LA CONSTRUCTION NAVALE
Les chantiers bayonnais. — Constructions bordelaises. — Les corsaires de Bayonne. — Les ingénieurs du roi. — Les plans de construction des corsaires. — Le Lion. — Défauts et qualités des constructeurs bayonnais. — La frégate VHonorine. — VHercule. — L'aménagement intérieur. — Les chambres et cabines. — Les soutes. — La mâture. — Le gréement. — La* voilure. — Les ancres et les câbles. — L'artillerie. — Le service de la timonerie. — Les embarcations.
Il y aurait sans doute un ouvrage bien intéressant à écrire sur la construction navale dans la ville de Bayonne, mais nous ne pouvons nous occuper ici que de celle qui fut pratiquée pour la course contre les ennemis de TEtat. Jusques vers 1750, le port de Bayonne construisait non seulement pour ses armateurs, mais encore pour les ports voisins de la côte. Bordeaux, qui avait été pour Bayonne un bon client, commença à construire pour son propre compte. « En effet, dit M. Malvezin, cette industrie paraissait encore peu importante vers 1730. Un mémoire sur la construction des vaisseaux, dressé à cette époque et qui se trouve à la suite du mémoire sur le commerce en 1730 et déposé aux Archives de la Gironde, en fait foi : « On construit peu à Bordeaux, dit-il ; la rareté des bois dans cette province et sa cherté engagent les négociants à faire acheter des vaisseaux tout fabriqués dans les ports de France, et surtout en Angleterre et en Hollande, où ils les ont à meilleur marché que s'ils les faisaient construire dans ce port » (1).
Petit à petit, la construction prit un grand essor dans la ville de Bordeaux ; pour ne parler que des corsaires, on trouve, sortant de ses chantiers pendant la guerre de 1757 : le Comte d*Héroutille, portant 16 canons de 8 livres de balles et 3 pierriers ; le Prévôt de Paris et la frégate la Rostane, de 24 canons chacun ; la frégate le Marquis de Marigny, aussi de 2i canons ; le Prince de Soiibise, 20 canons, et deux frégates de 26 canons non encore nommées. Le Comte de Saint-Florentin a 50 canons et deux batteries. Il est armé par la Compagnie d'assurances de Bordeaux,
Il en est de môme à Bayonne : au début de la guerre, tous les anciens corsaires qui avaient été désarmés reprennent la mer, mais en outre, au lor janvier 1757, il y en a neuf autres sur le chantier. Ce sont : la Victoire, le Jupiter, le Machault, le Mélampe, la Bohémienne, le Bayonnais, le Moras,
(i) Malvezin. — Histoire du Commerce^ t. m.
le Dragon et le Samson ; tous ces navires sont de grandes frégates de 230 à 400 hommes d'équipage. Saint-Jean-de-Luz a mis le .Vars sur chantier, qui doit être monté par 200 hommes.
Cependant, grâce aux propositions du ministre de la marine de reprendre les vaisseaux corsaires lors de la cessation des hostilités, les armateurs font construire des frégates qui seront propres plus tard au service du roi. Mais déjà ils ne se contentent plus de Thabileté ordinaire, mais un peu routinière, des maîtres de cette fameuse corporation des charpentiers de navires. Pour un grand nombre de corsaires, de 1744 à 1763, les plans sont exécutés par les sieurs Geofirey et Morineau, ce dernier ingénieur du roi à Rochefort (1), mais les navires sont toujours construits sur les chantiers bayonnais.
Nous avons pu retrouver quelques lettres originales de Tingénieur a la mode parmi nos armateurs, et elles nous permettent de jeter un coup d'œil sur plusieurs points de cette construction maritime, où Ton demandait surtout aux vaisseaux une grande rapidité de marche.
L'armateur tient au courant M. Morineau de la mise à Teau d'une frégate, de la manière dont elle se comporte à la mer, et reçoit à ce sujet des critiques et des conseils. La question du poids parait capitale à l'ingénieur ; il s'agissait de la Junon, armée en 1746 par Forestier, de Bayonne, et il terminait sa lettre de la manière suivante :
« Il est fâcheux pour vous autres, Messieurs, que le brillant d'une campagne de 19 jours faite par la Junon se réduit à peu de chose. M. de Bacqueville me l'a ainsi mandé et me dit que le sieur Vigoureux va mettre dehors au premier tems favorable, avec grande intention de racrocher au triple ce qui s'est égaré. C'est fort bon s'il trouve les moineaux, dont un à la main, comme dit Sancho, vaut mieux qu'une grue qui vole. »
Puis, dans une autre lettre, toujours adressée au môme armateur :
(( M. Bonnet m'a mandé la mise à l'eau de sa frégate le Léopard et son tirant d'eau ; en sortant de dessus son chantier, elle tirait neuf pieds d'eau juste derrière et six pieds deux pouces de l'avant, avec près de 14 tonneaux de lest dans son fond de cale, ses câbles sur le pontet ses ancres sur bosses. Il me dit que depuis que cette frégate est à l'eau, elle a acquis tant de grâces que tout le monde lui donne la préférence sur le Lion et qu'il n'y a qu'une voix pour cela. Le plaisir que je ressens dans tout cecy, c'est que vous êtes content et satisfait du Lion, et M. Bonnet le paraît extrêmement du Léopard, Pour donner la pomme à l'un d'eux, il faut les voir à la mer ensemble et sçavoir celuy qui l'emportera. Si vous êtes curieux de sçavoir les capacités du L.éopard depuis
(i) Registres de l'Amirauté. — Archives du Tribunal de commerce de Bayonne.
