‹ Les corsaires sous l'ancien régimeChapitre 44 sur 103 · CROISIÈRES ENNEMIES SUR NOS COTES · texte numérisé non relu

CROISIÈRES ENNEMIES SUR NOS COTES

Les pirates barbaresques. — Les corsaires de la côte d'Afrique. — Navires hollandais enlevés prés d*Ouessant. — Une croisière de corsaires. — Le traité des barbaresques avec la France. — Les pirates de Salé. — Croisières dans les colonies. — Les corsaires anglais. — On arme des frégates à Bordeaux. — La Nymphe. — Pirates de Jersey et de Guernesey. — Les convois d'escone. — MM. de l'Estenduère et de Nac-Marnara. — La frégate le éMaréchal de Thomond. — Les corsaires espagnols. — Vaisseaux enlevés à l'embouchure de la Gironde. — Le corsaire don José de Cardenas. — Accord avec un pirate. — Un corsaire biscayen enlève un navire devant Pauillac. — Les armements en course à Bordeaux. — Encouragements du roi. — VOpale et la Brune, — Le Stok et la Comtesse de Noailles. — Prise d'un corsaire de Jersey.

Ce n'élaiont pas seulement les corsaires des nations belligérantes qui exerçaient les plus grands ravages parmi les navires de commerce, mais encore les pirates ne cessaient d'infester les mers.

({ Les pirates barbaresques en tout temps, les corsaires ennemis en temps de guerre, faisaient une chasse acharnée aux navires marchands. Comme moyens de défense, ceux-ci n'avaient recours qu'à l'escorte des vaisseaux de la marine royale ou s'armaient eux-mêmes pour défendre leurs marchandises ou pour la course. Les prises faites en mer, les rançons, les prisonniers, les otages donnaient lieu à des difTicultés incessantes.

« Les pirates musulmans des eûtes d'Afrique, auxquels on donnait aussi le nom de corsaires, se considéraient, à raison de leur religion, comme en état de guerre légitime et perpétuelle avec les nations chrétiennes. Sortant même de la Méditerranée, dont les rivages étaient le théâtre habituel de leurs déprédations, ils venaient souvent infester les côtes de l'Océan.

« Leur droit à la piraterie avait été, pour ainsi dire, officiellement reconnu. La France avait fait avec eux des traités par lesquels ils s'étaient interdit toute piraterie dans une zone de dix lieues au large des côtes du royaume. Mais ils ne respectaient guère les traités.

(( En 1718, deux pirates algériens enlevèrent deux navires hollandais chargés pour Bordeaux, qu'ils rencontrèrent à cinq ou six lieues d'Ouessant, et ils conduisirent à Al^er les navires et leurs cargaisons composées surtout d'épiceries. Les négociants de Bordeaux, pour compte de qui était le chargement, firent abandon à leurs assureurs de Hollande. Ceux-ci répondirent que le risque n'était pas à leur charge ; qu'il y avait traité entre la France et le dey d'Alger ; que les Algériens

ne pouvaient pirater qu'à dix lieues au large des côtes de France, et que c'était à la France à faire exécuter les traités et à réclamer les marchandises françaises capturées sans droit.

« La même question se représenta en 1730. Sept corsaires d'Alger avaient établi leur croisière dans le golfe de Gascogne, ne dépassant pas le cap Finistère, « ce qui peut inquiéter les navires du Nord et les empêcher de venir à Bordeaux, » écrit la Chambre à M. de Maurepas. Celui-ci répondait qu'il ne lui avait été signalé que trois corsaires, et que ceux-ci paraissaient disposés à observer le traité de paix ; que Tarlicle G du traité du 23 décembre 1719 leur donnait le droit de prendre les bâtiments des nations avec lesquelles ils étaient en guerre et de les capturer à dix lieues des côtes de France ; que s'il y avait sur ces prises des marchandises appartenant à des négociants du royaume, elles seraient confisquées : que c'était ce qui venait d'arriver à des négociants du Havre qui avaient chargé des indigos et de l'or sur un navire espagnol capturé par un pirate d'Alger ; que c'était par application des règles du droit maritime que les Algériens fréquentaient ces parages.

