‹ Les corsaires sous l'ancien régimeChapitre 46 sur 103 · DE SEPT ANS · texte numérisé non relu

DE SEPT ANS

Le Comte de Maurepas. — Les corsaires de Dunkerque, Boulogne, Granville, Calais, Saint-Malo, Nantes, Bayonne, Bordeaux, Dieppe, Marseille et Saint-Jean-de-Luz. — Le capiuine Rozier. — Epées d*honneur. — Un singulier corsaire. — Les galères armées en course. — Le capitaine Canon. — Le feu aux poudres. — Le Maréchal de BelMsle et le capiuine Thurot. — Une men'eilleuse croisière — Flottille de corsaires. — Combat contre une frégate anglaise. — Le Chauvelin. — Mouillage à Flessingue. — 6ç boulets dans la coque. — Tempêtes. — Prise d'une frégate. ~~ Le BrlU-IsU à la dérive. — Les glaces de Norvège. — Gothembourg. — Prises sur prises. — Un contre deux. — Salué par une dame. — Un corsaire contre dix-sept navires. — Mouillage sur la côte d'Irlande. — Riches captures. — Désarmement du Helle^hU après une année de croisière.

On sait comment commença cette funeste guerre de Sept ans, qui devait coûter à la France quelques-unes de ses plus belles colonies. Les hostilités furent ouvertes bien avant la déclaration de guerre, qui n'eut lieu que le 16 juin 1756.

Les corsaires français avaient fait de très nombreuses captures. L'un d'eux, nommé de Cock, commandant le Cowte de Maurepas, de Dunkerque, armé seulement de 16 canons, soutint un combat devant Calais, au mois d'octobre 1756, contre un bâtiment de guerre anglais de 36 canons, et, à la fin de décembre de la môme année, se défendit avec avantage, près d'Ostende, contre quatre corsaires réunis, Tun de 16, l'autre de 12 et les deux autres de 8 canons. En moins de deux mois, il rançonna quinze navires anglais et, en garantie de la rançon, il conduisit des otages à Dunkerque. Ce que faisait le capitaine de Cock, cent autres capitaines à la course le faisaient, avec plus ou moins d'éclat, dans le même temps.

Pendant l'année 1757, on distingua surtout les capitaines Canon, sur le Prince de Souhise ; Dumont, sur le Duc de Penthièvre ; de Lisle, sur le Hardi-Mendiant ; d'IIouat, sur le Comte de Saint-Germain ; Bachelier, sur le Saint-Louis ; Berlamont, sur r.4st>; de Cock, sur le Comte de Maurepas; Morel, sur VActif, corsaires de Dunkerque; Louis Bray, sur le Marquis de Villequier ; Dupont, sur le Danger; Libert, sur le Duc d'Aumont ; Sauvé, sur le Général Lally : Papin, sur la Marquise de Ueringhen, corsaires de Boulogne ; Magnonnet, sur le Machault, de Granville ; Potier, sur le Romieu et sur le Bart ; Bonvarlet, sur V'Hohereau,

ces deux de Calais ; Desbois, sur le Puyzieulx ; Bourdas et Bréville, sur la Vengeance; Thomas, sur le Utic d\iiguillon, de Saint-Malo ; Poitevia, sur la France, de Nantes ; Jean Samson, sur V Amiral ; Lavernis, sur V Aurore; Dotatu, sur VEspérance; Martin Lafargue et Forestier, sur VAigky ces quatre, corsaires de Rayonne ; Gautier, sur le Furet; Jalineau, sur la Comtesse de Noailles ; Rosier, sur le Robuste ; Lalande, sur le Prévôt de Paris, de Rordeaux ; Rellanger, sur le Caincy ; Feray, sur le Comte d'Aiguillon, de Dieppe ; Icard, sur la Marie ; Martiche, sur le Grandilfeararwîre ;Poulhariez et Magy, sur la Marie-Désirée ; Roucleng, sur le flot Gaspard, ces quatre, corsaires de Marseille ; et Marsans Haraneder, sur la Basquaise, de Saint-Jean-de-Luz.

Le capitaine Rosier s'était chargé de transporter au Canada cent cinquante volontaires étrangers, commandés par le chevalier de Saint- Rome. Il appareilla de la rivière de Rordeaux, le 8 avril 1757, avec son bâtiment le Robuste, de 24 canons et de 74 hommes d'équipage, en dehors de ces volontaires pris à son bord. Cinq jours après, il eut connaissance d'une frégate anglaise, de 36 canons et 260 hommes d'équipage, avec laquelle il lui fallut engager en trois jours trois combats consécutifs. Les deux derniers furent terribles. Rosier força la frégate à l'abandonner, mais il dut penser à relâcher à La Rochelle pour s'y réparer. Il suivait cette route quand, le 17 du même mois, un nouvel ennemi lui survint, alors que le Robuste n'avait plus que son mât de misaine et son beaupré ; c'était un corsaire de 16 canons, 28 pierriers et 200 hommes d'équipage que, dans cet état, il dégréa et força à se retirer. Le même soir, le Robuste vint mouiller à l'entrée du pertuis d'Antioche et, le lendemain, il fut obligé de se faire touer par trois traversiers pour entrer en rade.

