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LES ÉQUIPAGES DE CORSAIRES

Les instructions de l'armateur. — La police du bord et le châtiment des blasphémateurs. — La discipline à bo;d. — La croisière. — Précautions à prendre pour éviter la perte de rarmemcnt. — Les papiers des prises. — Les chefs de prises. — Les matières d*or et d'argent. — Société avec un autre corsaire. — Lieux de relâche. — Les pavillons et les signaux. — Les équipages. — L'étatmajor. — Les officiers surnuméraires. — Les officiers mariniers. — Les officiers non mariniers. — Les matelots, les novices et les mousses. — Les volontaiies ou soldats. — Les matelots étrangers. — Ordre de combat. — Epidémie à bord des corsaires. — Le Constant et le Chevalia' de barreau. — Le Lazaret — Mœurs des corsaires.

Les précieux documents que nous possédons sur les corsaires bayonnais nous permettent déparier des équipages avec quelque détail. Mais avant de commencer cette étude, nous devons dire quelques mots des instructions données par les armateurs à leurs capitaines, et qui leur indiquent la marche qu'ils doivent suivre dans leurs croisières. Nous nous contenterons d'un seul document de ce genre ; les autres variant assez peu, du moins quant au fond môme de ces prescriptions :

« Ordres et instructions pour Monsieur Georges Forestier, et pour les officiers majors du corsaire la Diane, pour aller faire la course durant trois mois de mer sur les ennemis de TEtat, conformément à la commission prise pour cet effet de Monseigneur l'amiral :

« 1^ Le capitaine fera observer et observera lui-môme exactement les ordonnances du Roy, en tout ce qui a rapport à sa mission, et comme les choses qui concernent Texercice de la religion s'y trouvent souvent comprises, il veillera d'une manière particulière à ce que rien n'y soit négligé. 11 établira parmi son équipage une bonne discipline, de manière que la subordination des inférieurs aux supérieurs soit reconnue et bien maintenue et qu'ainsi la paix et le bon ordre soient entretenus dans le bord ; mais ce qui lui est surtout fortement recommandé, c'est de réprimer la malheureuse habitude des serments et de châtier les blasphémateurs avec la plus grande sévérité.

« 2^ Comme l'intelligence et la bonne harmonie entre le capitaine et les divers officiers sont d'un grand exemple pour les subalternes, qu'elles sont la source des solides délibérations, le meilleur moyen de maintenir l'autorité et de se faire respecter des équipages, et de s'assurer qu'on en sera ardemment secondé dans les occasions, cette circonstance leur est ainsi particulièrement recommandée.

« 30 Le capitaine réglera selon ses connoissances ce qui regarde la navigation, et il assignera d'avance, de concert avec ses officiers, les différents postes que chacun devra occuper dans le combat, dont il sera dressé un tableau qui sari affiché à la porte de la chambre et dans les autres endroits du navire qu'il jugera convenable.

« 40 Quand Dieu lui aura fait la grâce de sortir heureusement de ce port, il dirigera sa route vers les lieux de sa croisière, qu'il établira d'abord par 49 à 50 degrés de latitude nord, et par les 360 degrés de longitude, et même plus à l'Ouest. Et au cas que cette croisière se trouvât ingrate, il la portera en tels autres parages qu'il jugera à propos, selon les termes et les circonstances, les avis qu'il pourroit recevoir en mer, ou ses idées particulières, pour l'exécution desquelles je lui donne une pleine liberté, bien sur d'avance de sa sagesse et de l'ardeur avec laquelle il veut tendre au succès de l'entreprise dont la conduite lui a été confiée.

« 30 Si, durant la campagne, il apprend qu'il y a en croisière des escadres ennemies, il sera attentif à éviter les parages qu'elles occuperont, et il prendra, dans toutes les occasions imprévues qui pourront se présenter, les mesures les plus propres à remplir avec distinction et succès les objets pour lesquels il est destiné, en faisant à propos usage de ses talcns, de son expérience et des conseils de ses officiers.

« 6® Si, lorsque le corsaire sera en croisière, ou en y allant, ou au tems qu'il en reviendra, il rencontroit quelque vaisseau de force, le capitaine assemblera tous ses officiers et tiendra conseil avec eux pour délibérer s'il convient d'aller à lui pour l'attaquer, ou bien de l'éviter et, dans ce cas comme dans tous les autres, les avis devront être tels qu'ils se concilient avec la prudence et la valeur, car comme il y auroit une témérité blâmable à bazarder la perte d'un armement par un combat trop inégal, il seroit de môme honteux et coupable de renoncer par une lâche crainte à une occasion favorable d'en recueillir avantageusement le fruit.