« Cinq ans auparavant, des pirates de Salé étaient apparus sur les côtes de Bretagne, mais une frégate royale de 26 canons leur avait donné chasse, et ils avaient disparu. Ils firent une nouvelle apparition en 1736, et M. de Maurepas arma une frégate, mesure plus efficace que ses dissertations sur le droit maritime de capture.

« Faire des traités avec le dey d'Alger et se figurer que les pirates de la régence mesuraient exactement la distance de dix lieues de la côte paraîtrait incroyable, si cela n'était pas authentique. Les concessions aux pirates n'étaient occasionnées que par l'impuissance de la marine royale à réprimer leurs déprédations, et ces concessions devinrent plus considérables encore. En 1750, les négociants de Nantes se plaignirent de ce que les Algériens avaient enlevé plusieurs navires de Saint-Malo, de Vannes et de Nantes, au ras des côtes ; le ministre ne trouva pas de meilleur remède, pour prévenir les violations du traité, que de donner l'ordre aux capitaines marchands français, lorsqu'ils rencontreraient des corsaires algériens, de mettre leur canota la mer et de soumettre leurs papiers et leur passeport aux pirates. Cette mesure parut tellement satisfaisante que lorsque, en 1754, les sieurs Doumerq et Rozier, de Bordeaux, eurent un navire pris par les Algériens et réclamèrent contre cette prise, le ministre, M. de Rouillé, se borna a répondre qu'il ne pouvait rien faire.

« Ce n'était pas seulement sur les côtes de France que les navires marchands avaient à craindre de devenir la proie de quelque audacieux forban. Les mers des colonies, les parages des îles étaient infestés d'écumeurs de mer, ramassis des déserteurs de toutes les nations,

arborant tous les pavillons, abordant indistinctement tout navire, capturant tous ceux ricbement chargés.

(( En 1717 et 1718 ils faisaient de tels ravages dans les Antilles, qu'il n'était plus possible, à Bordeaux, de trouver des assureurs. Toutes les villes maritimes faisaient entendre leurs plaintes. La Chambre de Bordeuix s'adressa à M. de Machault et à M. le comte de Toulouse, grand amiral de France. On envoya quelques frégates à la Martinique.

(( Plus nuisibles encore en temi)s de guerre que les pirates en temps de paix étaient les corsaires armés par les marins des pays ennemis pour courir sus aux navires marchands français.

(( Les corsaires anglais parlaient surtout des îles de Jersey et de Guernesey, où ils se tenaient à l'afTiU près des côtes de France et venaient enlever les banjues isolées jusqu'à l'embouchure de la Gironde. Nous avons parlé des corsaires qui croisaient en 1710 à l'entrée du fleuve et contre lesquels le commerce de Bordeaux arma la frégate la Nymphe (1).

(( En 1744, au renouvellement de la guerre, les corsaires de Jersey et de Guernesey vinrent reprendre leur poste de croisière entre la Bretagne, La Rochelle et Bordeaux, où ils guettaient une proie facile. Les négociants de Bordeaux s'adressèrent à l'intendant, M. de Tourny, et à M. de Rostan, commissaire de la marine, pour obtenir un navire et un brigantin afin de protéger l'entrée de la rivière. La Rochelle et Nantes promirent de contribuer à la dépense.

