LA COURSE SOUS LOUIS XVI
Avantages faits par Louis XVI aux officiers de la mariae marchande. — Leur uniforme et leur solde. — Marins de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz. — Navires armés en course par les ports de la côte.
— La Cadette, la Minerve et le Constant. — La éMarquise de Lafayette. — Une brillante croisière.
— Combat avec une frégate anglaise. — Un glorieux corsaire. — Jean d'Albarade. — Première navigation. — - A Tabordage ! — La Duchesse de Chartres. — Combat et prise du Général d'Alling,
— La Duchesse de Chartres contre deux cutters anglais. — D'Albarade est blessé. — Fortune de guerre. — Le corsaire V Aigle. — Croisière de corsaire. — Un contre quatre. — Lettre de d'Albarade. -* a8 prises dans une campagne. * D'Albarade entre dans la marine de l'Etat.
On ne peut guère attribuer la pauvreté des armements en course pendant la grande guerre navale contre les Anglais, qu'aux avantages que fit le roi Louis XVI aux officiers de la marine marchande pour les engager à entrer à son service. Ils doivent avoir le rang, les droits, les fonctions et les appointements des capitaines de brûlot pour les capitaines d'équipage ; ceux de lieutenants de frégate, pour les lieutenants d'équipage (1). Us auront un uniforme à eux, avec les épaulettesde leurs grades assimilés à l'infanterie, et ils auront les mêmes droits que les officiers des troupes sur la croix de Saint-Louis et la noblesse. Ils devaient avoir pour leur table le même traitement que les officiers de la marine ainsi que des soutes pour leurs provisions (2j.
En même temps, on faisait dresser des listes accompagnées des états de services des officiers marchands susceptibles de prendre un engagement. Sans les citer tous, nous signalerons, au département de Bayonne : Georges-Mathieu Forestier, dont nous avons raconté les exploits, François Bourdet, Pierre Junca, Pierre Labadie, Simon Labize, Jean Castagnet, de Capbreton, Jean Hargous, Arnaud Minbielle, Jean-Baptiste Balanqué. A Saint-Jean-de-Luz, nous trouvons: Dominique Naguille, Jean Hiriart, Petrico Sallaberry, etc. Le total s'élève à 43 officiers pour Saint-Jean de-Luz et 33 pour Bayonne (3).
Il esta croire que tous ne prirent pas du service sur les vaisseaux de guerre, car il y eut aussi pendant cette période quelques armements en
(i) Lettre du Roi à la Chambre de commerce de Bayonne, demandait de lui indiquer les sujets de la marine marchande propres à servir en qualité d'officiers sur les vaisseaux de guerre. — Reg. des Délibérations, B, 8.
(2) Arch. de la Chambre de commerce de Bayonne.
(3) Reg. de l'Amirauté.
course, mais les grands navires corsaires sont remplacés par de faibles chaloupes. Ainsi nous trouvons, en 1778, le Hasard, double chaloupe de Saint-Jean-de-Luz, de 10 tonneaux, commandée par Marsans Sarrouble ; la goélette de 38 tonneaux VEspJrance, capitaine Laurent Larrétéguy ; V Embuscade, chaloupe de 10 tonneaux, capitaine Detchepare ; la goélette la Thérhe, de 33 tonneaux, capitaine Faulat ; le brick la Cadette^ de 105 tonneaux, armé en guerre et en marchandise et commandé par Baptiste Denis. D'autres, un peu plus grands, sont : la Minenoe, de 50 tonneaux, armée à Saint-Jean-de-Luz, de 4 canons, capitaine Harismendy ; le senau le Constant, de Rayonne, de 80 tonneaux, avec 8 canons et 4 pierriers, capitaine Jean Mirambeau, et tant d autres qu'on trouvera plus loin.
Nous ferons cependant une exception pour la frégate la Mintrit, construite par Descande, Tundes plus habiles constructeurs du pays, et surtout pour la frégate la Marquise de Lafayettc, beau corsaire de 36 canons, qui avait été armé en course, aux frais des dames de la cour, contre les ennemis de l'Etat.
Nous ne savons pas grand'chose sur cette période de course, mais nous avons été plus heureux pour la Marquise de Ijifayette, Le corsaire mit à la mer le 19 novembre 1779. Au début, la campagne ne fut pas très heureuse, car elle rencontra, à la hauteur des iles Açores, deux frégates anglaises qui croisaient de conserve. C'étaient des forces trop supérieures pour songer à se mesurer avec elles, et le corsaire jugea prudent de prendre chasse. Plusieurs boulets ennemis l'atteignirent dans sa voilure; malgré ses qualités nautiques, il n'aurait pas échappé aux Anglais, si ceux ci avaient pu le poursuivre à outrance ; mais ils avaient une mission spéciale à remplir, et ils renoncèrent à atteindre le léger corsaire.
