DE LOUIS XIV
La guerre industrielle. — Navires prêtés par l'Etat à des particuliers. — Jérôme de Pontchartrain. — Extension du système. — Officiers de la marine royale commandant les corsaires. — Les ports de Dunkerque et de Saint-Malo. — Le corsaire le Barentin. — Les corsaires de Saint-Malo. — Alain Porée et le Saint-Esprit. — Nantes et Bayonne. — Le capitaine Vie. — Les corsaires anglais et hollandais. — Le capitaine Credo, corsaire de Flessingue. — Jersey et Guernescy. — Capture de corsaires français. — Le vaisseau le Hasardeux. — Combat naval.
11 est intéressant d'avoir quelques détails sur la guerre de course de 1701 à 1713, que plusieurs auteurs ont appelée la guerre industrielle. Les faits que Ton va lire ont été empruntés par nous à Tétude substantielle de M. Chabaud-Arnaud sur cette époque qui vit la fin des grandes flottes :
« Au début, elle fut surtout pratiquée par des navires marchands transformés en corsaires, et aussi par des bâtiments que les armateurs particuliers firent construire dans ce but spécial. Mais plus tard, quand nos escadres .se virent dans l'impossibilité de tenir la mer, faute d'argent, Jérùme de Pontchartrain, nous l'avons écrit dans l'étude qui précède celle-ci, fut conduit à faire par nécessité ce que son père avait fait par système pendant la guerre de la ligue d'Augsbourg : il prêta des navires de l'Etat aux armateurs particuliers, non-seulement pour courir sus au commerce ennemi, mais souvent aussi pour protéger le nôtre ou pour apporter, des pays neutres en France, les approvisionnements indispensables à nos besoins. Eu vertu des contrats passés le plus habituellement, ces armateurs s'engageaient à verser dans les caisses de l'Etat le cinquième du produit des prises ou le cinquième du fret dont ils bénéficieraient. Mais, quand ils consentaient à se charger du service d'escorte, on leur faisait remise d'une partie de cette somme.
(( Une fois qu'il fut entré dans la voie des armements en course, Jérùme de Pontchartrain y engagea notre marine jusqu'aux dernières limites du possible. D'une [)art, en effet, il assurait ainsi la rentrée de quelque argent dans les coffres vides du Trésor; de l'autre, il estimait que les naufrages, les captures et l'usure causés par la navigation causaient encore moins de pertes à notre flotte nationale que ne l'aurait fait son inutile entassement dans nos arsenaux, où elle eût fini par périr tout entière faute de réparations et d'entretien. Pour donner une idée de l'extension que prit alors ce système, il suffira de dire qu'en 1710 on
fit, avec les navires de guerre du seul port de Toulon, 26 armements en course et 20 armements en marchandises. Vers la lin de la guerre, dans son désir excessif de voir les vaisseaux de TEtat affrétés presque à tout prix, le ministre les confia aux particuliers à des conditions encore plus avantageuses pour ceux-ci qu'elles ne l'avaient été jusqu'alors. En 1712, il écrivit à l'intendant de Toulon : « Le bien du service et la silreté du commerce exigent que vous engagiez, par toutes voies, les marchands à faire naviguer les vaisseaux de TEtat pour leur compte, attendu qu'ils en sont mieux entretenus et qu'ils protègent la navigation. Vous rendrez au Roi un grand service en trouvant des armateurs. »
(( Ces armateurs étaient parfois des officiers de la marine royale qui, naturellement, prenaient alors, pour les seconder, des camarades dont ils appréciaient le caractère et les talents. Mais dans presque tous les contrats passés avec des particuliers, le ministre eut également soin de faire insérer une clause réservant la conduite des navires prêtés par l'Etat aux seuls officiers de vaisseau. Il alla plus loin en obligeant ces derniers à servir dans les conditions qui leur étaient ainsi faites, même contre leur gré. Pontchartrain exigeait, du reste, que les armateurs donnassent aux offfciers qu'il leur imposait des sommes plus fortes que les appointements réglementaires de la marine royale. Il essaya également de faire prévaloir sa volonté dans un sens contraire en ce qui concernait la paye des matelots embarqués sur les navirescorsaires.il y eut des moments, en effet, où, dans le but de se procurer rapidement de très bons équipages, les armateurs offrirent aux marins dont ils se disputaient les services des avantages pécuniaires vraiment exagérés. Pontchartrain eût voulu qu'une solde unique pour chaque grade filt adoptée sur les navires corsaires comme sur les bâtiments armés par TEtat, mais fmalement il dut renoncer à atteindre ce but.