(c Les négociants étaient obligés de se défendre eux-mêmes lorsque le gouvernement ne pouvait le faire. En 1744, le député du commerce à Paris, M. Carton, avait nettement fait savoir à la Chambre de Bordeaux que la situation ne permettait à l'Etat de fournir ni vaisseaux, ni hommes, ni argent. En 1746, les négociants demandaient des vaisseaux de guerre pour escorter les convois ; M. de Maurepas répondit qu'il n'y avait pas de fonds. A ce moment, une Hotte anglaise et hollandaise

(i) On avait d'abord fait choix de la frégate V Aurore, car la Nymphe, qui avait été offerte par M. de Pontchartrain, avait été trouvée trop grande et d'un entretien trop coûteux. Elle finit par être acceptée {(r/Irchives de laGironde^ C, 42c i), et armée aux frais des habitants. Elle était montée par des « ofliciers majors », 27 ofliciers mariniers, 67 matelots, 8 ofticiers soldats, 42 soldats, 6 valets, 9 mousses. Parmi les diverses dépenses publiées dans VInventairc somnuire des (archives de la Chambre de commerce de Bordeaux, et rédigé par M. Brutails, nous signalerons : Réparations au compas et à l'horloge ; devis détaillé d'une chaloupe (i6d liv.) ; état des remèdes : < eau phalmigue... epipiquana », etc. ; cordages, 7,499 livres; blanchissage des ornements et linge de la chapelle ; ^00 pierres à fusils ; deux peaux de chèvre pour tambour, ^ l. ; «< trois pintes de vinaigre pour coudre les gargausses », 12 s. ; gargousses de parchemin, 2,080 à i s. l'une ; état de travaux aux voiles, poulies, pavillons, etc. ; état des sculptures faites par Abraham et Perdriau ; état des rations pour 2.> officiers mariniers, 67 matelots, 8 oftkiers soldats, 42 soldats, 7 valets, 10 mousses (2< janvier 1712); cordages, M,<^7 livres, h 2; 1. le quintal (30 janvier 171 2) ; état des ouvrages de sculpture faits par Amourette : à l'arrière « deux consîlle enrichie de feuille de refante, sous les grands termes ; à l'épron, racomodcr en plusieurs endroits le lion dudit épron ; faire un supor de boissoir (sic) cnrichy d'une consolle et d'une feuille de laurier » ; achat de viande pour les malades, en novembre 171 1 : bœuf et mouton, à 3 s. 6 d. et 34 s. la livre ; mouton, à 9 1. ; poules, à 10 s.

croisait dans le golfe pour attendre les navires arrivant des lies. D*autrcls croiseurs guettaient dans la mer des Antilles. Le convoi pour la Martinique, attaqué près de cette île par Tescadre anglaise, fut pour la plus grande partie capturé.

« Les armateurs et la Chambre de commerce de Bordeaux pensaient que les convois étaient trop considérables, qu'ils attiraient trop l'attention de Tennemi, toujours instruit du moment de leur départ. Il était préférable de ne former le convoi que de trente navires des divers ports français et de les faire escorter par des vaisseaux de guerre, dont trois pour Saint-Domingue et deux pour la Martinique. Les cinq navires naviguaient ensemble jusqu'aux atterrages pour avoir une force plus imposante. Ils resteraient aux colonies jusqu'à ce qu'ils fussent relevés par d'autres escortant un nouveau convoi.

« M. de Maurepas remarqua que les deux convois devaient partir ensemble. M. de Conilans fut chargé de les conduire à Saint-Domingue et à la Martinique. Le convoi arriva heureusement. Quant à Grenade et à la Guadeloupe, il fallut renoncer à y envoyer des navires.

« Pour couvrir les dépenses d'armement, le ministre proposa de lever 5 o/o sur les marchandises allant aux lies et de 12 à 15 ^/o sur celles en venant. La Chambre de commerce et les négociants, réunis par M. de Tourny, repoussèrent cette proposition, et on se mit d'accord pour un droit de 8 o/o sur les marchandises de retour.

(( M. de l'Estanduère, commandant l'escorte du convoi en 1747, fut attaqué par l'escadre anglaise.

(( Les désastres de la marine marchande recommencèrent à la guerre de 1756. Non-seulement les Anglais s'étaient emparés des navires marchands français avant toute déclaration de guerre, mais M. de Nac- Marnara, qui commandait l'escadre française d'escorte, prévint les armateurs que ses ordres lui enjoignaient de n'accompagner les navires que jusqu'à soixante lieues au large.