Presque aussitôt, la Marquise de l.afayette eut à soutenir une seconde lutte qui devait encore rester sans résultat. Elle rencontra, dans les eaux de l'île St-Michel, la frégate anglaise Vlnconstante, de 40 canons. Après une action des plus vives, où l'on fut également maltraité de part et d'autre, la nuit fit cesser le feu. La frégate profita de l'obscurité pour s'éloigner du corsaire. Celui-ci répara ses avaries, et ensuite alla, sous le cap Finistère, attendre quelque bonne occasion de se dédommager de l'inutilité de ses premiers combats. Ou ne tarda pas à apercevoir un convoi de 50 voiles cinglant vers les côtes de Portugal sous l'escorte de cinq navires de guerre. Attendre la nuit, fondre sur les traînards, sur cinq prises, amener la plus belle, ce fut l'aflaire de quelques heures. Les Anglais, désespérant d'atteindre le corsaire, qui ne manquait pas de ports de refuge sur les côtes de la Galice et des Asturies, continuèrent leur route sans pouvoir tirer vengeance de cet affront.
La Marquise de Lafayetlc se dirigea ensuite vers l'Irlande. Elle ren-
contra un fort convoi qu*elle assaillit inutilement ; sa tentative fut repoussée par les bâtiments d'escorte. La nuit survint, grosse d'orage ; l'ouragan dispersa le convoi ; le corsaire profita de cette heureuse circonstance pour amariner deux navires, qui furent envoyés à Bordeaux. La un de cette campagne fut signalée par trois autres prises, et l'on revint en France au mois de septembre 1779 (1).
Mais le plus glorieux cors-lire de cette époque, encore brillante dans notre histoire maritime, naquit à Biarritz et, comme presque tous les grands marins, comme Ducasse dont nous avons retracé déjà les hauts faits, après avoir été corsaire, devint successivement capitaine de frégate, puis capitaine de vaisseau, ministre de la marine et contreamiral. Nous avons nommé d'Albarade, dont les actions d'éclat attirèrent l'attention de tous.
« Jean d'Albarade (2) naquit à Biarritz le 31 août 1743 (3). Reçu matelot pilotin le 14 mars 1759, il entrait en cette qualité, aux appointements de 15 livres par mois, à bord de la flûte du roi VUutarde, capitaine Darragorry, et faisait bientôt voile pour Québec. Le 2 octobre 1760, il s'embarquait comme lieutenant à la part sur le corsaire le Labourt, de Saint-Jean-de-Luz, armé de 18 canons et de 207 hommes d'équipage, placés sous les ordres de son compatriote Pierre Naguilhe. Durant cette campagne, dont le résultat fut treize prises sur l'ennemi, d'Albarade reçut une grave blessure à la tête (4).
(0 Gazette de France. — Archives de Saint-Jean-de-Luz.
(2) Fixée un instant à Biarritz, cette famille paraît être originaire de Saint-Jean-de-Luz, où elle possédait d'assez grandes propriétés foncières. Lors de sa disgrâce, d'Albarade se retira dans cette dernière ville, et c'est là qu'il rendit le dernier soupir. Une branche cadette subsistait vers cette même époque à Saint-Jean-dt-Luz ; presque tous ses membres servaient l'Etat dans la marine. Parmi eux, nous citerons le capitaine d'Albarade, surnommé le Jeune, qui, en 17^8-^9, commandait le vaisseau de 74 le Conquérant^ lequel faisait partie de l'armée navale, réunie à Aboukir, sous les ordres de l'amiral Brueys. Attaquée par Nelson, la flotte française se défendit bravement : le Conquérant eut à lutter successivement contre les vaisseaux ennemis r/4 urftiaouj et le Goliath. D'Albarade ayant été blessé mortellement, le Conquérant fut bientôt forcé d'amener pavillon. En l'an vin, le corsaire lougre la Légère^ de Saint-vlean-de-Luz, de 4 canons de quatre, capitaine d'Albarade, prit à l'abordage et fit entrer au port de Vi<îo, en Espagne, un navire portugais d'environ 200 tonneaux, de 8 canons de 8, dont la cargaison fut estimée ^^0,000 livres.