Le brevet de lieutenant de frégate et une gratification furent donnés à Rosier après ces combats. Un semblable brevet fut aussi expédié au capitaine Canon, du Prince de SoubisCy et des épées d'honneur furent envoyées à Martin Lafargue et à Forestier, son second du corsaire V Aigle.

C'était une émulation extrême, parmi les armateurs, à qui ferait construire et mettrait en course le plus de navires. Au moment où les galères étaient délaissées, un échevin de Marseille, nommé Couturier, eut la singulière idée de ressusciter une sorte de bâtiment moyen âge, à voiles et à rames, du genre des anciennes ramberges. Il la fit dresser dans les proportions d'un vaisseau de cinquante canons ; elle était percée sur son pont pour 20 canons de dix-huit livres de balles, et elle devait avoir un entre-deux-ponts volant pour y placer la vogue de soixante avirons, afin, dit le Mercure de France du mois de septembre 1737, que, dans un temps calme, elle pût au besoin faire usage de ses avirons aussi légèrement qu'une galère.

Vers cette époque, deux officiers de marine, de Glandevez, de la famille du chef d'escadre, et de Grasse, eurent l'idée de faire servir à la course deux des galères abandonnées, de Marseille. Ils partirent sur le Brare et la Duchesse, et se rendirent maîtres d'un corsaire anglais, de seize canons et cent dix hommes d'équipage, qu'ils conduisirent à Cette.

En 1751), le capitaine armateur Cornick, de Bordeaux, montant la Félicité, se défendit vaillamment contre deux frégates et une corvette anglaise qui l'attaquèrent à demi-portée de pistolet, les repoussa et mouilla, malgré elles, en rade de l'île de Modène.

Du l«f juin 1750 au !«»■ juin 1760 seulement, les armateurs français prirent, d'après le relevé même des registres de Londres, 2,539 bâtiments contre 944 qu'on leur avait enlevés et qui, la plupart, étaient des navires de pêche.

Le capitaine Canon avait été chargé d'accompagner un convoi considérable pour la Nouvelle- France. Quand il y arriva, elle était devenue anglaise ou près de le devenir. Pour comble de malheur, trois des bâtiments qu'il escortait, le Senectère, le Duc de Fronsac, et on faesait quelle ombre ou parodie du Soleil Uoyai si tristement éteint en 1759, échouèrent à quelque distance de Québec. Une frégate ennemie fut aussitôt détachée pour les piller. Le capitaine du Senectère se jeta avec son monde dans un esquif, après avoir mis le feu à une mèche communiquant à la sainte-barbe du bâtiment abandonné. Les Anglais, qui ne s'en doutaient pas, ne furent pas plus tôt passés sur le Senectère, qu'une horrible détonation se fit entendre et qu'ils sautèrent avec les débris du bâtiment. Pendant ce temps, le capitaine Canon, monté sur le Machault, remarquant que la frégate anglaise, poussée par le vent et la marée, dérivait de son cùlé, envoya contre elle une chaloupe armée et montée de quarante hommes qui allèrent résolument à l'abordage et l'enlevèrent. Le capitaine Canon l'emmena sur les eûtes de Bretagne, avec presque tout son convoi qu'il avait sauvé (1\

L'un des plus brillants corsaires de cette époque fut le capitaine Thurot. Il naquit à Nuits, en Bourgogne, d'une bonne famille bourgeoise. La première guerre de 1744 le trouva embarqué, en qualité de chirurgien, à bord d'un corsaire de Dunkerque. Il fut fait prisonnier par les Anglais et s'évada.

Protégé par le maréchal de Belle-Isle, il arma, en 1756, une petite flottille avec laquelle il devait accomplir les plus grands exploits. C'étaient d'abord les deux frégates, le Belle-lsle et le Chauvelin, de 30 canons de 12, et deux corvettes, dont une de dix canons de 4, nommée le Bastieii,

(i) Guérin.

matée en bateau, avait 60 hommes d'équipage ; l'autre, le (iros-Thowas, n'avait que six canons de 3 et trente hommes. Le principal objet de cet armement était de s'emparer d'un convoi chargé de fourrures venant d'Arkhangel et qui devait relâcher aux Orcades.

Thurot mit à la voile de Saint-Malo le 12 février 1757, à 5 heures du matin et alla mouiller sur le Vieux Banc. Le Bastien, qu'il avait envoyé à la découverte, revint lui annoncer quïl avait eu connaissance de deux vaisseaux anglais dont l'un paraissait être armé de GO pièces de canon et l'autre de 30.

Les équipages étaient pleins d'ardeur, et on se disposait au combat, lorsque les ennemis furent rejoints par un vaisseau de 74, qui les obligea à rester où ils se trouvaient, tandis que le Bastien était capturé sous leurs yeux. Le corsaire se retira sous le cap Frebelle. Cependant il prit la mer le 24 et, le môme soir, il était en vue des côtes d'Angleterre.

Le lendemain, il aperçut, entre Porlland et Pool, un brigantin qui, pour lui échapper, arbora le pavillon hollandais. Mais il fut amariné : c'était le ttotterdairiy capitaine Edouard Barry, revenant de St-Christophe, chargé de sucre et de café.