« Pendant la guerre de 1756, la Chambre de commerce de Bordeaux acheta dans le môme but la frégate le Maréchal de Thomond, du port de 250 tonneaux, armée de 24 canons de .8 livres de balles, de 12 pierriers, et portant 87 hommes d'équipage (1).

(i) V Inventaire sommaire des archives de la Chambre de commerce de Bordeaux^ C, 4264, dit que le Maréchal de Thomond y construit k Bordeaux ea 17(8, d'une marche supérieure, avait été jaugé 517 tonneaux et estimé 109,177 !• '5 s*

Nous relevons, à titre de curiosité, dans ce même ouvrage, les comptes d'armement de cette frégate : (1759-1765)). Mémoires pour 548 1. beurre, 219 h 4 s. (4 juillet 17Ç9)) ; 6,0^7 1. de cordages à 25 1. le quintal ; 8 pains de sucre pesant 52 1. ip, 84 1. ; 200 livres morues à 45 1. le quintal et 400 1. à 56 1. le ûuintal ; 3,556 1. de farine à 18 1. le quintal ; 406 jambons à 44 1. le quintal ; 385 1. de fromage de Hollande à 36 1. le quintal ; 2 douzaines de langues fourrées à 22 1. la douzaine ; 4 pots de cuisses d^oie, contenant une douzaine chacun, à 8 1. Tun ; 192 1. beurre à 56 1. le quinul ; 104 I. de lard à fo 1. le quintal ; un quintal de chandelles à 50 1. ; 47 1. 112 de graisse à 12 s. ; un quinul d'amandes

(( Disons quelques mots des corsaires espagnols.

« Etaient-ce des corsaires ou des pirates, ces marins espagnols qui, alors même que leur pays était non-seulement en paix, mais allié avec la France, venaient enlever les bâtiments munis des passeports du roi de France et les bâtiments français jusqu'au milieu de la Gironde, à Pauillac, et refusaient d*obéir aux ordres de leur propre gouvernement.

« En 1720, le commerce de Bordeaux fut informé de la capture, par des corsaires biscayens, de trois navires hollandais chargés pour compte d'armateurs de Bordeaux et avec passeports du roi de France. Aussitôt eut lieu une assemblée extraordinaire, et la Chambre de commerce écrivit à M. de Blécourt, envoyé de France à Madrid, pour réclamer l'exécution du décret de Sa Majesté Catholique faisant défense à ses sujets de capturer les vaisseaux hollandais porteurs de passeports de France. Le courrier suivant apporta la réponse de M. de Blécourt, qu'il éprouvait de grandes difficultés à Madrid, et conseillant de s*adresser à la cour de France. Les réclamations furent alors portées aux ministres, MM. Desmarets et de Pontchartrain.

c Cependant, M. de Grimaldo, secrétaire d'Elat d'Espagne, manda au capitaine-général de Guipuzcoa que l'intention de Sa Majesté Catholique était que les trois navires hollandais fussent relâchés. Le capitainegénéral envoya cette lettre, avec son ordre conforme, à l'intendant de Bordeaux qui les communiqua à la Chambre et celle ci aux négociants.

« On dépécha alors une chaloupe aux corsaires espagnols qui étaient restés en station à l'entrée de la Gironde. On rencontra le capitaine corsaire, don José de Cardenas, qui accepta de se rendre à Bordeaux, auprès de l'Intendant. Celui-ci le renvoya à la Chambre qui se mit d'accord avec lui. Elle consentit à lui donner 2,000 livres d'indemnité