ses lignes d*eau sortant de dessus le chantier jusqu'à celle de sa charge estimée à treize pieds cinq pouces de tirant d'eau derrière et onze pieds quatre pouces de Tavant, elles sont de 360 tonneaux de port en poids, et si on le fait caler de six pouces en plus que ce tirant d'eau, elles augmenteront de 45 tonneaux, ce qui fera en tout 409 tonneaux. »
Dans une autre lettre, adressée en 1745 à M. Forestier, M. Morineau décrit de la manière suivante les défauts et les qualités des constructions bayonnaises :
« Vous me faites un compliment fort gracieux au sujet des nouveaux corsaires de Bayonne ; je leur souhaite à tous d'excellentes qualitez et une fortune au delà de toute espérance. Sans préventions, je puis dire, comme vous le remarquez fort bien, que si on eût laissé faire ces constructions par vos constructeurs ordinaires, qu'ils n'auroient pas aussy bien réussy, parce que ces messieurs ne reconnoissent pas le deiïectueux de leurs principes et qu'ils ne se corrigent point dans de nouvelles constructions, n'approfondissant pas assez la matière et ne reconnoissant pas les capacitez qu'il convient aux fonds des vaisseaux pour leur faire porter la voile, avoir une belle batterie et bien gouverner et avoir des allures. Ils se contentent de suivre leur méthode ordinaire qui est fausse en tous points, au moyen de quoy ils sont sujets à faire des vaisseaux presque semblables en deffaut, les uns leur donnant beaucoup trop de façon de l'avant et de l'arrière, et amaigrissant trop ces deux parties, d'où il résulte que leur batterie est noyée, qu'ils portent peu la voile, qu'ils tanguent à l'excès, faute par eux de ne pas sçavoir bien balancer les fonds de leurs vaisseaux, ce qui provient du peu d'application qu'ils ont dans les principes de la construction. Ils ne s'attachent uniquement qu'à l'exécution prompte de celles dont ils sont chargés, pour voir plus promptement le bénéfice qu'ils y feront : voilà leur but général. Et je suis persuadé que, malgré tous les plans et instructions que j'ai envoyés à Bayonne, on faisoit faire à vos constructeurs les plus habiles de nouveaux corsaires dont les proportions différassent un peu de celles de ces plans, qu'ils y feroient des erreurs grossières, ne pouvant pas captiver leur imagination pour se rendre réguliers en tous points, pour lors la moindre minutie négligée devient défaut très capital.
« Ceux qui ne trouvent pas votre Lion avoir l'air de frégate sont, comme vous dictes, de francs ignorants. Que sert-il à un corsaire d'avoir un beau coup d œil de frégate si, dans cette gentillesse, il ne peut se servir de sa batterie, s'il ne porte pas bien la voile et s'il n'a pas les qualités requises à un bon corsaire. Il vaut donc bien mieux qu'il ne flatte pas tant le coup d'œil et qu'il se trouve muny des qualités requises à une bonne frégate que d'en avoir l'œil et de ne les y pas trouver. J'avois déjà ouy parler du corsaire la Marquise de Tourny,
de Bordeaux, dont le plan en a esté donné par le sieur Geslain, dans le même goût que vous nie le marqués. Je crois qu'il a esté exécuté fidellement, suivant ce que Ton m'a assuré que la frégate la Fidelle, qu'il construit actuellement pour le Roy et sur le même principe que la Marquise de Tourny. Ce qu'il y a de très certain, c'est que l'avant et l'arrière et son milieu sont extrêmement maigres et qu'il est fort heureux pour luy que sa principale batterie soit établie sur son second pont, car si elle l'était sur le premier, comme elle le sera sur la Friponne que je construis, elle seroit entièrement hors d'état de s'en servir. Je compte pourtant qu'elle aura cinq pieds et demi de batterie au milieu et, à voir les deux frégates sur le chantier, on voit une différence si complette, qu'on en est très étonné par l'embonpoint de l'une et la maigreur efféminée de l'autre, dont plusieurs ne sont pas fort partisans » (1).
Plusieurs documents de l'époque nous permettent de détailler ces constructions et d'en connaître les prix. Nous trouvons d'abord la frégate YHonorinc, de quatre vingt dix pieds de quille, portant sur terre quatrevingt-douze pieds de longueur de l'étrave à Tétambot et de vingt-trois pieds neuf pouces de largeur, armée de 16 canons de 6, équipée de 140 hommes, sous le commandement de Jean Danglade, qui revient à 114,737 livres 14 sols 8 deniers (2).
