côtes de Bretagne. — Le chevalier de Châteaurenault commande les vaisseaux gardes-côtes. — Les barques longues. — Retraite favorite des corsaires ennemis. — Impuissance des gardes-côtes à les chasser. — Escorte des petits caboteurs. — Vaisseaux du roi enlevés par les corsaires. — Lâcheté de quelques capitaines. — Précautions prises contre les corsaires. — Les terre-neuviers. — Prise d'un corsaire hollandais. — Retour des corsaires. — Le capitaine Forant. — Prise d'une frégate par des corsaires zélandais. — Les corsaires turcs et algériens. -~ Corsaires de Bordeaux.
Le commerce des côtes n'était pas seulement interrompu en temps de guerre par les corsaires ennemis, il était aussi en butte aux attaques des pirates de toutes les nations qui poursuivaient les navires, nonseulement sur mer, mais encore en remontant Tintérieur des fleuves (J).
La bravoure n'était pas seulement Tapanajje des corsaires de nos pays, les Anglais surtout s'étaient fait remarquer par les expéditions les plus hasardeuses. Pendant le milieu du XVP siècle, ils ravagèrent les eûtes de l'Amérique espagnole. Les plus célèbres furent Hadkins, Forbisher et Drake. Ce dernier surtout leur fit le plus grand mal. En 1372, il débarquait à Nombre de Dios avec cent cinquante hommes, mais ce premier coup de main ne fut pas heureux, car une panique inexplicable se mit parmi les siens, et ils furent obligés de regagner leurs canots à la nage* Drake lui-même avait été blessé. Mais il ne se rebuta pas pour si peu : il descendit de nouveau à terre et alla attendre dans les bois le convoi d'argent qui arrivait de Panama. Presque sans coup férir, il fut en possession de plus de métal précieux que ses hommes ne pouvaient en emporter, et il regagna ses vaisseaux, où il mit son butin en sûreté.
Nous ne parlerons pas des autres campagnes de Drake et de ses successeurs, mais les Anglais n'étaient pas les seuls à écumer les mers, car une véritable flottille de corsaires s'était constituée dans tous les ports de la Hollande. En môme temps que les Biscayens, les marins du royaume de Galice, qui avaient commis de si grands ravages sur les côtes de France pendant le XVP siècle, désolent, pendant les années suivantes, la vaste étendue des mers ; ceux-ci montent d'agiles petits vaisseaux qui deviennent tous les jours plus nombreux.
(I) Malvezin, Commtrctdt Bordeaux^ t. ii.
(( C'est sur les côtes de Ponant, dit M. Didier Neuville, dans ses excellentes' études sur les Etablissements de Vancienne marine (I), que cette plaie inévitable de la guerre maritime se manifeste de la manière la plus cruelle. 11 semble qu'en l'absence des flottes régulières de la Hollande et de l'Espagne, une armée navale d'un nouveau genre se soit spontanément produite pour occuper, par ses exploits et ses rapines, la scène momentanément abandonnée. L'histoire des eûtes de France prend en 1675, et même dès la fin de 1()74, un nouveau caractère.
(( La cùte de Bretagne était l'un des quartiers que les corsaires infestaient avec le plus d'insolence. Ces roches granitiques, que des levées de sible rattachaient autrefois au continent et qui, isolées et battues de tous cùtés par la mer, marquent encore le contour du rivage disparu, étaient, si l'on peut s'exprimer ainsi, un merveilleux terrain pour les bâtiments légers des corsaires. Quiberou, Houat, Hédic, le Croisic même, Belle-Ile,
Croix forment les points saillants d'un v:isl(» plateau dont la plus
grande partie, submergée depuis longtemps, se retrouve ù quelques mètres de profondeur (2). Que de ressources dans cette cùte déchirée et sur ces bas-fonds. Derrière chaque cap, chaque île, chaque écueil, s'embusquent les barques longues, aussi promptes à saisir leur proie qu'à regagner leur abri. Elles étaient vraiment imprenables.
(( Aussi le chevalier Chûteaurenault n'obtonait-il que de vains avantages. Des recommandations toutes particulières lui sont adressées, et l'on prend des dispositions énergiques.
(( Tandis que les vaisseaux escortent les bâtiments de commerce, deux frégates, la TempHe et V Aurore, servent à fouiller les baies et à chasser les pillards (3). Deux barques longues sont ensuite jointes aux frégates. Colbert écrit à l'intendant : (( 11 faut absolument prendre des mesures (( plus justes à l'advenir, pour chasser les corsaires de la coste <le (( Bretagne, estant une chose honteuse qu'ils osent y rester nonobstant (( le grand nombre de vaisseaux que Sa Majesté a en mer, et quoyque « j'en aye déjà escrit fortement à M. le chevalier de Chàteaurenault, il (( sera à propos que vous luy montriez encore à son retour cet endroit de (( ma lettre, afin que vous l'excitiez d'autant plus à prendre des mesures (( et à disposer ses vaisseaux de manière qu'ils purgent en peu de temps (( toute la coste de ces petits corsaires en les prenant ou les envoyant (( chasser de leurs retraites par des vaisseaux propres à cet employ.