en coques à 2H ; un quintal de prunes à 9 1., sac compris ; 4 I. de poivre à ^5 s. ; 1(4 livre de cannelle à ao l. la livre ; 114 de muscade à 12 1. ; instruments de chirurgie et médicaments ; 8 1. de viande à 1 ç s. ; 4,747 1. de biscuit à 18 1. le quintal ; ^ 1. 114 de mouton à 14 s. ; 60 paires de poules à 40 s. la paire ; 24 1. de bœuf à i ^ s. ; 4 1. de cinabre à ^ 1. 1 5 s. ; 8 1. de café à 24 s. ; journées de radoubeir a 30 s. ; 6 paniers d'anisette f jurnis par Brizard aîné, 4^ 1. ; assiettes à 3 1. la douzaine ; canot neuf, peint, 333 1. ; viande à 11 s. la livre et pains de 12 1. à 2^ s. Tun ; brai gras à ^ 1. 10 s. le quintal ; étoupe à 1 1 1. le quintal ; suif à 4^ 1. le quintal ; huile de lin à 8 s. la livre ; liège à 6 s. la livre ; 4,922 1. de biscuit à 17 1. le quintal ; cloche de ^4 1. ip fournie par Turmeau, fondeur, à 32 s. la livre; à déduire les 28 1. que pèse la vieille cloche à 24^5. la 1. ; 12 moutons à 14 1. Tun ; étoupe à 10 1. le quintal ; 42 paires de poules à 4^ s. la paire ; 3 1 paires de canards ; 90 paires de poules et poulets ; mèches à 20 1. le quintal ; 96 poules à 8 1. la douzaine ; 2 douzaines de canards à 6 1. Tuoe ; 5 douzaines de poulets à 6 1. Tune ; 19 dindes à 30 liv. la douzaine ; ^ 1. de « poudre à poudrer» à 6 s. la livre, le tout fourni à Nantes. Rôle d'équipage avec l'indication des sommes dues pour 2 mois de service, déduction faite de la retenue de 6 d. par livre (2,ço «i©) au profit des Invalides : Brun, capitaine, à 200 1. par mois; Massieu, second capitaine, à 150 1. par mois; 4 lieutenants, dont 2 à 90 1., là 70 1., I à 25 1. ; 2 pilotins à 25 1. ; i chirurgien à ^o 1. ; i à 2^ 1. ; i maître à 60 1. ; un second maître à 50 1. ; un « bossemen o à 4^ 1. ; patron de chaloupe à 40 1. ; i maître canonnier à 50 1. ; un second à 36 1. ; 2 charpentiers à çç et4Ç 1. ; voilier à ^0 1. ; i tonnelier à 40 1. ; i maître d'hôtel à ço 1. ; I tonnelier à 22 1. : i boulanger à 40 1. ; i cuisinier à 60I. ; un second cuisinier à 18 1. ; 25 matelots recevant de 22 à 36 1. par mois ; 22 novices recevant de 18 à 2^ 1. ; 6 mousses recevant de 10 à 1 5 1. ; plus 9 hommes « d'augmentation ».

pour que lui et ses compagnons de Fontarabie renonçassent aux prises par eux faites avec engagement de ne plus en faire à l'avenir dans de pareilles conditions. On fit du tout, par devant M. Lemoine, notaire à Bordeaux, un acte en due forme signé par le corsaire et par M. de Saint- Cricq, Tun des directeurs de la Chambre.

« Des plaintes furent portées en 1730 par les négociants de Bordeaux contre les corsaires espagnols qui croisaient aux Antilles. La Chambre représentait au ministre que le commerce des îles, déjà si languissant, tomberait tout à fait si Ton ne réprimait ces brigandages. Déjà, plusieurs vaisseaux bordelais avaient été capturés et pillés malgré la foi due aux traités. Elle demandait la restitution de ceux qui avaient été pris, ou sinon l'exercice du vieux droit de représailles, c'est-à-dire celui de capturer les vaisseaux espagnols jusqu'à ce que les armateurs français fussent indemnisés. < Toutes les autres voies dont on a usé par le passé, ajoute-t-elle, sont inutiles, les Espagnols refusant même d'obéir aux ordres de restitution donnés par le roi d'Espagne. »