{%) Extrait des registres des naissances de la commune de Biarritz :
« Le trente uniesme d'avril mil sept cent quarante-trois, a été baptisé Jean, fils légitime d'Etienne « d'Albarade, professeur d'hydrographie, et de Marie Capdeville, demeurans à VEspérance^ né le mcsme « jour. Parrain, Jean Duffou.g, qui a cy signé ; marraine, Marguerite Duvignau, nos paroissiens. « Celle-cy n'a pas signé pour ne savoir écrire, de ce interpellée par moi. En foi de quoi (signés au « registre), Duffourg, d'Albarade père, Duverger, curé. * (Arch. de la marine, dossier d'Albarade).
(4) Certificat :
« Je soussigné, capitaine commandant la frégate le Labour^ corsaire de St-Jeaa-de-Luz, armé en guerre contre les ennemis de l'Etat, avec dix-hmt canons de six livres de balles avec deux cent vingt hommes d'équipage,
« Certiffie que le sieur Dalbarade a servy sur mon bord en qualité de lieutenant, dans l'année 1730 ctdans celle de 1731, qu'il s'est distingué avec autant de bravoure, de courage que de sang-froid, notamment dans l'engagement contre deux gros navires anglais que j'ai pris, l'un nommé le Frère Galleyy de Londres, armé de i5 canons de S livres de balles et 12 pierriers et <ç hommes d'équipage, dans lequel engagement ayant eu plusieurs blessés, le sieur Dalbarade étoit du nombre des blesses dans la tête, ainsi que moi-même très dangereusement dans le côté par une mitraille, les ennemis avoient à leur bord des tués et des blessés. En foi de quoi j'ai délivré le présent certificat pour lui servir et valoir ainsi que de raison.
« Fait à Ciboure, le 20 juin 1731. « Signé Pierre Nacuille.
Certiffie véritable et conforme à l'original, à Paris, ce 12 septembre 1791. « d'Albarade. »
A peine rétabli, il passe sur la goélette la Minerve, corsaire bayonnais, armé de 4 canons et de 14 pierriers, et commandé par Pierre Dolatre. Dès sa première sortie, la Minerte enlève, à Tabordage et à la vue de trois navires de guerre ennemis, le Jenny, de Lancastre. Cramponné à la vergue de fortune, d*Albarade s'élance le premier : aidé de quelques matelots basques, il tue et blesse tout ce qui se présente devant lui et force réquipage anglais à fuir dans la cale. Epouvanté, le capitaine du Jenny saute sur le pont de la goélette et rend son épée à Dolatre. Quoique dangereusement atteint à la tête et au pied, d*Albarade reçoit, en témoignage de ses services, la difficile mission de conduire en France, en port sûr, la prise à laquelle il a si brillamment coopéré (1).
La Minerve ayant été obligée de désarmer, afin de réparer ses avaries, le commandant La vernis engage d'Albarade comme lieutenant en premier à bord de la Triomphante, autre frégate bayonnaise, forte de 160 hommes d'équipage. Du 2 février 1762 au 5 mai suivant, le capitaine Lavernis croise le long de la côte d'Espagne ; enfin, sa bonne étoile le met en présence d'un convoi anglais et, grâce à de savantes manœuvres, il s'empare de cinq gros navires qui, amenés à Bordeaux, Bayonne et Lorient, donnent aux vainqueurs une prime magnifique.
Le 19 juin 1762, d'Albarade entre au service de l'Etat, en qualité de matelot aide-pilote de la Malicieuse, et tient campagne, sous les ordres du lieutenant de vaisseau de Châteauvert, jusqu'au 5 mai 1763. Licencié presque aussitôt, il sert successivement, comme capitaine, à 90 livres par mois, à bord du Régime, de la Marie, de la Sainte-Anne et du Saint-Jean^ capitaines La Courtaudière, Clemenceau, Peyre et Nicolas May. Enfin, le 5 septembre 1779, un riche armateur de Morlaix, plein de confiance en la bravoure et le savoir de notre jeune héros, lui confie le commandement de la Duchesse de Chartres, superbe corsaire défendu par 12 canons et plusieurs pierriers.
(( C'est à cette période de sa vie maritime, dit M. Communay, que d'Albarade, désormais seul maître après Dieu sur le navire qu'il commande, commence à acquérir la réputation du plus audacieux des capitaines de la marine marchande » (2).