Le môme jour, et dans les mômes eaux, il vit un vaisseau qui longeait la côte. Il le prit tout d'abord pour un navire marchand. Mais c'était une frégate anglaise à peu près de la môme force que le Belle-Jsle. Elle avait eu le temps de se préparer au combat et, s'étant approchée, lui lâcha sa bordée d'artillerie, de pierriers et de mousqueterie, avant qu'il ait pu tirer un seul coup de canon. La confusion qui s'était mise sur son bord fut encore augmentée par un accident, car on s'aperçut tout à coup que les hunes étaient en feu et allaient communiquer l'incendie à la voilure. Mais Thurot ne se laisse pas abattre et donne les ordres les plus prompts et les plus énergiques. Bientôt le feu est éteint, et un combat terrible s'engage entre les deux vaisseaux. L'artillerie du Bellelsle est si vigoureusement servie que la frégate anglaise ne peut plus faire usage que de deux de ses canons. Thurot allait monter à l'abordage, lorsque son grand hunier tombe sur le pont, et l'ennemi en profite pour gagner la terre, vent arrière. En ce moment, Thurot aperçut le Chauvelin et lui fit des signaux de reconnaissance. Le Chauvelin poursuivit vivement l'ennemi et était sur le point de l'atteindre, lorsque le sieur de Châteaubrillant, qui commandait sur l'avant, aperçut qu'on avait la terre sous le beaupré et en avertit le capitaine, qui abandonna la poursuite.

Le combat avait duré trois heures ; les mâts de misaine et de beaupré étaient percés d'un boulet. Un autre boulet avait traversé le vaisseau de l'avant à l'arrière, en tuant sept hommes. En tout le Belle-hie eut 14 hommes tués et 2G blessés. Les gazettes de cette époque disent que le navire anglais était le Southampton, capitaine Gill-Christ, qui portait de

Targent aux ouvriers de la marine de Plymouth. Il avait été si maltraité dans cette affaire, qu'on fut obligé de le faire entrer dans le port de cette ville, et que ses réparations durèrent trois mois. Ce vaisseau passait pour le plus fm voilier de la marine anglaise.

Thurot dut s'applaudir de ne pas Tavoir poursuivi plus longtemps, car, s*il s'en était emparé, il eût été pris lui-même par trois gros vaisseaux que le bruit du combat avait attirés. Il les aperçut à la pointe du jour et, voyant qu'ils faisaient tous leurs efforts pour le rejoindre,Jl s'en éloigna en bordant ses avirons. Vers une heure de l'après-midi, la mer étant devenue très calme, les vaisseaux anglais lui détachèrent neuf chaloupes, qui s'approchèrent dé la flottille de Thurot jusqu'à une demi-portée de canon. 11 aurait pu les couler, mais il défendit qu'on tirât sur elles. A l'entrée de la nuit, il recommença la manœuvre de ses avirons et se mit hors de portée. Le lendemain, il aperçut un petit corsaire anglais conduisant un bateau d'Ostende qu'il avait capturé. Il vint donner dans la flottille des corsaires et passa entre les deux frégates. Le Chauvelin lui lâcha sa bordée, qui l'épouvanta tellement qu'il fut quelque temps sans pouvoir manœuvrer. Thurot fit amener l'ostendois et se serait emparé facilement du corsaire, mais il craignit d'être atteint par les trois vaisseaux anglais qui le suivaient toujours, et il négligea cette prise. Il vint mouiller entre la pointe des Blonnées et Calais et envoya à terre ses blessés, les prisonniers et les papiers des prises.

Puis, il porta au large et s'empara d'un paquebot qui transportait des passagers de Douvres à Ostende. En ce moment, la mer devint extrêmement grosse et la prise fut obligée de faire route pour la France. Le grand màt de hune de la frégate, qui avait été fort endommagé dans le dernier combat, ainsi que le mât de misaine et le beaupré, ne purent résister à cet assaut. Heureusement le sang-froid de Thurot remédia à tout, et le vaisseau fut sauvé.

Le vent s'était calmé et le Chautelin, qui avait joint le Belle-lsle, l'avait pris à la remorque, lorsque Thurot eut connaissance de trois frégates anglaises. La plus forte s'approcha du Chauvelin et lui lâcha une bordée à portée de mousquet. Le sieur Duhoux-Desages lui répondit avec une telle vivacité, que la frégate ennemie vira de bord et fut rejoindre les deux autres qui ne tiraient que de loin. Puis elles revinrent à la charge. Le C/iaMce/tM leur tint tête avec intrépidité et les obligea à lâcher prise.

Dans cette affaire, le Chauvelin eut deux hommes tués et douze blessés. Parmi ceux-ci se trouvait M. de la Tour-Audaye, jeune capitaine de Saiut-Malo qui, au commencement de la guerre, avait fait une brillante croisière avec un corsaire de dix canons. Il avait été destiné à commander la frégate la Marquise qui, n'étant pas prête, fut laissée à Saint- Malo.