(( Comme on le voit, la course, sous le ministère de Jérôme Pontchartrain, fut plus réglementée peut-être qu'elle ne l'avait jamais été auparavant ou qu'elle ne le fut jamais dans la suite. En réalité, pendant les dernières années de la guerre de la succession d'Espagne elle fut surtout pratiquée parles navires, par les officiers et par les mariiis que l'Etat, au début des hostilités, avait employés dans ses flottes de 40 ou 50 vaisseaux de ligne. Le système était changé. Le bailleur de fonds n'était plus le môme ; mais ce fut encore la marine du grand Golbert, de Du Quesne et de Tourville, la marine jadis victorieuse à Stromboli et à Beveziers, qui lit les brillantes campagnes conduites par Saint-Pol, Forbin, Duguay-Trouin et Cassard. » (1).
(i) Histoire de la marine militair: française^ par Chabaud-Armud. ^evue maritime et coloniale ^ février 1891.
« De même que dans la guerre précédente, ce furent les ports de Dunkerque et de Saint-Malo qui lancèrent les plus nombreux et les plus redoutables corsaires sur toules les mers situées à TOccident de l'Europe. Si les escadres de course, commandées par Saint-Pol, Forbin ou Duguay- Trouin, désarmaient généralement pendant l'hiver, cette saison était au contraire mise à profit par les excellents et hardis marins qui commandaient nos croiseurs isolés. Pour donner une idée de cette guerre de partisans, nous dirons qu'en 1707 les armateurs de Dunkerque mirent en mer 28 navires corsaires, portant chacun depuis 8 jusqu'à 30 canons, et qu'en 1711, vers la lin des hostilités, par conséquent, le nombre de ces mêmes bâtiments atteignit 40. Il y eut certains moments où les pertes infligées par les compatriotes de Jean-Bart à leurs ennemis furent trèî^ grandes. Ainsi, au mois dejuilletl7Jl, deux de leurs corsaires, naviguant de conserve avec un croiseur de Bavonne, enlevèrent G navires hollandais valant, y compris leur chargement, 1,500,000 livres; et l'hiver suivant la vente des prises faites par les Dunkerquois produisit encore plus de 700,000 livres.
(( Pour obtenir de pareils résultats, ces habiles marins livraient souvent de rudes combats dans lesquels ils succombaient quelquefois, mais qui presque toujours faisaient honneur à leur vaillance. Citons, comme exemple, deux belles actions soutenues par le corsaire le Barentin, armé de 2G canons et monté par un équipage de 170 hommes. En 1707, sous le commandement du capitaine Mathieu de Wulf, il reprit aux Flessinguois, après deux abordages successifs, un navire plus fort qu'il ne rétait lui-même, le Comte de Toulouse; tel fut Tacharnement de la lutte, que l'ennemi perdit 70 marins. Deux ans plus tard, le Barentin, surpris par le calme à portée de canon de cinq gros corsaires ennemis, leur échappe après une longue chasse pendant laquelle son nouveau capitaine, appelé Pierre Freraërt, fit preuve d'une habileté, d'une énergie et d'un sang-froid vraiment merveilleux.
(( Les marins de Saint-Malo ne soutinrent pas avec moins d'intrépidité et de succès leur ré[)utation, de date plus ancienne encore que celle de Dunkerque Pour faire la guerre de course, quelques armateurs de ce port disposaient, il est vrai, de fortunes inouïes pour l'époque. En 1709, lorsque divers capitalistes avancèrent 30 millions de livres au gouvernement de Louis XIV, Noël Danycan qui, pendant la guerre précédente, avait armé de véritables escadres de course, fournit <\ lui seul près de la moitié de cette somme; et quelques années plus tard, il fit généreusement abandon au Trésor français d'une partie de sa créance. On comprend qu'avec de pareilles ressources, les Malouins n'étaient pas embarrassés pour construire, armer et ensuite lancer sur les mers beaucoup de navires de 30 ou 40 canons, sans que des accidents,
même assez fréquents, tels que naufrages ou captures, pussent les déconcerter.