(( Le Roy a approuvé la proposition qui lui a esté faite de joindre, pour (( cet effet, deux barques longues aux frégates légères, la Tempeste et
(i) Revue maritime et coloniale, 1880, septembre, p. 60:). Nous avons fait un large emprunt à ce curieux ouvrage, car il n'était guère possible de faire mieux que le savant auteur.
(2) Voyage sur les côtes de hrance^ par A. Burat, p. 209.
(3) Au camp de Lating, i*»" juin 167J. Au chevalier de Château-Renault (Dépc'chcs de la Marine).
(( V Aurore (1) et Sa Majesté veut que ces quatre bastimens poursuivent (( incessamment lesdits corsaires tant qu'il y en aura. Sa Majesté voulant « que, pour l'escorte des vaisseaux marchands, le chevalier de Chàteau- (( renault détache des vaisseaux de son escadre pour les escorter jusque (( dans les ports de leur décharge, soit que lesdits vaisseaux veulent « entrer dans la Manche, ou qu'ils doivent aller vers les costes de (( Poictou, Xaintongeet Guyenne (2). »
(( Les corsaires ne se cachaient pas seulement derrière les rochers de la cùte Sud de la Bretagne : les environs des îles de Ré et d'Oléron étaient aussi Tune de leurs retraites favorites. De là, ils pillaient les navires sortis de Rochefort, de La Rochelle, ceux mômes qui, venus de Bordeaux, passaient au large des îles. Les marchands qui avaient coutume d'armer nombre de vaisseaux dans ces parages, n'osaient plus continuer leurs envois. Deux frégates, commandées par le capitaine du Boisneau, croisaient, parles ordres du maréchal d'Albret, entre Rayonne et les îles qui forment le perthuis d'Antioche ; mais elles n'arrivaient pas à assurer à la navigation commerciale une protection suflisante (3). 11 fallait une escorte pour rassurer les armateurs. On les fit avertir de celle que le Roi mettait à leur disposition : à cette condition seulement, ils recommencèrent leurs expéditions.
(( Ainsi, sur TOcéan, deux points surtout servaient de repaires à d'insaisissables ennemis. Vers l'embouchure de la Loire, ils avaient dressé une première embuscade qui compromettait les communications entre Brest et Nantes et obstruait le grand chemin des approvisionnements de l'arsenal, car c'est par Nantes que passaient les mâts d'Auvergne et les fontes du Nivernais. Plus bas, ils ne craignaient pas d'épier les bâtiments de La Rochelle et de Bordeaux, et le voisinage de Rochefort ne diminuait nullement leur audace.
(( L'escadre gardes-côtes restait impuissante. Une manifestation tentée vers Belle-Ile par deux vaisseaux du chevalier de Châteaurenault, n'aboutit à aucun résultaL Dès que le chef d'escadre eut disparu, les pirates recouvrèrent toute leur assurance (4).
« Dans la Manche régnait la môme terreur. Il y avait, entre Calais et Dunkeniue, où de vastes travaux étaient entrepris, et Boulogne-sur-Mer, un va et-vient de balandres chargées de a matereaux ». Ces bâtiments
(i) Commandées par le sieur du Fay, de 20 à 24 pièces de canon.
(2) Au sieur Desclouzeaux, commissaire général, en l'absence du sieur de Seuil, intendant, le 3 juin
(î) Au sieur Demuyn, 10 juin 167^ (Ordres du Roi).
(4) A M. de La Logerie, % juin l'^•;^ (Dépêches de la Marine). — Cette manifestation n*empécha pas quatre corsaires d'attaquer, à la fin de juin, la frégate V Aurore. Le duc de Chaulnes lit transporter, de Belle-Ile en terre ferme, quelques soldats, et il lui fallut l'escorte d'un bâtiment. (Au commissaire Boyer, ^ juillet 1675 (Dèpiçh s de la Marine), — A M. de La Logerie, 10 juillet 167c (Dipéches de la Marine).
étaient parfois pris et repris (1) par les barques françaises et hollandaises. 11 fallut employer le sieur de Preillé à les escorter (2).
« Une division, composée de deux vaisseaux de 40 pièces, d'une frégate de 20, d'une autre de 10 et d'une barque longue, placée sous les ordres de Panetier, Tun des meilleurs capitaines de marine, fut postée à rentrée du Pas-de-Calais (3).