Le Chauvelin continua à remorquer le Belle-Isle jusque dans la rade de Flessingue, en Zélande. Malgré toute Tactivité qu*il apporta à ses réparations, il ne put appareiller que le 18 septembre. Comme il doublait les tours de Flessingue, il chassa un brigantin, toutes voiles dehors, sans s'apercevoir que sa flottille elle-même était chassée par trois vaisseaux de guerre et deux frégates. Il en fut averti par un coup de canon que tira le Gros-Thomas qui, n'ayant pu le suivre, amenait son pavillon. Thurot, voyant que les vaisseaux de guerre étaient à plus de deux lieues des frégates, assaillit ces dernières avec vigueur, les accablant des feux de son artillerie et de sa mousqueterie, et causant sur leur bord les plus grands ravages. Le combat durait déjà depuis plus d'une heure et demie, lorsqu'il vit que l'un des vaisseaux avait gagné l'avantage du vent et le serrait de près.

Les forces qui arrivaient étaient trop grandes. Thurot était trop habile manœuvrier pour se laisser prendre ainsi de court. Il se dégage du combat et pousse au large tout en saluant Tennemi d'une dernière volée de canons et de mousqueterie. Le Chauvelin, qui était plus au vent, doubla les tours de Flessingue et mouilla ; le Belle-Isle le suivait de près, lorsqu'un accident qui survint faillit le faire périr. La vergue de son petit hunier se rompit par le milieu et, pendant le temps très court que l'on mit à la réparer, les vaisseaux de guerre, arrivant à demi-portée de canon, le foudroyèrent de leurs batteries hautes et basses. Ses mâts furent brisés et son gréement mis en pièces. En moins de trois minutes, Thurot, qui sentait son sang-froid grandir avec le danger, dégagea sa grande vergue et la joignit au tronçon du grand mât. La vergue d'arti mon servit de beaupré, et plusieurs voiles furent déployées au moment même où le vent se mita fraîchir. Une chaloupe envoyée par Je Chauvelin le remorqua dans la rade de Flessingue, où il fut tout étonné de retrouver le Gros-Thomas. Les frégates n'avaient pas eu le temps d'amariner, et il avait profité du désordre du combat pour s'échapper.

On fit la visite du Belle-Isle, et on y trouva 63 boulets de 36 et de 24, dont trois à fleur d'eau, qui faisaient des voies considérables. Malgré ce désastre, Thurot n'avait perdu que cinq hommes.

Pendant le temps qu'on employait à radouber le vaisseau, le Chauvelin sortit deux fois avec le Gros-Thomas qui lui servait d'éclaireur. La seconde fois il rentra seul, et ce fut pour apprendre à Thurot la perte de la corvette capturée devant lui, que non-seulement il n'avait pas pu la secourir, mais encore qu'il avait été fort heureux d'échapper à deux frégates de quarante canons qui l'avaient poursuivi.

Les travaux étant achevés, Thurot remit à la voile avec le Chauvelin ; il battit la mer pendant sept jours sans rencontrer autre chose qu'un petit brigantin sur son lest, qui était parti la veille de la baie d'Edim-

bourg. Il s*cQ empara, mais craignant d'être découvert, il refusa cent guinées de rançon que lui olïrit le capitaine, et préféra brûler le navire, après avoir pris son équipage sur son bord.

Le 4 octobre, il aperçut la pointe de Flamborough, car jusqu*alors il s'était tenu constamment au large, afin de mieux déguiser sa présence. Mais le vent augmentant considérablement, et craignant d'être emporté au-delà des Orcades, il résolut de relâcher dans la baie de Murry Frith: il rangea la pointe de Buchan-Xess et courut sous pavillon anglais, à une demi-lieue de terre, mais il ne put trouver d'autre mouillage que la rade de Findel-Horn, petite ville d'Ecosse ; il y jeta l'ancre, le 5 octobre, afin d'être plus à portée. Le vent, qui s'était calmé un peu, s'éleva, vers dix heures du soir, avec une telle violence que les deux câbles du Chauvelin se rompirent et le vaisseau dériva. Thurot le perdit bientôt de vue, et ne put le rejoindre durant le reste delà campagne.

Il fit tous ses efforts pour le rejoindre le lendemain même ; la tempête continuait toujours et une épaisse brume lui fit perdre toute espérance à cet égard. Cet événement fut d'autant plus fâcheux qu'il était difficile de trouver un officier qui l'eût mieux secondé que M. Desages, le commandant du Chautelin,

Cependant le Belle-Tsie souffrait beaucoup : un coup de vent rompit le beaupré, et il entraîna avec lui tous les autres mâts. Le navire, sans mâts et sans voiles, se mit en travers à la lame, de sorte qu'à chaque instant on craignait de le voir couler à fond. A ce danger en succéda bientôt un autre plus terrible : la nuit était arrivée sans qu'il eût été possible d'établir aucune voile, et le corsaire se trouvait à huit lieues de la pointe sud de l'ile de Shetland. La roule qu'il faisait, poussé par les vagues, devait le jeter, vers le milieu de la nuit, sur les côtes de cette île, où il se serait infailliblement brisé, et sans qu'il fût possible de sauver un seul homme de l'équipage. Thurot garda tout son sang-froid et raffermit le courage de ses hommes. En un instant, le vaisseau fut débarrassé de ses débris. Réduit à trois corps de mâts, qui n'avaient pas plus de 15 pieds de hauteur, le capitaine fit capeler une poulie sur le màt d'artimon et, par ce moyen, réussit à établir un foc à l'aide duquel il parvint à se maintenir debout à la lame. Le jour revint et trouva le vent tombé et la mer s'apaisant rapidement. Un des huniers de rechange servit de misaine, le grand perroquet tint lieu de grand'voile et, ainsi orienté, le vaisseau se remit en route.