« Voici, dit le Mercure de France, une relation intéressante du combat de M. d'Albarade, de Bayonne, commandant la Duchesse de Chartres, contre deux cutters anglais. Les détails que nous allons rapporter sont l'ouvrage d'un marin et prouvent entièrement que la manœuvre du brave M. d'Albarade, contre des forces aussi supérieures, est très hardie et du commandement le plus expérimenté.
(i) Arch. de la Marine. — Certificat.
(«) Mercure de France, octobre 1780, p. 34.
« La Duchesse de Chartres, senau armé de 12 canous, 16 pierriers et 107 hommes d*équipage, appareilla de la rade de Morlaix, le 8 septembre 1779. Ayant été mouiller à Tisle de Bas, il remit sous voile le 11 au soir, et fut établir sa croisière sur les côtes ennemies. Le 22 au matin, il vit, approcha et commença à tirer bordée à une frégate anglaise de 32 canons, dont 26 en batterie, laquelle lui riposta. La Duchesse de Chartres, marchant mieux, s*occupa à Tobserver et la conserva plusieurs jours de très près, manœuvrant et feignant de Taborder, afin d'aguerrir son équipage devant Tennemi, la plupart d'entr'eux étant au premier voyage, non habitués à la mer ni au feu.
« A la vue du bap de Clare, le 24, à 11 heures du matin, on abandonna cette frégate, ayant vu dans une éclaircie, au N.-0.,une flotte anglaise de 44 bâtiments, distante d'environ 3 lieues et venant de la Jamaïque. La Duchesse de Chartres ayant été apperçue à son tour, deux frégates de guerre la chassèrent : elle força de voile jusqu'à les perdre de vue, ayant auparavant observé les mouvemens de la flotte. A l'entrée de la nuit elle manœuvra pour la rejoindre et la rencontra vers les 10 heures ; elle vit plusieurs navires courant à l'E.-S.-E. Le vent devenu gros frais et la mer, très mauvaise, la forçant à naviguer sur les deux basses voiles, elle ne put en attaquer aucun sans bruit ; elle resta toute la nuit à les conserver, sans se faire reconnaître.
(( Au point du jour, on ne voyait que 5 bâtiments, tous en frégates éparses ; elle s'approcha d'un, nommé le Général Dalling, ayant 14 canons. M. d'Albarade, dans l'intention de l'attaquer à l'abordage, attendait que la mer fût sufllsamment tombée pour l'exécuter ; mais il se trouva forcé de l'entreprendre au canon. Ne pouvant se servir de sa batterie dessous le vent qui étoit dans l'eau par la grosse mer, il se porta sous le vent de l'Anglois. Le feu des canons et de la mousqueterie commença à 8 heures, à la portée du pistolet, et continua de même avec grande vivacité de part et d'autre jusqu'à 10 heures, que la mer ayant permis de tenter l'abordage^ on l'eflectua et on s'empara de l'Anglois.
(( La grosse mer donnait beaucoup d'avantages au canon de l'Anglois, étant un gros bâtiment de 500 tonneaux avec une batterie très élevée, se battant avec 8 canons sur le côté, tandis que celle de la Duchesse de Chartres, très basse, ne l'incommodait que très faiblement, ne pouvant, gênés par l'eau, faire servir que 5 canons. La Duchesse de Chartres eut ses voiles et ses manœuvres entièrement criblées et trois hommes blessés ; dans l'engagement, l'équipage se comporta avec tout le courage et l'ardeur possibles. L'Anglois dit avoir un homme tué et un blessé : il avait 35 hommes d'équipage et une femme ; sa cargaison très riche, estimée 600.000 livres, consistoit en sucre et autres objets allant à BristoL
« La Duchesse de Chartres, étant occupée tout à la fois à amariner le Général Dalling et à se réparer, l'on apperçut au vent deux sloops de guerre appartenant à Sa Majesté Britannique, venant en chasse ; le Lively, commandé par le capitaine Inglefield, armé de 16 canons et 103 hommes d'équipage, et le Svalow, commandé parle capitaine Bickeron, armé de 14 canons et 97 hommes ; ils a voient l'un et l'autre des pierriers et des obusiers.
(( Le vent était au Sud bon frais, la mer grosse, on avoit les amures sur tribord. La prise le (iénéral Dalling, à bord de laquelle on avoit mis 13 hommes de Téciuipage français, abandonna la Duchesse de Chartres^ prenant l'amure sur bas bord, et cingla à. la rencontre de ces ennemis. Malgré tous les signaux qu'on lui fit pour revirer de bord, elle continua sa route sans qu'il fiU possible à la Duchesse de Chartres de virer de bord [)our courir dessus et la forcer de changer de route. Elle fut reprise par les Anglais à une heure après-midi.