(( Parmi les corsaires malouins qui firent à cette époque le plus de mal aux adversaires de la France, nous retrouvons Tintrépide Alain Porée, dont nous avons mentionné les exploits pendant la guerre précédente. Dès le début des hostilités, le 3 septembre 1702, commandant un navire appelé le Saint-Esprit, il combattit à Tabordage un gros bâtiment hollandais de 40 canons ; il allait Tenlevcr, lorsqu'un boulet lui emporta le bras. Cet accident causa parmi son équipage un moment de confusion dont Tennemi profita pour s'échapper. Alain Porée ne reprit la mer qu'en 1708, sur un bâtiment armé de 40 canons ; mais avec celui-ci il fît une campagne de deux ans dansTOcéan Atlantique et dans les mers du Sud, campagne qui fut aussi fructueuse pour lui que désastreuse pour le commerce ennemi.
(( Après Dunkerque et Saint-Malo, Nantes et Bayonne furent les deux ports français dont les armateurs et les marins firent la guerre de course avec le plus d'activité, de persévérance et de succès. Nous avons rappelé les exploits du nantais Cassard. Un de ses concitoyens, le capitaine Vie, se fit remarquer lui aussi par des actions dignes d'une mention particulière. (( Né vers Tannée 1672, nous apprend M. Guérin, il avait « commencé à naviguer en 1689, en qualité de volontaire, sur des navires (( corsaires ; puis, on l'avait connu pilote sur le vaisseau du Roi le Brave, « à la bataille de Barfleur. En 1703, il avait commandé un navire corsaire (( pour le compte d'un armateur de Saint-Malo. Dans le cours des quatre (( années suivantes, il prit, à lui seul, à nos ennemis, plus de 50 navires. (( Avec un bâtiment de 26 canons, il fit prisonnier lord Hamilton, « gouverneur des Antilles anglaises, quoique celui-ci fût escorté par « deux navires, l'un de 24, l'autre de 18 canons. »
(( Malheureusement, de môme que dans la lutte précédente, la guerre de course était loin d'être toujours profitable à la France. Souvent, à nos marins, elle ne laissait que le choix entre la mort et la captivité ; souvent elle ruinait nos armateurs au lieu de les enrichir et, loin de remplir les caisses de l'Etat, faisait perdre à notre flotte, déjà terriblement appauvrie, quelques-uns de ses meilleurs navires. Nous allons en donner des preuves.
(( Si notre commerce maritime était fort restreint au point de vue du nombre des bâtiments qui le faisaient, en revanche la richesse des chargements que portaient beaucoup de navires espagnols et quelquesuns des nôtres, tentaient l'avidité de nos ennemis. On voyait donc aussi sur les mers un nombre considérable de corsaires sortis des ports de l'Angleterre et de la Hollande. Les plus redoutables de ces bâtiments, tant par la force de leur artillerie que par l'audace de leurs capitaines et
la vaillance de leurs équipages, étaient les corsaires de Flessingue. Il y en avait partout, dans la mer du Nord, dans la Manche, dans la Méditerranée et dans TOcéau Atlantique, jusqu'aux Antilles. Nos croiseurs de toute espèce eurent souvent à soutenir contre eux de très rudes combats. A la fin de la guerre, par exemple, le vaisseau le Furieux, de 60 canons, revenant de Constantinople à Toulon, eut toutes les peines du monde à sauver un convoi placé sous son escorte et dut, pour y parvenir, livrer une lutte acharnée à deux navires de Flessingue. Un certain capitaine Credo, qui commandait un des corsaires sortis de ce port, alarmait tellement les négociants de Marseille, que ceux-ci formèrent le projet d*armer une petite escadre pour la lancer à sa poursuite. « Il serait à désirer )v, écrivit Pontchartrain à l'intendant de Toulon, « que ce projet eût son exécution et que Ton pût amener en France le capitaine Credo. C'est un corsaire de réputation établie, que je voudrais bien connaître personnellement. Vous me ferez plaisir, dans ce cas, de me l'adresser avec une lettre qui lui servirait de passeport dans sa route ; il serait content de son voyage. » Le rusé capitaine se garda bien de se laisser prendre pour satisfaire la curiosité du ministre français.
