VAISSEAUX BASQUES ET BAYONNAIS CAPTURÉS
Prise de navires de Saint-Jean-de-Luz par les Anglais. — Pirateries des habitants de Fontarabie. — Le corsaire la Basquaise. — Prise des corsaires le ComU de Noailles^ le ^Mars^ V Abondance et la 'Dauphine, — Prises faites par le capitaine Larue. — Les Bayonnais demandent une frégate au roi. — Le chevalier de Nac-Marnara. — Il est cause de la mort du capitaine Ducrabon et de la capture de son corsaire les Deux Amis. — Prise du Chevalier de Belle^Isle. — Cruauté anglaise. — Les gazetiers de Paris. — Les prisonniers bayonnais en Angleterre.
Nous allons voir maintenant les ravages causés par les pirates et les corsaires ennemis sur le commerce maritime de Bayonne et de Saint- Jean-de-Luz, depuis 1744 jusqu^à la fin de la guerre de Sept ans. Ces désastres sont si nombreux et se répètent si fréquemment, que nous nous voyons obligé de ne citer que les faits principaux, afin de ne point nous étendre démesurément.
Déjà, en 1730, des escadres anglaises manœuvraient sur les côtes d'Espagne pour s'emparer des navires de commerce, et la Chambre de commerce de Bayonne prit une délibération sur la nécessité de faire courir sur les forbans (1). Les vaisseaux le Fleuve, revenant de la Martinique, et le Saint-Dominique (2), appartenante M. GouiiTy, de Saint- Jean-de-Luz, avaient été saisis par les Anglais, ce dernier à St-Sébastien, au moment où il revenait de la pèche de la morue.
Les habitants de Fontarabie, qui avaient fait depuis plusieurs siècles de leur place forte un véritable nid de pirates et sur le compte desquels les plaintes s'élevaient incessantes, capturèrent une somme de 1,800 piastres sur un navire bayonnais qu'ils arrêtèrent en pleine mer. Les vaisseaux de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz, qui furent pris par les Anglais à leur retour de la pèche de la morue ou des colonies, forment une liste considérable, et les négociants de cette dernière ville se virent dans l'obligation de réclamer une suspension d*armes, pour pouvoir continuer leur pêcherie (3). Les côtes furent si désolées par les corsaires ennemis, (ju'il fut convenu que le corsaire de Saint-Jean-de-Luz, la Basquaise, armé par MM. Duverdier et Chibau, serait chargé de leur donner la
(i) Arch. de la Chambre de commerce de Bayonne, B, 4.
()) Le Saint'Dominique était commandé par le capitaine Ugaria ; il revenait de la pèche de la baleine et fut conduit à Douvres.
chasse. Il fut remplacé peu après par la frégate du roi, VEtoite, de 44 canons.
En môme temps, nos corsaires faisaient des pertes: le Comte de Nouilles, de Bayonne, fut arrêté en mer et conduit en Angleterre. Puis venaient les navires le Mars, Y Abondance et la Dauphine, qui furent capturés par les Anglais. Nous avons déjà vu le malheureux naufrage du corsaire commandé par Simonin fils ; cependant quelques heureux coups de main viennent de temps à autre encourager les armateurs. Ainsi, le capitaine Larue, dont nous avons déjà raconté le sanglant combat avec le Vautour, et qui montait un corsaire de Bayonne, quoiqu'il fût luimême natif de Saint-Malo, prit un corsaire anglais et un autre navire très richement chargé. Le coût de son armement ne montait guère qu'à 62,000 livres, tandis que ses prises dépassaient déjà une valeur de plus de 200,000. Aussi les négociants de Bayonne demandèrent-ils au roi la frégate VAmphitritc, pour l'armer en course. Enfin, deux corsaires bayonnais soutenaient un brillant combat contre une frégate anglaise de 40 canons. Mais bientôt la liste des désastres maritimes recommence (1).
Dans une lettre adressée par la Chambre de commerce de Bayonne au député Dulivier, elle se plaint que pas un seul des navires de ses ports qui reviennent d'Amérique ne parvient pas à échapper aux Anglais. De plus, le chevalier de Nac-Marnara refusa d'escorter quelques vaisseaux qu'il affaiblit encore en leur enlevant cinquante hommes. Il fut cause de la perte du corsaire les Deux Amis, commandé par le brave capitaine Ducrabon, de Bayonne. Celui-ci fut pris par une frégate anglaise de 36 canons, à la suite d'un combat très meurtrier pendant lequel Ducrabon fut tué. Le chevalier de Nac-Marnara avait refusé de l'accompagner, et à eux deux ils auraient pris le vaisseau anglais (2).