11 fallait tenter un coup d'audace. Le Belle-Isle ne pouvait continuer sa croisière en cet état, et on résolut d'aller mouiller aux îles Shetland sous pavillon hollandais. On courut vers la terre, on tira le canon pour demander des secours, et des pilotes firent entrer le navire dans la baie de Connestienne, où il lui fut fourni des vivres et autres choses nécessaires.

Quoique son vaisseau fût en très mauvais étal, Tliurot n'avait cependant pas renoncé à son premier dessein. Mais il apprit que la flotte qu'il attendait était déjà passée depuis vingt jours, sans s'être arrêtée aux Orcades. Au bout de quatre ou cinq jours il partit des îles de Sbetland et dirigea sa route sur Bergen. Le 19 octobre, une frégate de 26 canons, portant pavillon britannique, vint par le travers du Delle-hle, à demiportée de canon. Comme Thurot avait arboré les couleurs anglaises, l'équipage de la frégate s'était répandu le long des agrès et salua le corsaire par des bourras répétés. Tout à coup, la scène cbnngea : le pavillon anglais fut abattu, le blanc monta majestueusement k sa place, tandis qu'une déclnrge d'artillerie et de mousqueterie mettait 00 hommes hors de combat, y compris trois des principaux officiers; le reste de l'équipage courut se cacher dans la cale et. après quelques faibles volées, ils amenèrent leur pavillon.

C'était une frégate du roi, et Thurot avait donné des ordres sévères pour la ménager, mais on ne put sauver l'équipage, et les effets des matelots furent pillés. -

Après avoir transporté les prisonniers sur le Belle-hle, Thurot se dirigea vers Bergen ; mais, sans cesse contnu'ié par les vents, il n'arriva que le 30 octobre.

Ce ne fut qu'avec beaucoup (le dilficullés qu'il parvint à se procurer le^ objets dont il avait besoin. Il y avait dans ce port un navire français arrivant d'Amérique et dont Thurot voulut acheter la mature. Le caj)!taine s'y étant refusé, le corsaire se saisit du navire et acheva ses réparations. Il appareilla do la rade de Bergen le 23 décembre ; mais à peine dehors, il fut encore assailli par une tempête furieuse, et un coup de vent épouvantable rompit par le milieu son grand màt, qui avait été fait de plusieurs pièces, et dont la chute entraîna celle du perroquet de fougue.

La mer fut si grosse pendant trois jours qu'il fut impsssible d'établir aucune voile. Enfin, le quatrième jour, on profila d'un peu de calme pour établir un petit màt de hune, et le vaisseau resta dans cet état jusqu'au 4 janvier 1738. Un nouveau coup de vent vint détruire cette uniqueesperancedepouvoirgagnerlalerre.il était à craindre que le Belle-Isle, emporté par les vagues, et dérivant toujours vers le Nord^ n'allât se briser sur les glaces, dont il n'était pas éloigné. Thurot fit faire un mât de misaine de la grande vergue et, malgré la violence du roulis, il eut le bonheur de l'établir.

Cependant, les vents et le courant portaient toujours au Nord, et le 15 janvier, le vaisseau était déjà près de l'Islande, entre les 64« et Go» degrés de latitude Nord : jamais peut-être aucun navire ne s'était trouvé dans ces parages, à une époque où l'on n'avait que quatre heures de jour.

Si le môme temps eût continué, il ne serait resté d'autre ressource que de gagner la Russie, au risque de manquer absolument de vivres et de périr dans les glaces. L'équipage, qui n'avait alors que douze onces de pain par jour, allait être réduit à six, lorsque la mer s'étant un peu calmée et les vents devenant moins contraires, Thurot louvoya de façon que, le 17, il eut connaissance de la côte de Norvège, par les 62 degrés et demi et, résolu de ne point la perdre de vue, il parvint, quatre jours plus tard, à gagner la hauteur de Bergen.

Une partie des officiers et de l'équipage témoignaient le désir d'entrer dans la passe du Nord de cette ville ; mais Thurot, informé du projet que plusieurs d'entr'eux avaient formé de l'abandonner, et sachant d'ailleurs, par expérience, combien il était difficile de se procurer dans cette ville des vivres et des mâtures, refusa d'y entrer et prit le sage parti, malgré les murmures de l'équipage et la proximité des glaces, d'aller promptement à Gothembourg, ville de Suède, qui devait lui offrir toutes les ressources qu'il pouvait désirer. Il se contenta de ranger toujours la côte de Norvège, afin d'avoir, en cas de besoin, un port sous le vent, et aussi pour ne pas périr de faim. Le 22, le vent étant devenu plus favorable, il doubla le cap d'Erneus, pointe de Norvège, qui forme, avec le Jutland, l'entrée de la mer Baltique.