« 70 Quand il aura été fait quelque prise, l'écrivain du corsaire y sera envoyé aussitôt après sa réduction ; il se saisira de tous les papiers qui s'y trouveront, de môme que des clefs, mettra le sceau sur les écoutilles, ballots, coffres, tonneaux, et partout ailleurs où besoin sera.

(( 80 Après que les formalités auront été remplies, le capitaine, de concert avec ses officiers majors, nommera, pour la conduite de la prise, tel chef qu'il jugera convenable, suivant l'importance de la prise, et après lui avoir remis les papiers saisis, dans un sac cacheté du cachet du bord (dont je conserve l'empreinte), les clefs, le procès-verbal de la prise et toutes les autres expéditions, il lui ordonnera de faire route directement pour ce port, à moins que les vents contraires, le gros tems ou quelqu'autre inconvénient ne l'obligeassent d'aller ailleurs,

auquel il préférera autant qu'il lui sera possible les ports de France ou d'Espagne les plus prochains de celui-cy, d'où le capitaine de la prise m'informera promptement de son arrivée par le courrier ordinaire de cette ville. Si la prise n'est évaluée que environ 50 à 60 mille livres, il remettra en mer pour se rendre icy, dès que le tems le lui permettra. Mais si la prise est estimée au-dessus de 60 mille livres ou plus, il m'expédiera un exprès, duquel il attendra le retour, et par lequel je lui donnerai des ordres auxquels il se conformera, et s'adressera pour les choses dont il aura besoin aux correspondans dénommés dans la note cy-jointe, dont il luy sera donné copie.

(( 9<^ Le capitaine aura attention de délivrer à chaque chef de prise une commission en guerre, et à supposer qu'il en fît d'une certaine valeur, je laisse à sa prudence de déterminer, avec ses officiers majors, suivant les circonstances où il se trouvera, de l'escorter jusqu'au parage où il la jugera à l'abry des vaisseaux de guerre et frégates ennemis. Après quoy, en ce cas, il revirera de bord pour aller reprendre sa croisière, et s'il en faisoit de peu de conséquence, il conviendra, afin de conserver son monde pour quelque meilleure occasion, de la rançonner aux meilleures conditions possibles, prenant les conditions nécessaires pour la sûreté des rachapts, et il profitera des premières occasions pour m'envoyer les reconnaissances et engagements qu'il aura retiré pour le prix desdites rançons, qu'il sera bon d'avoir en quadruble, afin d'être assuré de ce titre, dont quelque copie pourroit se perdre par des événements de terre et de mer.

(( 10^ Supposé que dans quelque prise il s'y trouvât de l'or ou de l'argent ou autres effets précieux, il faudra pour plus grande sûreté les faire transporter dans le corsaire, et m'en donner avis par la même prise ou par quelqu'autre occasion.

« M® Sy le corsaire fait quelque relâche, ce qui ne devra être que dans des cas indispensables, le capitaine sera attentif, pendant le séjour qu'il .sera obligé de faire dans les ports où il sera rentré, à prévenir la désertion, en empêchant que les gens de son équipage, excepté ceux dont il sera bien assuré, ne descendent à terre sous quelque prétexte que ce soit, et il en sortira le plus tôt possible.

« 12® Sy pendant sa croisière, le capitaine rencontroit quelque corsaire qui marche bien, et que, par des raisons particulières qui pourront se présenter, il juge convenable de faire société avec luy, le capitaine, après en avoir conféré avec ses officiers, sera le maître de la déterminer et rédiger par écrit, aux conditions les plus avantageuses qu'il luy sera possible.

(( i3^ Lorsqu'il se présentera quelque cas extraordinaire, il en fera dresser par l'écrivain procès verbal conforme, quy devra être signé du

Capitaine, des ofTiciers, et dans lequel toutes les circonstances seront insérées avec clarté.

« 14** S'il se trouvoit chargé do prisonniers, qui luy fissent craindre quelque révolte ou bien encore le missent dans le cas de ne pouvoir amarlner d'autres prises sans s'exposer, il pourra, trouvant l'occasion de s'en débarrasser, les mettre dans quelque prise qu'il reconnetroit ou sur quelque navire neutre, le jugeant à propos pour l'avantage de l'armement, et fera dresser un procès-verbal des motifs quy l'auront obligé à prendre ce parti, pour servir à sa décharge de la peine imposée aux capitaines qui ne conduiront pas les prisonniers qu'ils auront fait, et dans le cas où l'on n'y auroit pas égard, je me charge de payer des deniers de l'armement la somme à laquelle ils pourront être condamnés.

« 15° S'il se trouvoit, par quelque cas imprévu, désemparé ou maltraité dans les agrès, apparaux ou corps de la frégate quy ne lui permit pas de tenir la mer, il ira, pour se faire réparer, à Brest ou au Ferrol, d'où il me donnera avis de son arrivée, aussytost qu'il y sera rendu.