Quelquefois les prises faites par les ennemis devenaient des plus dramatiques. Le fait suivant le démontrera d'une manière surabondante :
« Le sieur Barthélémy Pouget avait équipé, en mars 1743, un vaisseau de 230 tonneaux, nommé le Chevalier de Belle-Isle, et l'avait chargé de marchandises diverses à destination du Cap François. Le montant de cet armement, y compris les marchandises, dépassait 280,000 livres ; le
(i) Arch. de la Chambre de commerce de Bayonne, B, 4.
(2) Id., B, 25. — Le chevalier de Nac-Marnara, qui commandait les vaisseaux d'escorte, paraît avoir été un fléau pour les navires qu'il était chargé de protéger. Dans une lettre de la Chambre de commerce de Bordeaux au député, il est dit ; « Nos négociants auraient été tentés de porter plainte contre M. de Magninimarra, commandant le vaisseau du roi le Canada qui, en partant de Saint-Domingue trois jours après la publication de la guerre, n'a pas voulu attendre un seul jour plusieurs vaisseaux marchands cjuy en vouloient partir sous son escorte et quy a eu la duretté d'abandonner dans le débouquement trois vaisseaux partis ^vec luy et qui ont été pris (ç septembre 1744). * Inventaire sommaire da çArchins.
sieur Guillaume Lavesque, capitaine dans la marine marchande, avait reçu le commandement de ce vaisseau.
(( La traversée fut des plus heureuses. Le 16 avril 1744, le Chemlier de Belle-Isle appareillait de nouveau et quittait le Cap avec une forte cargaison de sucre et d*indigo ; il recevait encore à bord deux barils et cinq sacs d'argent adressés au sieur Pouget. Le 28 du même mois, il était attaqué par un vaisseau masqué qui n'était autre qu'un vaisseau anglais ; pendant près de deux heures, le Chevalier de Belle-Isle iuicrihlé de boulets et de mitraille. « Non content de cela, constate le rapport de mer, ledit corsaire fît brûler de la manière la plus cruelle, non-seulement le navire et la cargaison, mais encore la plupart des gens composant l'équipage : le capitaine Lavesque mourut l'un des premiers dans les flammes, et ce ne fut que par un effet de la Providence que le sieur Jean Lafargue, capitaine en second, et quelques matelots furent sauvés )) (1).
La guerre de Sept ans fit aussi éprouver des pertes cruelles au commerce de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz. Le corsaire VEole se perdit sur la Barre, et son épave fut pendant longtemps un obstacle et un danger pour la navigation. Les équipages du Constant et du Chemlier de Barreau furent décimés par une maladie épidémique dont nous aurons à nous occuper plus loin. En outre, les racontars des gazetiers de Paris sur les prises faites par les corsaires de Bayonne pouvant attirer l'attention du gouvernement anglais et lui donner l'idée d'envoyer des frégates croiser sur les côtes, la Chambre de commerce leur écrivit pour les prier de mettre désormais plus de discrétion dans leurs relations.
Il y avait, disent les Bayonnais, vers 1758, 3,000 matelots pris sur des corsaires de ce port et qui languissaient dans les prisons d'Angleterre (2). A la même époque, la barque la Vivandière, de Bayonne, qui portait des piastres, fut arrêtée par des pirates de Salé, et l'on trouvera plus loin la liste complète des navires de commerce capturés par les Anglais, et dont la valeur montait à une somme considérable. Un grand nombre de Bayonnais captifs des pirates des côtes algériennes furent rachetés par les Pères de la Merci.
(i) Arch. départementales de la Gironde, 3,47c. — Communay, Us grands négociants bordelais, p. 85.
(2) Le registre de correspondance de la Chambre de commerce de Bordeaux, G, 4,263, conticit la curieuse mention suivante : « A la Chambre de Bayonne sur la mise en liberté des matelots prisonniers ; en marge : « La Chambre a délibéré de ne plus leur écrire, attendeu qu'ils renvoyèrent la lettre cy- « contre avec son enveloppe sous l'adresse au secrétaire, sans réponse. » Invent, sommaire.