(( Les petits bâtiments qui allaient charger du beuire à Isigny et le portaient à Rouen étaient convoyés. Des frégates, des barques longues servaient uniquement à des navigations de ce genre. Ces navires légers étaient seuls en état de se faire un peu craindre ; padois, cependant, leurs croisières n'avaient pas de grands résultats. La Bouffonne et la Gaillarde rentraient au Havre après avoir visité les côtes de la Basse- Normandie. Elles n'y avaient trouvé aucun ennemi. Cependant, le lieutenant de l'amirauté de Barfleur annonçait que toutes les barques de poche étaient outrageusement rançonnées, a Je vous répète encore, (( écrivait le ministre, qu'après avoir pourveu préalablement à l'escorte
« des bastiments qui vont charger des beurres à Isigny il faut que
« vous fassiez partir les autres frégates légères, et les envoyiez croiser (( le long des dites costes, et s'informer des pescheurs de Cherbourg, « Barfleur et autres endroits de la coste, des lieux où peuvent estre les (( dits corsaires, pour les combattre ou les chasser.
« Vous avez bien fait de donner au capitaine Dantzé l'ordre pour (( escorter la Grihanne, de la Compagnie d'Orient: aussy lost qu'il sera (( de retour, ne manquez pas de l'envoyer aussi croiser sur ladite côte de « Normandie (4). »
(( Le ministre se préoccupait ainsi d'assurer une sécurité relative sur toutes les côtes du Ponant. Mais il n'y arrivait que fort imparfaitement. \]\\ événement de peu d'importance matérielle acheva de l'irriter. La frégate du Roi la TempHe et la flôte le Cheval furent enlevées par des corsaires. Cette affaire causa une certaine émotion à la cour. Le roi ne pouvait souffrir que le capitaine de l'un de ses vaisseaux se fût rendu. Il était de sou devoir — ce sont les propres termes du ministre — de mettre le feu aux poudres et de se faire sauter plutôt que de se rendre. Le capitaine du Fay, commandant la Tempête, passa en conseil de guerre, et ordre fut donné à l'intendant de tout faire |)our découvrir la vérité et de punir les lAches (5).
Les exécutions ne se bornèrent pas là. Colbert était résolu à récom-
(i) Au capitaine Selingue, ii juin 167^ {Dépêches de la Mcirinc).
(2) Au sieur Hubert, ;i juillet i67> {Dépêches de la Marine).
(^) A M. le duc de Charost, 8 juin 1075 (Dépêches de la Marine^ lettre signée Scignelay).
(4) Au sieur de Vauvré, 2^ juillet 167s {Dépêches de la Marine).
(s) A M. du Seuil, 24 juillet 167^' {Dépêches de la Marine).
penser généreusement les services et A se montrer impitoyable pour les défaillances.
« Le capitaine Brémaud, qui commandait la Maligne, sous les ordres de Panetier, fut accusé d'avoir abandonné son chef un jour de combat. A son arrivée au Havre, on Tarrôta et on renferma dans la citadelle (1), d'où il ne sortit que rayé des listes de la marine (2). On confia sa frégate au capitaine de Gravançon, avec la mission spéciale de garder les côtes de Picardie et de Normandie et d'escorter les beurres d'Isigny.
(( A Rochefort, le capitaine de Boisneau, qui avait laissé prendre la Mutine par un corsaire ostendois, fut aussi traduit devant un conseil de guerre, et le ministre n'hésita pas à exercer une pression sur les juges. Il demanda à Tintendant de lui rendre un compte exact de leur conduite « dans cette occasion, où il s'agit de punir un homme d'une (( lâcheté manifeste qu'il a commise en rendant une frégate aux ennemis, (( dont Sa Majesté lui avait confié le commandement (3). »
(( Chàteaurenault, chargé d'un commandement supérieur sur toute la cùte, ne fut pas épargné lui non plus. Voici ce qu'on lui écrit : « Si vous « aviez eu la vigilance nécessaire pour empêcher ce désordre, vous (( l'auriez pu faire sans difïiculté : il faut penser à mieux faire à l'advenir, « sans vous appliquer à chercher des raisons pour vous excuser (4). »
« Quant à l'intendant du Seuil, il dut redoubler de zèle, chercher partout des avis sûrs, u sans ajouter foy pourtant » à tous les discours qui se font par les marchands et par les habitants « qui, presque toujours, forment leurs nouvelles sur leur crainte et non sur la vérité (.j). »
(( On renforça l'escorte des vaisseaux des gabelles, et les marchands de La Rochelle et de Bordeaux qui voulurent en profiter furent invités à se tenir prêts le l.'i août au plus tard.
