COMBATS DE CORSAIRES
Le capitaine Laruè. — Croisière sur les côtes d'Angleterre. — La frégate la Galère et le vaisseau anglais le Vautour. — Le capitaine Bromelger. — Combat naval. — A l'abordage. — Prise du Vautour, — Un pavillon de fantaisie. — Larue ramène le Vautour à Rayonne. — Portrait du capitaine anglais. — Mort de Bromelger. — Le mousse La Vieille. — La Basquaise, de St-Jeande-Luz, et le capitaine Sopite.
Le plus audacieux de ces hardis coureurs de mer, qui portèrent si haut le pavillon de notre ville pendant cette période de 1744 à 1748, est assurément le commandant du corsaire la Galère, le capitaine Larue. Il mit à la voile avec sa frégate montée par un équipage de Basques et de Bayonnais. Pendant ses premiers jours de croisière, il aperçut sur les côtes d'Angleterre deux gros navires de construction française qu'on conduisait à Londres. Il pensa qu'ils avaient été capturés par Tennemi ; il ne se trompait pas.
Ces deux prises avaient été amarinées par le Vautour, vaisseau de la marine royale anglaise, armé de 28 canons, qui avait croisé longtemps sur les côtes de La Rochelle, de Bordeaux et de Bayonne. Larue, quoique très inférieur en nombre, manœuvra habilement, afin de pouvoir éviter s^ rencontre, mais en faisant toutes ses dispositions pour le combat, dans le cas où il y serait obligé.
Le lendemain, au lever du jour, il se trouva en présence du Vautour et, cette fois, sans pouvoir l'éviter. Le combat s'engagea et dura cinq heures, à petite portée, et avec autant d'acharnement d'un côté que de l'autre. Pendant cinq heures, les deux vaisseaux ne cessèrent de jeter leurs morts à la mer et de porter leurs nombreux blessés dans la cale, où ils recevaient les premiers soins.
Le capitaine Bromelger, commandant le Vautour, qui avait espéré avoir bon marché de la Galère, furieux d'une si longue résistance, arbora un pavillon particulier, dont l'usage avait disparu depuis longtemps, surtout dans la marine royale. « Il portait un bras retroussé et une main qui tient un sabre » ; il indiquait qu'il fallait vaincre ou mourir. Cet appareil terrible, au lieu d'abattre le courage de Larue et de son équipage, leur inspire un généreux désespoir : tous demandèrent l'abordage, c'était défier la mort. Les Basques, s'élevant au-dessus de la crainte du péril, s'élançant sur le Vautour, se précipitent sur leurs ennemis ; le sabre et le pistolet à la main, ils portent partout le carnage et la mort.
Les Anglais demandèrent grâce. A ce mot, les Basques et les Bayonnais, de lions furieux deviennent des agneaux et, humains dans la victoire, ils leur accordent la vie qu'ils pouvaient leur ravir par les lois de la guerre. Bromelger rendit son épée à Larue qui respecta la valeur de son ennemi ; il lui jura, en Tembrassant, une éternelle amitié : voilà des hommes dignes de vaincre.
« Après avoir amariné le Vautour qui, ainsi que la Galère, était fort endommagé, Larue rentra triomphant à Bayonne avec les deux navires français qui avaient été pris en revenant de nos colonies, chargés de sucre, café et indigo. Bromelger fut traité par les Bayonnais comme s'il eiU été leur concitoyen ; son extérieur était grand ; régulièrement beau et bien fait, sa physionomie fière, sans orgueil, manifestait son courage ; quand on eut traité de sa rançon, il fut, en attendant le paquebot anglais qui devait le reconduire à Londres, transférée La Rochelle, où il mourut do chagrin ; il avait trop de fierté dans l'àme pour survivre à la honte d'une défaite (i). »
(( Je ne puis passer sous silence Tinlrépidité tranquille de deux jeunes mousses employés au service du canon (2) ; Tun fut tué par un boulet qui perça le vaisseau : son camarade, sans être effrayé, le déshabilla et, avec ses dépouilles, boucha le trou et, pour contenir le bouchon, il approcha le cadavre pour en faire un appui. Cette précaution ne faisant que retarder le mal sans en détruire la cause, le jeune mousse, qui avait conservé tout son sang-froid, voit Timpuissance du remède: il court chercher un charpentier et un matelot pour puiser l'eau, dontraffluence menaçait le vaisseau d'un prompt naufrage. Le mépris du danger lui mérita le litre de libérateur de tout l'équipage qui, sans son intelligence courageuse, aurait péri avec la frégate (3). »
Le même capitaine Larue avait commandé à diverses reprises des corsaires de St-Malo, avec lesquels il avait fait des prises nombreuses sur le commerce anglais.
La n:isquaifie, de Saint-Jean de-Luz, était commandée par le capitaine Sopite, descendant d'une de ces familles de marins qu'on rencontre toujours dans notre histoire (\), Il brava toutes les croisières de Tescadre
(i) Masein. — Pendant ces lonj^ues guerres maritimes, il venait fréquemment soit à St-Jean-dc-Luz, soit à Bayonne, un paquebot anglais ramenant les prisonniers français et venant chercher ceux de sa nation qui étaient rendus par échange. — Archives de la Chambre de commerce de Bayonne.
(2) Les mousses servaient de pourvoyeurs et faisaient le transport des poudres et des projectiles, à raison d'un mousse pour deux pièces.
(î) Masein. — Ce mousse s'appelait La Vieille. La relation de son action fut envoyée parla Chambre de commerce à M. Dulivier, député à Paris, et tit l'admiration du ministère de la marine. — Arch. de la Chambre de commerce de 'liayonne, 'T^eg- de Correspondances.
(4) Ce fut au commencement du xvii« siècle qu'un ancêtre de notre corsaire, le capitaine François Sopite, inventa des grilles et des fourneaux permettant de fondre en mer les huiles de baleine, loin des terres et sans être obligé de mouillçr. Les lards crus donnaient une si grande infectioo à bord des
anglaise qui bloquait étroitement nos ports, la traversa et parcourut les mers. Il soutint plusieurs combats glorieux, mais dans une première croisière il ne fit aucune prise ; la seconde fut plus heureuse, car il s'empara d'un vaisseau de la Compagnie des Indes-Occidentales, richement chargé ; sa cargaison consistait en soieries, draperies, mousselines et autres objets précieux.
Mais toute médaille a son revers, et surtout à la guerre. Nous avons dépeint de notre mieux les succès de nos corsaires : nous allons maintenant examiner leurs défaites, leurs captures et leurs naufrages. Nous avons vu nos marins désolant les eûtes de l'Angleterre, nous allons voir les étrangers infester nos parages et enlever presque tous nos navires marchands.
navires baleiniers, que c'était un véritable supplice pour Téquipage. Nous aurons ^ nous occuper plus tard de cette invention si heureuse, dans un ouvrage spécial que nous avons en préparation, sur « La Fiche de la Baleine par les Basques et les Bayonnais. »