Après avoir essuyé encore quelques tempêtes qui l'obligèrent à relâcher dans la baie de Streinfjord, près de Mandai, en Norvège, il mouilla» le lor février, à l'entrée de la rivière de Gothembourg. Il fit des signaux, alluma des feux, tira le canon, mais personne ne parut. La crainte de se voir pris par les glaces l'obligea à braver sans pilote une rade qui lui était inconnue. Ce ne fut pas sans danger qu'il arriva dans le port. Cinq jours auparavant plusieurs navires avaient péri en essayant d'y pénétrer.

Le Belle-Isle resta à Gothembourg jusqu'au 11 mai et n'en sortit que complètement réparé et bien approvisionné.

Il appareilla le 11 de ce mois, et le 17 il était déjà en vue de Newcastle. Sa première prise fut le Williavi-et-Charles, allant de Newcastle à Arundel. Dans les cinq jours suivants, il captura successivement la Sainte-Marthe, la Prudente-Marie , V Amitié de Sunderland et le Roussio ; tous ces bâtiments étaient chargés de charbon de terre.

Le 26 mai, à 8 lieues d'Edimbourg, il eut connaissance de quatre navires et, les prenant pour des marchands, il leur appuya vivement la chasse. Les deux derniers étaient des frégates du roi, le Dauphin et le Solebay, qui virèrent de bord et coururent sur lui avec tant de rapidité, qu'il lui eôt été impossible d'éviter le combat, alors môme qu'il l'eût voulu. En un instant, il se trouva entre deux feux et à portée de pistolet. (( Ceux qui commandent, dit un mémoire du temps, le somment de

(( baisser pavillon : ils croyent avoir affaire à un homme ordinaire ; mais (( ils ne sont pas longtemps à connoltre qu'ils se sont trompés. Thurot « arme de son courage et de sa haine contre les Anglois ceux qui sont « sur son bord, et se dispose à vendre cher la victoire : le feu mutuel du « canon et de la mousqueterie rend le premier choc terrible et très (( meurtrier ; Thurot, sans cesse attentif à la manœuvre et à Tartillerie, « est comme un lion dont le danger augmente la fureur : les soldats, « excités par Tintrépidité de leur chef, combattent avec un acharnement « sans égal : on fait de part et d*autre des prodiges de valeur : le capitaine « Graig, qui commandait le Solebay, reçoit une blessure très dangereuse « à la gorge ; le capitaipe du Dauphin, M. Maclowc, est tué. Enfin, après (( sept heures du combat le plus vif et le plus opiniâtre, un coup heureux, « qui met le feu aux poudres de la frégate de bas bord, délivre Thurot (( d*un de ses ennemis ; Tautre vaisseau, totalement désemparé et ayant « perdu beaucoup de monde, aime mieux gagner le large que de « s'exposer à tenter d'attirer sur lui une victoire que l'éloignement de « son camarade sembloit ranger du côté de Thurot. »

Cependant il avait eu dix-neuf hommes tués et trente-quatre blessés.

Après ce combat héroïque, le corsaire fit changer ses voiles et réparer son gréement, qui avait été criblé. A peine avait-il fini de jumeler son mât d'artimon, qu'il eut la connaissance d'un bâtiment qu'il visita. Celuici, se croyant au moment d'être attaqué, se dit neutre et arbora le pavillon danois. Thurot en profita pour mettre sur son bord six prisonniers malades qu'il avait depuis longtemps.

-Le 30 mai, il fit amener une chaloupe anglaise avec laquelle il vint mouiller à Mendale, en Norvège. VEmérillon, petite quaiche, portant dix pièces de canon et 40 hommes d'équipage, vint se placer à côté de lui. Dans ce port, il travailla à mettre son mât de misaine et son grand mât deux pieds déplus sur l'avant, et ce fut alors qu'il apprit que quelques navires marchands étaient au moment d'appareiller d'un port voisin. Aussitôt, il arma sa chaloupe anglaise de 4 pierriers et de 20 hommes, la nomma le « Houmar », en donna le commandement au sieur Payen, et l'envoya , de conserve avec YEmérillon, à la recherche de ces vaisseaux. A son grand étonnement, ils revinrent au bout de quelques heures avec chacun une prise, le Christian, chargé de charbon, et le Bourgau, dont la cargaison consistait en chanvre, fer et lin. Thurot chargea ses blessés à bord de VEmérillon, et l'expédia pour Christiansand, où il devait les mettre à terre et procéder à la vente des deux prises.

Le 4 juin, il leva l'ancre et alla reprendre sa croisière dans le Catégat. Pendant tout le jour, il donna la chasse à des navires qu'il fut obligé de relâcher, parce que c'étaient des neutres. A la hauteur de la tour de feu de Skagen, il prit le brigantin anglais V Amitié, et le lendemain Payeq

amarina la Catherine. Celte prise fut suivie de celle du senau le Lothean. Thurot eut bien voulu aller à Christiansand, afin d'y reprendre les équipages des deux prises que ïEmérillon y avait escortées ; mais ayant connu la terre de Maelstrand, il jugei plus à propos de courir sur la tour de Wingo, près Gotheinbourg, que de s'exposer à perdre ses prises. Il mouilla à Tembouchure de la rivière où, à sa grande satisfaction, il trouva VEmérillon que le vent y avait porté malgré lui.