« D'autres corsaires, bien inférieurs en force aux grands navires de Flessingue, n'en causaient pas moins de continuelles alarmes à nos caboteurs, le long des côtes de la Manche et du golfe de Gascogne. De Jersey et de Guernesey, notamment, sortaient quantité de petits croiseurs anglais armés par des particuliers, et dont l'audace était sans pareille^ On dut tenir équipées dans nos ports plusieurs escadres, uniquement pour faire la chasse à des dangereux écumeurs de mer.
« Quant aux escadres de l'Angleterre et de la Hollande, si bien souvent elles étaient impuissantes à protéger le commerce de leurs nationaux, parfois elles frappaient de rudes coups sur notre marine de course. En 1703, pendant une courte campagne dans la Manche, l'amiral Georges Byng nous enleva une frégate de guerre, 12 navires corsaires et 7 bâtiments marchands qui portaient ensemble 33i canons et plus de 2,000 marins. En 1708 et 170^, dans les mômes parages, le contre amiral Dursley captura encore 13 corsaires français ; deux autres ne lui échappèrent qu'après avoir soutenu un superbe combat contre l'un de ses vaisseaux, le Plyniouth, de 60 canons, Vers la môme époque, près du Spartel, les bâtiments anglais le Ihirfar et le Nassau, de GO canons chacun, détruisirent ou prirent trois corsaires français, dont l'un portait oO pièces d'artillerie. Malheureusement pour nos marins, des cas semblables n'étaient pas rares.
« Trop fréquemment aussi, les navires de notre flotte militaire, prêtés par Jérùme de Pontchartrain à des particuliers pour qu'ils fussent employés soit à la course, soit au trafic, devenaient la proie des innom-
brables croiseurs de l'Angleterre et de ses alliés. Mais, commandés par des officiers qui avaient appris le métier de la guerre sous les Tourville, les Château-Renault, les Coëtlogon et les Jean-Bart, ils ne succombaient presque toujours qu'après avoir héroïquement défendu l'honneur du pavillon français.
« Ce fut ainsi que, le 2 novembre 1703, le vaisseau de 50 canons le Hasardeux, capitaine Delarue, chassé à l'entrée de la Manche par trois vaisseaux delà flotte que commandait l'amiral anglais Showel, soutint contre eux un combat de nuit qui dura six heures; il ne se rendit que criblé et démâté.
(( Plus héroïque encore fut le combat soutenu en 1708 contre deux vaisseaux anglais, l'un de 70 et l'autre de 58 canons, par la frégate française la Thétis, capitaine Hennequin. Bien que son équipage eût été décimé par la fièvre jaune, elle lutta pendant trois heures contre ses redoutables adversaires. Quand la Thétis n'eut plus de mAls, l'intrépide Hennequin obtint pour lui-môme et pour ses compagnons d'armes les honneurs de la guerre et la promesse d'être renvoyés en France à la première occasion.
(( Enfin, au mois d'août de l'année suivante, la dernière à vrai dire de cette lutte désastreuse pour la France, l'amiral Hardy, en croisière dans la Manche avec six vaisseaux de ligne britannique, chassa une division française commandée par le chevalier d'Aire et composée de sept navires qui, armés pour faire en môme temps la course et le commerce, portaient chacun depuis 12 jusqu'à 44 canons. Malgré l'écrasante supériorité de leurs adversaires, nos croiseurs se défendirent vaillamment: l'un d'eux prit feu et sauta; quatre autres tombèrent au pouvoir des Anglais; les deux derniers réussirent à s'échapper. »