« Quelques années plus tard, en 1739, un corsaire espagnol poussa l'audace jusqu'à venir enlever, devant le port de Pauillac, un navire acheté en Irlande par un Bordelais, armé et chargé par lui. Les habitants des rives du fleuve et même ceux de l'intérieur étaient effrayés. Les propriétaires qui avaient à transporter leurs vins à Bordeaux par la Gironde étaient dans la crainte la plus vive, c Que deviendra le commerce si les vaisseaux ne sont pas à l'abri des insultes des Espagnols dans les rivières et ports de Sa Majesté ? » Aux plaintes de la Chambre, le comte de Maurepas se contenta pour réponse de donner l'ordre de faire sortir de la rivière le corsaire espagnol.

« En 1741, un navire de Bordeaux, muni de ses passeports, fut aussi capturé par une chaloupe biscayenne ; M. de Maurepas se décida à envoyer une frégate croiser à l'embouchure. Ce ne fut que Tannée suivante que l'évêque de Rennes, ambassadeur de France auprès du roi d'Espagne, obtint la restitution des vaisseaux ainsi capturés.

« Lorsque éclatait une guerre maritime, que les navires marchands, insuffisamment protégés par la marine militaire et n'osant s'aventurer isolément, étaient réduits à demeurer inactifs dans les ports, les armateurs n'avaient plus qu'à renoncer au commerce pour s'immiscer euxmêmes dans les hostilités, et à armer leurs navires en course pour courir sus aux navires marchands de l'ennemi. Les armateurs de Saint-Malo et de Dunkerque aimaient assez ce genre de commerce guerrier où les profits espérés pouvaient être considérables et faisaient braver les pertes et les dangers.

« Certains navires étaient armés en course et en marchandises. Leur armement était surtout défensif. D'autres, doués d'une vitesse plus

grande, avaient pour seul but la capture et le butin. Souvent le roi prêtait pour la course des navires dont il ne pouvait faire un autre emploi.

« Les navires armés en course jouissaient de divers privilèges, notamment de Texemption des droits pour les vins, vivres et avitaillement. Mais ils devaient payer le dixième des prises à Tamiral et les 6 deniers pour livre des Invalides, ainsi que divers frais pour Tobtention des lettres de marque.

(( Le roi encourageait fort Tarmemcnt en course, qui suppléait en partie à rinsuffisance de sa marine ; il excitait vivement les particuliers à convertir en corsaires leurs navires marchands, et surtout à faire construire des navires spéciaux pour la course, promettant de les leur racheter après la gurrre.

(( Pendant la guerre qui se termina en 17i8, il avait accordé aux armateurs Tabolition du dixième de Tamiral, des G deniers des Invalides, des frais et formalités de justice, et avait assimilé le service à bord des corsaires à celui fait sur ses vaisseaux.

« Lorsque éclata la guerre de 1756, M. de Machault, ministre de la marine, demanda aux Bordelais de faire des armements en course. M. de Tourny réunit les directeurs delà Chambre, les armateurs, les capitaines de navires, pour leur transmettre cette demande. Les armateurs et les capitaines présentèrent leurs observations. Les corsaires de Bordeaux, dirent-ils, avaient eu peu de succès dans la dernière guerre. Ils ne pouvaient pas, comme ceux de Dunkerque et de Saint-Malo, s'élancer à rimprovisle du port dans la haute mer, ni s'échapper comme Jean-Bart, bloqué à Dunkerque par une escadre. Ils avaient contre eux les lenteurs et les difficultés de la navigation sur la rivière et se trouvaient trop éloignés de la mer. Les dépenses de construction et d'armement des navires étaient considérables et, s'ils faisaient construire des frégates propres à servir plus tard dans la marine royale, les armateurs souhaitaient avoir la certitude de cet emploi, et une sûreté pour le remboursement par Sa Majesté lorsque les frégates lui seraient livrées.