Le 12 juin, il fut rejoint par sa goélette, le Coureur, qui revenait de Gothembourg, et il expédia le Iloumar pour Elseneur et Copenhague. Le surlendemain, le Coureur fit trois prises que Thurot envoya à Christiansand, sous Tescorte de la goélette. Le 14, au moment de partir, il se trouva en vue d'une flotte marchande, escortée de deux vaisseaux de guerre qui firent, par trois fois, feu de trois coups de canon. 11 comprit que c'était un signal pour appeler les navires anglais qui étaient dans la rade. Il ne se trompait pas: sur les onze heures du soir, huit à neuf bâtiments, de différentes grandeurs, sortirent pour rejoindre leur escorte et commencèrent leur navigation de conserve.

Thurot avait toujours battu pavillon danois, et ses ennemis n'avaient pu le soupçonner d'être Français ; il se hûta d'appareiller et suivit la flotte dans le dessein de s'emparer de ceux qui s'en écarteraient. Bientôt il en accoste un, le somme de se rendre, l'amarine et l'expédie pour Gothembourg. Cette prise était chargée de draps, de chanvre, et portait seize canons.

11 battit la mer jusqu'au 19 sans avoir fait d'autre rencontre que les trois brigantins, la Marguerite, Y Elisabeth et la Sailly, qu'il enleva : le 22, il se trouva chassé par deux frégates, l'une de M et l'autre de 36 pièces de canon. 11 fut obligé de se réfugier avec ses prises dans la baie d'Armesound. Bientôt il remit en mer et s'empara, sur les côtes de Suède, des deux senaus, la Jern et le Success, qui amenèrent au premier coup de canon. Il y mit deux équipages de prise et les expédia pour Christiansand.

A peine avait-il achevé cette capture, que le corsaire aperçut deux petits navires qui fuyaient toutes voiles dehors. Il ne put parvenir à les atteindre que le lendemain ; l'un se rendit sans résistance, l'autre n'amena qu'après quelques coups de canon et qu'il eut reconnu le pavillon français. Fûché d'avoir perdu ses peines, Thurot lui reprocha un peu durement de ne s'être pas rendu plus tôt. « Sans votre couleur, « répondit le capitaine, vous ne nous auriez pas en votre pouvoir, et « je mettrai plutôt le feu à mon navire que de le rendre à aucun (( anglais. »

Thurot, charmé de cette réponse déterminée, lui rendit sa prise et continua sa croisière.

Le 17, il donna la chasse à un grand senau battant pavillon suédois ; rayant atteint, il envoya quelques hommes et un lieutenant pour le visiter. Le capitaine était parvenu à persuader à l'officier qu'il était neutre, et Ton commençait à se rembarquer dans le canot, lorsqu'un matelot, qui était descendu dans la cale, fit la découverte d'un portefeuille contenant des titres prouvant incontestablement la validité de la prise. Ce navire, nommé le Jerm et l'Elisabeth, futamariné sur-le-champ, il était chargé de harengs et portait huit canons.

Thurot alla mouiller dans la baie de Christiansand, sous le château de Fleckeren, qu'il salua de onze coups de canon, qui lui furent rendus coup pour coup (1).

Il remit en mer le 12 juillet et, après avoir reconnu les feux de la tour de Skagen, il eut en vue une flotte anglaise. C'était dix-sept pinques, armés en guerre, deux desquels portaient la flamme. Il yen avait onze à trois mâts, dont le plus petit était du port de 300 tonneaux. Plusieurs avaient 18 et 20 canons, en tout 130 bouches à feu. Ils se réunirent aussitôt qu'ils se furent aperçu qu'on leur donnait la chasse. Après avoir assemblé son conseil, Thurot dirige son vaisseau vers le centre de la ligne ennemie et fait un feu terrible des deux bords. Les pinques opposent une résistance opiniâtre, entourent le Belle-Isle et font pleuvoir sur lui une grêle de boulets.

La victoire sembla au moment de se déclarer pour eux. Thurot resta plus de deux heures sans pouvoir se dégager : il fut môme un moment où son équipage désespéra de son salut ; mais rien ne pouvait rebuter des soldats commandés par un chef aussi intrépide. Thurot indique lui-même où il faut frapper et dirige si bien ses coups, qu'il met en déroute toute la flotte; il la poursuit et s'empare du navire Georges-et- Joseph, Une grande pluie qui survint et l'obscurité de la nuit ne lui permirent pas de faire d'autres captures. Il eut dans cette affaire quatre tués et autant de blessés. •

Tant de succès épouvantèrent la marine marchande anglaise ; ses vaisseaux n'osèrent plus se montrer dans les mers du Nord. Le gouvernement britannique, fatigué des plaintes continuelles qu'il recevait à ce sujet et humilié de voir qu'une seule frégate désolait les côtes d'Angleterre et d'Ecosse, envoya à sa poursuite plusieurs vaisseaux de guerre ; mais tous les moyens qu'ils employèrent pour l'enlever ne servirent qu'à