« Les corsaires espagnols et ostendois ne quittèrent pas — de tout le mois d'août — les environs de Belle-Ile. En même temps un mouvement révolutionnaire se produisit dans les environs de Brest. On songea à mettre dans la citadelle, à l'abri d'un coup de main des paysans, tous les approvisionnements de l'arsenal. Mais les troubles furent de courte durée et, à la fin du môme mois, une frégate, commandée par le sieur Mascranni, se porta entre la terre ferme et l'Ile de Glénam, suivant les
(i) Au duc de Saint-Aignan, 2Ç juillet 167^ (Ordres du Roi). (2) Au sieur de Vauvre, 20 août 1675 (Dépêches de la Marine), (\) Au sieur de Demuyn, 26 juillet 167^ (Ordres du Roi).
^4) Lettre du Roi au sieur chevalier de Chàteaurenault, 24 juillet 1675 (Ordres du Roi, Clément, m, 1" partie, p. Ç48).
(î) A M. du Seuil, 24 juillet 1675 (Dépêches de la Marine, Cléraçnt, m, if« partie, p. 550),
ordres du duc de Chauloes, pour empêcher qu^il ne se sauvât aucun des rebelles de la Basse-Bretagne (1).
« Une accusation ridicule fut portée contre Chàteaurenault. On prétendit qu'il évitait de combattre les ennemis et fermait les yeux sur les exploits des corsaires (2). Une pareille accusation était difficile à soutenir. Elle ne modifia pas le ton des dépêches du ministre, pour qui le chevalier était un ami.
« En septembre et en octobre, les terre ncutiers commençaient à revenir, et Ton savait que bon nombre de vaisseaux corsaires avaient été armés dans les ports de Galice pour leur barrer la route. Pour prévenir ce danger, un ordre du Koi prescrivit au chef d'escadre de croiser entre les « caps Glare et Finisterre. » La conservation de tous les bâtiments de la flottille d'Amérique devait lui être comptée pour un service considérable (3). Ici se place une série de dépèches que M. Glément a presque complètement publiées, où la conduite de Chàteaurenault est appréciée de la manière la plus sévère. Au mois d'octobre, il n'était pas encore parti de Brest. Le ministre lui réitère ses ordres sur tous les tons, il le menace môme — après avoir épuisé les semonces amicales — de le faire arrêter sur son bord, et le chevalier s'obstine à demeurer dans les eaux de Belle-Ile. Le courage d'un marin comme Chàteaurenault ne peut être mis en doute ; quoiqu'il en soit, cette opiniâtreté à désobéir déroute l'historien qui étudie la vie de ce brave.
(( Cependant les armements en course devenaient de plus en plus nombreux sur les côtes do France. C'est l'époque des premiers succès de Jean-Bart. Hubert, coniinissaire général de la marine à Dunkerque, venait de confier trois barques longues à des armateurs, aux conditions portées par les règlements, et il s'était engagé à traiter pour tous les bâtiments d'un certain tonnage qui se trouveraient inutiles dans le i)ort. Des corsaires de Dunkerque firent au mois d'aoïU une prise considérable. Le capitaine de la Preille, qui escortait les balandres d'Isigny, fut obligé par trois vaisseaux ennemis d'abandonner l'un des bâtiments confiés à sa garde, mais il répara cette perte en s'emparant du vaisseau le Saint- Jean, d'Amsterdam, ce qui lui valut une gratification (4). La confiance des armateurs n'eut plus de bornes. On demanda au ministre des vaisseaux du rang de Yllercule, qu'il crut devoir refuser (î>). Ainsi le prêt des vaisseaux de l'Etat pour la course remonte plus haut que Seignelay et que le premier Pontchartrain.
(i) A M. le duc de Chaulnc<;, 1 1 septembre F 67c {Dépêches de la Marine).
(2) A M. du Seuil, 2 août 1(17^ {Dépêches de la Marine).
h) Au sieur de Chàteaurenault {Ordres du Roi).
(4) Au sieur de la Preille, 17 aora 167^ CDépe'ches de la Marine).
(^) Au sieur de Flacourt, 31 août 1675 {Dépêches de la Marine).
(( L'expédition de d'Estrées dans les Antilles fut préparée Tannée suivante et elle dépasse, par Timportance des bâtiments exposés, sinon par les résultats, Tentreprise de Duguay-Trouin sur Rio-de-Janeiro.
(( Le ministre était renseigné sur les événements qui se passaient en vue des côtes, non-seulement par ses intendants et ses commissaires, mais encore par les gouverneurs de province, hauts personnages auxquels il prodiguait dans sa correspondance les formules de déférence et de politesse. C'est ainsi que le duc d'Aumont informait Colbert au mois d'août du passage de Ruyter, que le duc de Chaulnes, le duc de Saint-Aignan, M. de La Logerie (celui-ci pour la côte Sud de Bretagne), le duc de Navailles, lui rendaient des offices de même nature. Le duc de Saint-Simon lui môme l'avisait des courses dirigées par les navires biscayens sur la côte du Médoc, que deux frégates armées à Rochefort et postées à l'embouchure de la rivière de Bordeaux ne p::rvenaient pas à effrayer.