« i6^ Je recommande au capitaine et aux oiliciers d'empêcher la dissipation et le mauvois uzage des munitions de guerre et de bouche, ainsy que des autres choses dépendantes du navire, et de veiller en tout aux intérêts de l'armement, comme leur honneur et la conscience les y obligent. Je me remets au surplus à leur sage et prudente conduite pour les cas imprévus. Je leur souhaite santé, fortune, et implore en tout la divine protection du Tout-Puissant.

t Forestier » (1).

Le riche armateur ne borne pas là ses instructions : il donne à la suite la liste de ses correspondants dans les ports suivants : Passages, Saint- Sébastien, Santona, Santander, Gijon, Rivadesello, Ribadeos, Llaned, Lastres, Padron, La Corogne, Pontevedra, Muros, Corrobiou, Vîgo, Lisbonne et Cadix. En France, c'est Bordeaux, La Rochelle, Rochefort, Nantes, Lorient, Brest et Calais.

Il indique en outre les signaux particuliers que doit faire le corsaire lorsqu'il sera en vue de la barre de Bayonne : c le pavillon bleu au bâton d'enseigne, un pavillon au grand perroquet, que vous assurerez de cinq coups de canon.

« Signaux pour les prises :

« Vous donnerez ordre aux chefs de prises de mettre au haut du plus grand mflt un des pavillons demi-jaune et demi-bleu que je vous ay donnés et que vous leur remettrez à cet effet, et quand ils seront aux

(l) PapiCfi des côfsaire$. -• Ma CoUcctioné

approches de la barre, ils mettronl en outre le pavillon anglois du navire au Mton d*cnseigne » (1).

Les équipages des corsaires variaient selon la force du navire qu'ils montaient. Cependant, on remarque, dans le cours de cette guerre, qu'ils sont moins nombreux que sous le règne de Louis XIV. Cela provenait des levées extraordinaires de matelots pour les vaisseaux du roi. Nous en trouvons qui varient de 14 hommes d'équipage, sans canon et avec un seul pierrier, jusqu'aux frégates, telles que le Machaultei la Mélampe, portant toutes deux 400 hommes.

Nous prendrons une frégate de force moyenne, la Diane, par exemple, afin d'examiner de plus près la composition de son équipage.

Nous trouvons tout d'abord l'état-major du corsaire, qui se compose de 22 personnes. En tète vient le capitaine Georges-Mathieu Forestier, de Bayonne, dont nous avons déjà parlé ; Pierre Dalheu, de Biarritz, deuxième capitaine; Pierre Haritzague, de Saint-Jean-de-Luz, premier lieutenant ; un deuxième lieutenant ; deux autres lieutenants ; trois interprètes, dont un est de Québec ; 8 enseignes, quatre chefs de prises et unpilotin; huit officiers surnuméraires, parmi lesquels un capitaine, deux deuxièmes capitaines, trois lieutenants, un écrivain et un chirurgien.

Les officiers mariniers sont au nombre de 18 : André Casnubon, de Biarritz, est deuxième maître ; trois quartiers maîtres, trois bossemans, six seconds maîtres, un patron de chaloupe, un deuxième canonnier, deux aides canonniers et un premier charpentier.

Onze officiers non mariniers se divisent de la manière suivante : un deuxième et un troisième chirurgien, un armurier, un premier et un deuxième tonnelier, un premier et un deuxième maître d'hôtel, un premier et un deuxième cuisinier, un boulanger et un coq.

Dix-neuf matelots, dix novices et cinq mousses forment l'équipage vraiment marin.

Les volontaires ou soldats chargés de la police et du service de la mousqueterie sont au nombre de 21 : un premier capitaine d'armes et un second, un sergent, un caporal, un tambourin et 16 volontaires.

Il y a, en outre, 35 matelots étrangers, parmi lesquels on peut compter 20 Espagnols, des Corses, des Italiens et un Belge. Un d'entr'eux est premier maître, 4 quartiers-maîtres et un calfat. Le premier canonnier est de Villefranche, en Italie.

Les marins pris sous voile, en remplacement des déserteurs, arrivent au chiffre de 42, et le tout forme un total de 189 hommes.

(I) Papiers des Corsaires. — Ma CollictioH,

Nous n'avons pu trouver aucun exemplaire des ordres de combat, qui devaient être rédigés par les capitaines des corsaires et affichés à laporle de la chambre ainsi que dans différentes parties du navire. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que ces prescriptions étaient généralement calquées sur celles de la marine de guerre, toujours selon la force du vaisseau et le nombre des hommes de l'équipage (i).