La frégate la Diane, aussi de 90 pieds, revient à 117,053 livres. Le navire Y Hercule nous offre, dans une intéressante nomenclature, l'exacte composition de toutes ses parties, ainsi que tous les matériaux si divers servant alors à la construction d'un corsaire.
UHercule fut construit spécialement pour la course, par Gassies, de Bayonne, pendant la guerre contre les Anglais. La pièce que nous signalons débute ainsi :
(( Inventaire du navire VHercule, de Bayonne, de 9G pieds de quille, 28 pieds 9 pouces au large au maître-bau, 12 pieds 9 pouces de cale franc-bau, 4 pieds 3 pouces d'entrepont franc-bau, 3 pieds 2 pouces hauteur des gaillards, percé à 20 canons et du port de 230 tonneaux, amarré à quatre amarres au-dessus du pont de St-Esprit de cette ville. Lancé à l'eau le 30 octobre 1748, construit par le sieur Pierre Gassies » (3).
Le corps du navire avait sa poulaine garnie d'une statue d'Hercule, et la poupe ainsi que les bouteilles étaient décorées de sculptures. Le gaillard d'avant avait 20 pieds de long et le gaillard d'arrière 30 pieds. Le gouvernail à roue était en place avec ses ferrures. 11 y avait une drome sur le gaillard avec une échelle pour descendre. Le cabestan était
(i) Papiers des corsaires. — Ma Collection.
(2) Id. Id.
(3) Archives de Bayonne.
double, garni de ses barres, liens de fer et linguets. Le fronton était « garni en plain de planches et de sculptures ». Les écoutilles sur le gaillard en caillebotis avec leurs prélarts ; deux passavants avec leurs échelles et un autre passavant jusqu*au gaillard d*avant ; deux passavants attenant au gaillard d'avant avec leurs échelles. Les bossoirs pour les ancres étaient en place avec leurs rouets de gayac, et le pont du navire était garni de boucles. Les porte-vergues étaient en place, garnis de sculptures.
Sur le gaillard d'avant se trouvaient deux cuisines et un four. En avant du grand mât, six écoutilles en caillebotis, deux pompes garnies à la vénitienne avec leurs liens de fer, rouleaux et manches.
La grande chambre était lambrissée et peinte en bleu. Il avait été ménagé « deux commodités dans les bouteilles fermées de portes » et la chambre était garnie d'une table peinte, à douze couverts. Elle contenait, en outre, cinq châssis fériés et vitrés. A tribord se trouvait une antichambre avec sa cabane fermée à clé, et un office au milieu muni d'une armoire à deux portes avec un buffet au-dessus.
 bâbord, autre antichambre et dépense renfermant le mât d'artimon. Puis sont signalés les crocs et boucles nécessaires, les porte-haubans en place avec les cade-moutons, les dalots de plomb, les prélarts pour les pommeaux et la sainte-barbe avec sa cloison fermant à clé et ses deux sabords derrière.
Deux soutes à pain, deux soutes à voiles, une dépense sur l'avant avec deux portes à coulisses, une archi pompe dans la cale, une soute aux poudres sous la sainte-barbe avec sa cloison ; quatre chandeliers de fer avec leurs tireveilles pour monter à bord ; deux échelles en bois de chône clouées sur le côté ; deux battants de pavillons avec leurs chouquets ferrés et leurs pommes.
La mâture complète se composait de 27 pièces de bois du Nord de première qualité, le grand mât ayant 72 pieds de long et 22 pouces de diamètre, avec hunes et vergues en place, chouquets ferrés et les fers des bout-dehors pour les vergues.
Le cordage est au complet, toutes les manœuvres, tant dormantes que courantes, sont de première qualité. Les grands haubans ont 7 pouces.
Toute la garniture de poulies nécessaires en bois bien sec, bien proportionné au navire, cade-moutons ferrés et non ferrés, garnis, les principales à rouet de gayac. Les voiles sont au nombre de seize en toile de Hollande de première qualité, et trois autres en toile rondelette de France.
Quatre ancres, une de 1,600, 1,500, 1,400 et 600.
Un câble de 14 pouces et de 120 brasses, un de 14 et de même longueur, un de 13 pouces et un grelin de 5 pouces et de 130 brasses.
L*artillerie se composait de 16 canons de six livres de balles, avec leurs 16 ailiits peints et ferrés, garnis de leurs bragues, palanquins, roues, auspects, pinces, refouloirs, écouvillons, tire-bourres, cuillers, cornes, amorces, boute-feux, garde-feux et seize platines de plomb.
Le service de la timonerie ou du pilotage compte quatre compas de route, un de variation, un compas renversé pour la chambre, quatre horloges de demi-heure, une de quatre heures, deux de demi-minute, un tour de loch et son bateau, deux pavillons français, trois girouettes d'étamine rouge et une ligne de ronde de lîiO brasses.
Viennent ensuite les objets de rechange qui sont en assez grand nombre, une chaloupe et un canot avec leur armement.