« Au reste, le duc de Saint-Simon, pris de la même ardeur que tant d'autres grands seigneurs, sollicitait lui aussi un vaissea.i pour Tarmer en course (1).
« Le Roi voulut que les bâtiments gardes-côtes demeura:»sent à la mer jusqu'au mois de décembre (2). Cependant les barques longues de Dunkerque, qui ne pouvaient guère tenir la mer l'hiver, furent désarmées, les balandes qui allaient chercher à Boulogne le bois nécessaire aux fortifications de Calais devant suspendre elles-même leur service jusqu'au mois de mars (3), et l'on mit à l'étude des plans de barques longues et de bâtiments légers propres à agir plus efficacement sur l'ennemi, car les prouesses des marins français n'avaient pas intimidé les corsaires de la Hollande et de l'Espagne.
(i) Au duc de Saint-Simon, ;i août 167c {Dépêches de la Marine). Idem, 20 septembre 167c, lettre de Seignelay {T)épêches de la Marine).
Voici une autre lettre qui ne se trouve pas dans le recueil de M. Clément : . « A M. le duc de Saint-Simon.
€ Versailles, le xx Septembre 167^.
« Monsieur,
« J'ay reijeu la lettre que vous avez pris la peine de m'escrire le i ; de ce mois, j'ay rendu compte au Roy de la proposition que vous m'avez fait d'armer quelques-unes des frégates légères qui sont à Rochefort. Surquoy, elle a donné ordre au sieur de Demuyn, intendant de la marine en ce port, de s'entendre avec vous et, en cas Qu'il y en ait quelqu'une qui ne soit pas armée, il la fera remettre à celuy qui sera porteur de vos ordres.
« Pour ce qui est de celles qui ont esté armées à Rochefort, elles ne peuvent être emp'oyées plus utilement qu'à l'escorte des vaisseaux français qui vont ou viennent de la rivière de Bordeaux.
« A l'csgard de l'île qui s'est formée devant le port de Blaye, que vous estimez nécessaire de fortifier, j'ay remis a mon père le mémoire que vous m'avez adressé ; je ne doute pas qu'il ne vous fas>e sçavoir les intentions de Sa Majesté sur ce sujet.
« Je suis toujours, avec la même passion, etc.. {Dépêches de la Marine).
Le sieur Colbert de Saint-Marc demandait à armer en course un vaisseau du rang de VEnt:ndu ; on lui offrit à la place la Gaillarde ou la Bouffonne^ 4 octobre 167c {'Dépêches de la Marine).
(2) Au sieur du Seuil, 1 1 octobre '675 ('Dépêches de la Marine).
(3) Au sieur Hubert, 8 novembre 167c {Dépêches de la Marine).
« Dès le mois de février 1676, ils reparurent autour des ilesd'Houat et de Hédic. Un vaisseau fut envoyé de Brest pour leur donner la chasse (i) et Uosmadec, char^^é d'escorter une flotte marchande jusqu'ù la rivière de Nantes et à l'île d'Yeu, revint immédiatement vers la baie de Quiheron (2). Le chevalier de Chàteaurenault était encore chargé du commandement de l'escadre gardes côtes ; quant à Hosmadec, il avait sous ses ordres deux vaisseaux, destinés à naviguer continuellement de Brest à Nantes, pour assurer le service des approvisionnements de l'arsenal. 1! fallait, dit une lettre, « rendre les costes de Bretagne libres par préférence à toutes choses •, et le Roi était décidé à agir sévèrement contre les olîîciers chargés de cette tâche qui ne parviendraient pas à l'accomplir. Les insultes souffertes depuis deux ans ne pouvaient l'être plus longtemps. Si cela était nécessaire, on désarmerait le plus faible des vaisseaux gardes-cùles, on le remplacerait par deux barques longues, et la dépense n'en serait pas augmentée (3).
« Au lieu de s'occuper de protéger la cùte Sud de la Bretagne, ChAteaurenault naviguait entre Ouessant et les Sorlingues. Le nombre des petits corsaires qui ruinaient le comnierce de toute cette région était « prodigieux ». Le ministre rappela vertement le chef d'escadre à son devoir, le prévenant que, s'il persistait dans sa conduite, ses vaisseaux seraient donnés à quelque autre olïlcier plus habile et plus diligent (4).
(t Un petit bâtiment biscayen avait été pris aux ennemis par le sieur de Montortic, à Tembouchure même de la rivière de Nantes. M. de La Logerie le demanda au roi, et l'arma en course contre les Biscayens et les Ostendois réfugiés vers les îles d'Ilouet et de Hédic.