(( On lut une lettre des armateurs de Saint-Malo demandant que le roi s'intéressât pour un quart dans les navires de 20 à 3G canons, et pour un tiers dans les navires de plus fort armement, pour lequel intérêt il pourrait faire fournir par ses arsenaux des mâtures, des canons et des ancres.

« Les armateurs de Bordeaux firent savoir au roi qu'ils étaient disposés à armer en course suivant son désir, mais qu'ils désiraient être déchargés du versement qu'ils étaient obligés de faire à la caisse de la marine des gages des matelots déserteurs; qu'on leur accordât des facilités pour la formation de leurs équipages ; qu'on leur indiquât quand

et comment ils seraient remboursés par le roi, pour Tachât de leurs vaisseaux. Enfin, ils demandaient, d'une part, que le tabac provenant des prises leur fût payé par les fermiers généraux, qui avaient le monopole d'achat et vente de cette denrée, sur le même pied que ceux-ci le payaient aux Anglais ; et, d'autre part, comment ils pourraient vendre les marchandises prohibées en France qu'ils trouveraient sur les navires anglais.

« Le ministre se montra très satisfait et une déclaration du roi, du 15 mai 1756, supprima le dixième de l'amiral et accorda divers encouragements à la course. Mais un règlement du 15 mars 1757, au sujet des prises, vint réduire considérablement les avantages qui avaient été accordés. Les Chambres de commerce des ports maritimes se plaignirent amèrement de ce que, après avoir excité à l'armement en course et occasionné des dépenses considérables, on arrivait à causer la ruine des armateurs.

(( Le fisc se montrait en outre d'une rigoureuse exigence dans ses relations avec les armateurs. Ainsi, les navires armés en course étaient assujettis à prendre des lettres de marque qui étaient enregistrées à l'amirauté. En 1760, les frères Gradis ayant obtenu du roi, pour les armer en course à leurs frais, le prêt de deux frégates, VOpale et la Brune, avaient cru se trouver, par l'effet même de leur contrat, fait pour la course, dispensés de prendre des lettres de marque, et l'amirauté ne les avait pas exigées pour autoriser le départ. Les frégates firent leur retour avec quatre prises faites sur les Anglais. Le Conseil des prises considéra ces captures comme faites par des corsaires irréguliers, non pourvus de lettres de marque, et les confisqua au profit du roi » (1).

On peut citer parmi les principaux corsaires qui furent armés à Bordeaux pendant la guerre de Sept ans, les navires le Robuste, la Comtesse de Noailles, et la corvette de l'Etat, le Stock, commandée par un Bordelais, Jacques de Calvimont, qui avait alors le grade de lieutenant de vaisseau.

« La Comtesse de Nouilles, belle frégate de 32 pièces d'artillerie, et montée par 150 hommes d'équipage, qui avaient à leur tête le brave capitaine Jalineau, engagea, au mois d'avril 1757, et quelque temps après avoir quitté le port Louis, un combat terrible contre le corsaire anglais la Mollée, de Jersey, commandé par le capitaine Fiat, armé de 18 canons et de 16 pierriers. Malgré la supériorité de ses forces, la Mollée fut prise, après une lutte sanglante, par le capitaine Jalineau, qui ne fit pas moins de 93 prisonniers.

(i) Malvezin, Histoire du commerce de Bordeaux, t. m, xviii* siècle. — Ribadieu, Histoire maritime de Bordeaux, ajoute que Tamirai fit maia-levée de la conûscaiioa, désirant, dit-il, traiter lesdits sieurs Gradis favorablemeot.

« En 1759, la corvette le Stock fut chargée de protéger la navigation de Bordeaux et de chasser de l'entrée de la Gironde les petits bâtiments de guerre anglais qui infestaient ces parages. Le capitaine de Calvimont accomplit avec bonheur la mission dont il avait été chargé ; il croisa autour de Cordouan, détruisit plusieurs corsaires ennemis, et termina sa campagne par une lutte bord à bord avec la corvette anglaise la Levrette, qu'il prit après une heure et demie de combat » (1).

(i) Ribadieu.

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