Il n*y avait pas que la désertion, les naufrages, les combats et les captures faites par les vaisseaux ennemis, qui eussent le pouvoir de décimer les équipages des corsaires de Bayonne, cette grande réunion d'hommes sur des navires assez petits: les longues croisières qu'ils faisaient sur des mers lointaines déterminaient sur leur bord de fréquentes maladies épidémiques qui se déclaraient avec une violence extrême.

La ville de Bayonne fut épouvantée par une sorte de typhus ou de peste qui se déclara à bord du corsaire le Constant. Ce malheureux navire fit d'abord naufrage dans la baie de Saint-Sébastien, et son équipage, transporté à Bayonne, fut arrêté à l'entrée de l'Âdour et soigné dans iin baraquement construit à cet effet. Toutefois, la maladie fut plus effrayante que terrible, car sur 84 malades, il n'y en eut que trois ou quatre qui moururent, et les autres se rétablirent assez promptement (2). Un peu plus tard, ce fut le tour du corsaire le Chevalier de Barreau, et le Corps de ville, tremblant pour la salubrité du pays, se décida à faire construire un lazaret, auquel durent contribuer les armateurs de 28 corsaires de Bayonne, (( pour faire un fonds de six mille livres à prendre par canon de 4 livres de balles, c'est-à-dire sur le nombre des canons que chaque corsaire portera, laquelle somme sera destinée à l'établissement d'un hôpital maritime au Boucau, garni et fourni de meubles et ustensiles nécessaires au service des malades, et pour l'usage des infirmiers dudit hôpital (3).

(i) Dans un curieux travail ayant pour titre : Une Famille dans la Marine au XVIIh siècle, par Nargry, publié dans la T^evue Maritime et Coloniale (octobre 1879), nous trouvons la répartition de réquipage, pour Pappareillage, du vaisseau le Neptune (1734-1735)) P^is Tordre suivi pour le combat; c'est ce dernier que nous allons reproduire ici :

n A la première batterie^ 191 hommes : 3 gardes de pavillon, 2 maîtres canonniers, 4 hommes pour le passage des poudres, 182 hommes à 13 canons, 14 par canon de ;6. — A la deuxième batterie, 146 hommes : 3 gardes de pavillon, i maître canonnier, 2 hommes pour le passage des poudres, 140 hommes à 14 canons, 10 par canon de 18. — c/l la troisième batterie, 41 hommes: i second canonnier, 40 hommes à 8 canons, 5 par canon de 8. — o^ la manœuvre, 79 hommes : 22 au gaillard d'arrière, 21 à la coursive, 25 au gaillard d'avant. — A la mousqueterie, 100 hommes : 28 à la dunette, 30 au gaillard d'arrière, 12 à la coursive, 30 au gaillard d'avant. «- Au fond de la cale, 45 hommes : 7 dans la soute à poudre d'arrière, 6 dans le courroir des soutes, 10 à la cale au vin, 12 à la cale à l'eau, 6 à la fosse aux lions, 4 à la soute aux poudres d'avant. Total : 602 hommes, sans compter les officiers mariniers de l'état-major.

(2) Les archives de Bayonne contiennent plusieurs documents relatifs à cette épidémie, e lentr'autres un mémoire portant le titre suivant : Histoire de la maladie survenue sur le corsaire le Constant, de Bayonne, présenté à Messieurs les Maire et ichevins de la même ville. Cette pièce est signée : La^ave, médecin {GG, 254).

Le corsaire le Constant, armé par Casteraet commandé par le capitaine Balanqué, portait 20 canons de 8 et n'avait fait qu'une seule prise en 1757. C'était la Salle de Literpool, chargé de sucre, tafia, poivre et girofle. Malgré les soins empressés qu'il avait prodigués aux malades, le chirurgien Antoine Daugé fut obligé d'avoir recours à un jugement condamnant l'armateur à lui payer une somme de 1,200 livres (1).

Un autre chirurgien, chargé par la ville d'inspecter les équipages au bas de la rivière, fut grossièrement injurié par Jacques Vorgez, commandant du corsaire Vlntrépide (2).

Du reste, rien de turbulent comme cette population maritime qui se hâtait de jouir à terre de ses parts de prise avant de recommencer une nouvelle croisière. Un officier de volontaires du corsaire le Moras, François Thoy, se battit en duel en plein jour dans la rue de Luc, en face du cloître, et tua son adversaire. Un autre blessa mortellement une personne d'un coup de couteau, dans une rixe qui eut lieu dans la rue Pannecau (3). La police était sur les dents, et les soldats du guet ne s'aventuraient qu'en tremblant dans les rues où étaient situées les hôtelleries et auberges qu'ils affectionnaient. 11 y avait quelquefois jusqu'à 20 vaisseaux corsaires mouillés dans la rade, et on peut juger alors du tumulte.

(2) Id.

(3) Voyez Histoire des Rues de Bayonne.

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