({ Une gratilication fut promise à l'armateur s'il parvenait à rendre libre la navigation de ces parages ui).
u Le sieur de La Horde commandait un vaisseau dans la Manche. Il était alors aux rades du Havre. Il reçut l'ordre de partir pour Brest et Belle-Ile (( toutes alïaires cessantes » et d'y rétablir la sécurité de la navigation, sous peine de destitution (6).
(( Une lettre analogue assigna le même rendez-vous au chevalier de Rosmadec, qui se trouvait à La Rochelle (7).
<( Forant escorta jusqu'à 40 ou l\() lieues au large les marchands de La Rochelle qui se rendaient à Terre-Neuve (8), mais sa mission était de
(i) A M. de La Logerie, 8 novembre 167^ {Dépêcha de la '£\îjrinc}.
(2) Id-'m, 21 février 1670.
{T,) Au sieur du Seuil, 2^ février 167S.
(4) A M. de Chàtcaurcn.iult, 2 ) février i'i7 > {[)cp(chc<i de la rSM.irine).
(0 A M. de La Logerie, 28 février 1073 {DcpêLhds de la :iMaruu).
(o) Au sieur de La Borde, 7'6 février 107') cDcpcchcs de la fMarinc).
(7) Au sieur de Rosmadec, 2S février ih-; ) {Héprches de la >fMarinc).
{>>) Mémoire du Roi au sieur de Demuyn, 24 février 1070 (Ordres du Roi).
parcourir les côtes de Poitou jusqu'à Belle-Ile et à la rivière de Nantes. Il lui avait été accordé une corvette qui naviguait de conserve avec le bâtiment du Roi placé sous ses ordres , le ministre regrettait cette concession, « ne pouvant jamais estre advantageux au service de Sa Majesté de faire naviguer ensemble un bâtiment armé par ledit Forant avec un vaisseau armé par Sa Majesté » (i).
(( Les frégates, les barques longues armées pour défendre les côtes, demeuraient inactives dans les ports, contrairement au texte des instruc tions. Le sieur de La Borde avait beaucoup trop séjourné au Havre. Le sieur de La Vigerie Treillebois, qui y était attendu, devait reprendre immédiatement le cbemin de ^vesL II est important au service de Sa Majesté et au commerce de ses sujets, disent les dépêches, que les bâtiments du Roi naviguent continuellement (2).
« Quelques frégates, comme la Mignonne, faisaient bien des prises, qu'elles conduisaient à Dunkerque et dans les ports de la Manche, les corsaires bretons et flamands sillonnaient bien les mers, mais les côtes de Bretagne étaient encore peu sûres, et il fallait des barques longues, comme la Surprenante ou la Fine (3), pour escorter les balandres chargées de (( matereaux », qui se rendaient constamment à Dunkerque (4).
« En somme, le ministre était peu satisfait de ses capitaines. Il n'y avait peut-être guère de leur faute : les grands bâtiments étaient peu propres à effrayer un ennemi invisible et insaissisable. Quoi qu'il en soit, le chevalier de Châteaurenault n'est pas le seul qui reçoive des reproches, Forant, Rosmadec et les autres sont aussi souvent réprimandés.
(( Il faut croire qu'au mois de mars, la côte de Bretagne sembla plus tranquille, car, à cette époque, Châteaurenault reçut l'ordre d'entreprendre (( un voyage plus long et plus important » au service du Roi que la garde des côtes du royaume (5).
« Le vaisseau le Bon, soigneusement armé et pourvu de sept mois de vivres, lui fut confié, et il se dirigea vers Belle-Ile pour y rallier sa division.
« Voici comment la garde de la côte du Ponant fut organisée, en prévision du départ du chevalier :
t Forant, qui venait d'escorter le vaisseau le Fendant, construit à Bayonne (6), dut naviguer de l'entrée de la Gironde à celle de la Loire (1)
(0 Au sieur de Demuyn, mémoire du Roi du 28 février 1676 {Ordres du Roi). Forant commandait les frégates la Friponne tt VOragc, avec lesquelles il était à la barre de Bayonne, à la fin de mars. (Au sieur Berger, 20 mars 1076, "Dépêches de la O/îarinc).
(2) Au sieur de Saint-Brice, le 6 mars 1676 (Dépêches de la Clarine).
(î) Au sieur d'Ortiéres, n mars Vt':^ (Dépêches de la cMarine).
(4) Au même, 7 mars 167'i (Id.). La Surprenante était commandée par le sieur Lœillot.
(0 Au sieur de Châteaurenault, 4 mars ïh-j6 (Dépêches de la éMatine).