(i) L*aut6ur anonyme de la vie de Thurot dit qu'il était extrêmement délicat sur tout ce qui concernait l'honneur du pavillon français. « Jamais il ne siiuoit un château ou un navire étranger qu'il ne fût sûr qu'on lui rendroii les mêmes honneurs. Avant de satisfaire à cette formalité d'usage, il envoya son lieutenant pour savoir si on répondroit à son salut ; le commandant ne s'y trouva pas ; mais sa femme, qui le remplaçoit à merveille, en cas de besoin, fit cette réponse : « Dites au capitaine Thurot que je serai charmée de recevoir sa politesse et que je lui rendrai coup pour coup. »

faire éclater son adresse ; pendant qu^ils le cherchaient, il enleva encore un senau anglais, le Blackney, et un brigantin, airec lesquels il vint mouiller à Christiansand, après avoir échappé à deux vaisseaux anglais dont Tun était le Chatam, En sortant de ce port, il fut poursuivi par deux autres navires ennemis, le Deptford et VÀquilon, Tun de soixantequatre canons, Tautre de quarante, qui Tattendaient sur les côtes de Norvège, mais qui ne purent le joindre.

Le 15 août, par une brume épaisse, il aperçut une frégate qui s*avançait vers lui ; déjà Thurot avait commandé le branle-bas de combat, lorsque la frégate anglaise fut jointe par deux autres et bientôt après par une quatrième, « qui arrivait sur lui vent arrière et toutes voiles dehors. Il jugea prudent de s'éloigner et, profitant de la brume, il gagna nie de Shetland, où il apprit que tous les vaisseaux anglais qu'il avait rencontrés le cherchaient depuis longtemps. Aussitôt, il quitta ces parages et, pour dérouter Tennemi, remonta vers le Nord, jusqu'aux îles Féroë, où il mouilla, fit des vivres et reprit aussitôt la mer.

Au bout de quelques jours d'e croisière, il s'aperçut que son vaisseau avait une voie d'eau considérable et que déjà les soutes étaient au moment ' d'être inondées. Ce fut dans cet état dangereux qu'il reconnut le cap Telling, en Irlande. Il était résolu de pénétrer dans la première anse qui serait capable de le recevoir, et il dépêcha son canot pour avoir quelque connaissance de la terre. Sur ce qui lui fut rapporté que l'abordage était impossible, il poussa au large et courut sur deux brigantins, le Jean et le Treuleré, qu'il prit près de l'île de Tony. Enfin, après avoir couru toute la journée le long de la côte d'Irlande, il mouilla dans l'anse appelée Long Swilly.

Pendant la journée du 31, il parvint à étancher la voie d'eau qui était près de la quille, et en même temps il envoya son petit canot à terre pour V faire des vivres.

Le !«'• septembre, il s'empara, près de l'île dlsla, du navire le Henry, de dix-huit canons, qui fit quelque résistance. Comme il finissait de donner ses expéditions au capitaine de prise, il eut connaissance de deux autres gros vaisseaux qui sortaient du canal Saint-Georges : il les chassa et les enleva après quelques coups de canon de part et d'autre : l'un, nommé le Carlstoicn, armé de douze canons et chargé de draps et de fils, venait de Liverpool et allaita la Caroline ; l'autre, la Britanniay armé de quatorze canons, allait à la Nouvelle-York, avec une forte cargaison de porcelaine, de draps et de sel.

Le 3 septembre, à la hauteur du cap Cantire, en Ecosse, il fit encore une prise : c'était V Amiral Ruyter, de dix huit canons, qui revenait du Port-au-Prince chargé de sucre, d'indip^o et de café, et que la frégate anglaise, la Boyne, avait enlevé aux Hollandais. Tous ces navires étaient considérables par leurs forces et leurs richesses.

Afin de donner le change aux vaisseaux ennemis, que le bruit de ses exploits avait fait sortir des ports d'Ecosse, Thurot s'éleva une seconde fois jusqu'à la hauteur des îles Féroë et vint ensuite mouiller, le 13 septembre, dans la rade de Bergen avec deux de ses prises ; les autres s'étaient séparées de lui.

Le 25 novembre, il poussa au large. Le 30, il eut en vue deux navires : le premier était de Dantzig ; le second, nommé le Biu^ton, trompé par le pavillon anglais qu'avait arboré le Belle-Isle, vint se ranger sous son beaupré pour lui dire qu'il était chargé de lin et de fer, qu'il avait pris à Pétersbourg pour Londres. Thurot, profitant de la confidence, l'amarina et l'expédia pour le port le plus prochain, qui était Flessingue, en Zélande. Cette prise fut suivie de celle du brigantin le Dublin. Après avoir battu la mer pendant quelque temps, il mouilla, le 5 décembre, à Ostende, où il séjourna un mois, pour y vendre ses prises, et vint enfin désarmer à Dunkerque, épuisé de fatigue et couvert de gloire.

Quoique cette merveilleuse croisière s'écarte complètement de notre sujet malheureusement trop restreint, nous avons tenu à la donner avec quelques détails, comme un type bien complet de ces navigations audacieuses dont l'histoire est trop peu connue. En effet, Thurot est plus répandu comme le promoteur de cette malheureuse expédition en Irlande, au cours de laquelle il trouva la mort, que comme simple corsaire, où il devait cependant se couvrir de gloire (1).

(i) Vie du capitaine Thurot, — Paris, 1791, in-8«.

Page 1