(à) Au sieur de Châteaurenault, i^ mars 1076 (Dépêches de la SMarine),
(7) Au sieur Forant, 13 mars 1676 (Ordres du. %oi).
et s'entendre avec Rosmadec pour traquer les corsaires. Celui-ci commandait le vaisseau VEceillé. Deux barques longues lui furent adjointes ainsi que hî So/c// </M/*nV/?/Y?, commandé par M. de La Borde. ApKs avoir définitivement chassé les pirates d'Houat et de Hédic, il devait aller croiser de Saint-Malo à Ouessant, principalement vers (( Tendroit appelé les Sept Isles », jusqu'à ce qu'il eût aussi « entièrement nettoyé cette coste 1 1).
(( Le Lacricr, commandant de Machault, qui était à La Rochelle, et la Perle, commandant de Maisonneuvo, alors au Havre avec le bâtiment du sieur de La Vigerie, élaient plus spécialement destinés à Tescorte des marchands le long des côtes du royaume (2).
(( La mission de Chàtoaurenault consistait à convoyer jusqu'à Messine des blés achetés à La Ko *helle. 11 trouverait à Tanger, à Alger et à Malte des avis sur le mouveme it des Hollandais (3).
(( Le chevalier |)artit de Belle-Ile le iî) avril 1()7() '4). Depuis longlenips déjà il commandait les vaii seaux gardes eûtes du Ponant. H ne fut pas remplacé. Les dispositions réceniment adoptées semblaient suffisantes. Cependant, on pouvait craindre l'armement inopiné d'une division hollandaise, ou la formation d'une escadre de corsaires ennemis. Ainsi seraient a déconcertées » l.vs njesures prises pour la sécurité du commerce. Colbert décida que, dans le cas d'un pressant danger, les vaisseaux de Rosmadec et de Machaut-Belmont se joindraient à la division de Forant et formeraiî^nt ainsi une escadre (;>). Rien ne devait se faire que par l'intermédiain» de l'inleudant du Seuil, sur lequel le Roi se reposait « de tout le s )in de la garde-coles » (G). Au reste, on n'entendait plus parler de corsaires sur la cùle de Bretagne et Ton espérait bien qu'ils l'avaient quittée pour jamais.
« La fin d'avril, les premiers jours de mai se passèrent assez tranquillement. La cùte normande, les Sept lies, les environs de Morlaix furent seuls un peu inquiétés. Le ministre éprouvait une satisfaction relative. 11 écrivait : a J'ay été bien aise d'apprendre ([ue le sieur Forant s'ap[)lique à la garde des côtes, qu'il ne néglige rien pour cela, mais vous ne devez pas manquer de le presser de faire tous les jours de mieux en mieux » (7).
(i) A" sieur du Seuil, «5 mars 167') {Ordres du Roi). — Au chevalier de Rosmadec, i; mars l'jyS {0:drc'. du Tioi).
(2) Au sieur du Seuil, 1^ mars \h-]6 (Id.). Le capitaine de Gravançon, commandant la Trompeuse et la r.tîaligne^ dut escorter jusqu'à La Rochelle les vaisseaux appartenant aux fermiers des Gabelles, auxquels se joignirent ceux de la côte de Normandie.
(t,) Au chevalier de Chàteaurenauli, 21 avril \ >- y ÇVspàhcs de Li .iMdrine).
(4) A M. du Seuil, 2 mai i07)ild.).
(0 Au sieur Forant, i^^ mai i^>7) (Id.).
(f)) Au sieur du Seuil, 2 mai 1573 (Id.).
(7) Au sieur de Demuyn, lo juin 1670 {Dépêches de la ^farine).
(( Vers les derniers jours de mai, les corsaires reparurent: le répit avait été assez court.
(( Deux pinasses espapjnoles firent des prises à l'entrée de la rivière de Bordeaux. Des Zélandais se montrèrent vers Belle-Ile ; ils enlevèrent môme, après un combat opiniâtre, une frégate légère du Roi (1).
(( Forant, qui était occupé à les poursuivre avec un bâtiment de 28 pièces et une corvette, dut se diriger immédiatement vers La Rochelle (2). Dans la Manche, les corsaires français témoignaient d'une ardeur incroyable, mais ils n'assuraient aucune protection à notre marine marchande. La course est une spéculation avant tout, et les navires marchands sont la proie la plus régulièrement poursuivie. Les corsaires ne s'attaquent entr'eux que pour s'arracher le butin qu'ils ont déjà conquis ; de telle sorte que le commerce de deux pays armés l'un contre l'autre paye les frais de la piraterie qu'ils ont déchaînée (l\). .
Le commerce marilimc de nos cotes n'était pas seulement en butte aux rapines des corsaires biscayens, anglais et ostendois, les vaisseaux d'Alger et de Salé continuaient à franchir le détroit. « ils se montraient souvent sur TOcéan, non-seulement sur les eûtes de Gascogne et de Bretagne, mais môme dans les mers du Nord. En 1613, ils avaient capturé des navires à l'entrée de la Gironde, et vendu comme esclaves, à Alger, les marins qui les montaient. Cleirac, dans ses Is et Coutumes, signale comme fréquentes ces déprédations.
« Les traités faits pour la répression de la piraterie avec le sultan, avec les régences de Tripoli, de Tunis, d'Alger, du Maroc, n'étaient jamais observés. Le bombardement de ces repaires de forbans n'était guère plus efficace. En 1065, le duc de Beaufort, l'ancien Roi des Halles-, donna la chasse aux pirates barbaresques dans la Méditerranée, brûla Alger et Tunis ; mais à quelque temps de là, il fallut recommencer. Duquesne brida Tripoli en 1681 et bombarda Alger en 1082.
(i) Au capitaine Forant, le lo juin 1675 {Ordres du l^oi). Au sujet de la frégate capturée, le ministre
écrivit à l'intendant de Demuyn (dépêche du 10 juin 1S7Î) ; « Sa Majesté n'ayant fait armer les
frégates légères destinées pour la girde des coiies que pDur suivre les vaisseaux de guerre et s'approcher de plus prés des costes pour combattre les plus p:tiis corsaires, lorsqu'il y en a dont les vaisseaux de guerre ne pourroient approcher, elle ne veut point à l'advenir qu'aucune des dites frégates navigue seule, Sa Majesté ne voulant pas qu'elles retombent dans la nécessité de combattre les vaisseaux ennemis beaucoup plus forts qu'elles et d'être prises ainsi qu'il est arrivé au sieur Guillotin. »
Le capitaine Guillotin reçut lui-môme la lettre suivante :
« Au sieur Guillotin.
Au camp de Neer-Asselt. le 10 juin 1^7). « J'ay reçeu la lettre que m'avez escritte le 24 du mois passé, j'ay rendu compte au Roy du combat
3ue vous avez rendu contre les deux frégates zélandoises qui ont enlevé la frégate que vous comma fiiez et des blessures que vous avez reçues en ceste occasion. C'est un malheur dans lequel il n'y a point de vostre faute, cela n'a fait aucune impression à vostre désavantage sur l'esprit de Sa Majesté, et elle continuera de vous employer lorsque vous serez guery ; faites moi sçavoir de vos nouvelles et soyez persuadé que je seray bien aise de rencontrer les occasions de vous rendre service. » {Dépèches de la éMariie).
(2) Aux officiers de l'amirauté de Brouage, 16 juin 1676 (Dépêches de la éMarine). (}) Didier de Neuville, Revue maritime coloniale, I880, septembre.
« Cependant, celte même année 1682, les pirates barbaresques se tenaient encore en chasse sur nos eûtes. Le 20 juin, le capitaine d'un navire de Bordeaux, de 80 tonneaux, venant de Rotterdam, déclarait à Tamirauté qu'il avait été chassé, à la hauteur d'Ouessant, par une frégate turque et une fety-lane, armées Tune de 40, Tautre de 12 canons ; et que le lendemain, il fut encore chassé par deux autres frégates turques, ce qui Ta obligé, ainsi que neuf autres bâtiments, de mettre à la cùte son navire, le liossif/nol.
(( Le 20 juillet, un navire de Bordeaux, de 46 tonneaux, venant de Tanger, déclarait avoir été chassé par deux frégates d'Alger, qui avaient déjà pris un navire de Hambourg. Le 7 décembre, le capitaine d'un navire de 36 tonneaux, venant de Madère, déclare avoir rencontré, le 3 août, en se rendant à Madère, un corsaire turc, armé de 30 pièces de canon, qui lui donna chasse pendant trois jours et le perdit par le brouillard fl).
Pendant la guerre de course, qui dura de 1689 à 1697, la ville de Bordeaux arma aussi quelques vaisseaux, parmi lesquels nous citerons : le Saint-Simon, capitaine Thomas Flurisson, de 300 tonneaux, 14 canons et o jûerriers ; la IHliyrnte, 180 tonneaux, 8 pierriers, 26 hommes, capitaine Trébuchet, armé par Miramont, Alexis David et Arnaud Despiaut ; le brigantin la Rencontre, de Blaye, 12 canons, 80 hommes, capitaine P. Arthur; deuxième capitaine, Pierre Desmirail ; armateurs, Alexis David, Jean Peyronnet et Antoine Brousse (2).
(i) Arch. départementales, Amirauté, Reg. d'entrée.
(2) Id., Reg. des passeports. — Malvezin, Histoire du commerce de Bordeaux^ t. ih