« La Duchesse de Chartres resta toujours au môme bord, travaillant à se raccommoder au mieux possible, dans le cas qu'il fallût en venir aux prises avec ces deux ennemis qui approchaient grand frais, forçant la voile ; avant qu'ils n'eussent accosté, on parvint tant bien que mal à orienter les quatre voiles majeures, sans pouvoir encore le forcer ; on ne put faire servir l'artimon.
« A midi, un cutter de guerre de 14 canons, venant du S.-O., vint à deux portées de canon reconnoitre la Duchesse de Chartres et prit les amures sur bas bord, sans venir plus près. M. d'Albarade se trouvoit presque dans l'impossibilité de se défendre, parle mauvais élat de ses voiles, de ses manœuvres, ne pouvant faire aucun usage de ses canons et de ses pierriers sous le vent, qui étaient entièrement dans l'eau : la mer, entrant à bord jusques par dessus le mi-bord, gênait extrêmement le service de la mousqueterie ; les hommes étaient dans l'eau et très fatigués. Malgré tous ces obstacles, ce capitaine, voulant défendre et soutenir son pavillon, fit débarrasser tout le pont de l'avant à l'arrière en faisant jeter à la mer tout ce qui étoit dessus, excepté les canons et les autres armes, afin que rien ne gênAt. Huit matelots étrangers, qui s'étaient vaillamment distingués dans le combat du (iénéral Dalling, consternés à l'aspect d'un second, intimidèrent le reste de l'équipage, disant à l'insu du capitaine qu'il y avoit de la témérilé à s'entêter contre des forces aussi supérieures, tandis que les leurs étaient épuisées ; que les deux ennemis étoienl des vaisseaux du roi, chacun plus grand et plus fort que la Duchesse de Chartres, vaisseau particulier, (jui seroit coulé bas s'il résistoit. Le capitaine, M. d'Albarade, dans l'état le plus désavantageux, ayant IG hommes de moins, se trouvant engagé contre deux ennemis trop puissants, mit en usage la seule ressource qui lui restoil pour tâcher
de leur faire iace : c'étoit l'abordage qui avoit de très grands dangers à courir parla trop grosse mer, la voilure encore de la plus grande incommodité pour exécuter des manœuvres aussi précises et aussi difficiles, et ayant un désavantage dans la marche. Les ennemis ayant 30 canons, des pierriers et des obusiers à servir, et étant sous le vent, pouvoient exterminer en peu de temps la Duchesse de Chartres, sans qu'elle pût riposter d*aucun des siens. Ces considérations n'arrêtèrent point M. d'Albarade : l'abordage fut résolu, comme dernier moyen, dans cette extrémité, de garantir l'équipage du feu du canon des ennemis ; n'ayant d'autres armes à employer pour le succès que des sabres et des haches, le capitaine, en encourageant son monde, prit lui-même les armes qu'il déposa au pied du grand màt, dans un tonneau assujetti pour empêcher que l'eau qui submergeait le pont ne l'emportât, en disant à son équipage : € Nous n avons que de ceci à pouvoir faire usage aujourd'hui ; ceux qui en manqueront viendront en prendre duns la barrique ! »
« Les ennemis, s'étant approcliés vers les trois heures et un quart, croyoient que la Duchesse de Chartres se rendroit aussitôt. Ils se postèrent, l'un au vent, l'autre sous le vent, à la portée de fusil. Le Licely, au vent, tira un coup de canon et vint se présenter par le travers de la Duchesse rfe C/wirtres qui continuait la route tranquillement et sans mouvement, sous les quatre voiles majeures, faisant deux lieues et demie à l'heure. L'Anglois, lassé de ce calme apparent, se laissa culer, fit feu de toute sa bordée et, en continuant son feu, manœuvra pour passer sous le vent. Au même instant, le Svalow commença aussi son feu par toute sa volée ; ainsi la Duchesse de Chartres était entre deux feux et le capitaine attentif guettait un instant favorable pour exécuter ses desseins.
« Le moment venu, le Livelij étant sous le vent, le capitaine d'Albarade, avec sa même voilure, arriva dessus avec vivacité pour l'aborder, et l'aborda effectivement au vent ; il ordonna à sa mousqueterie de faire feu. En abordant, M. d'Albarade fut blessé au haut du bras gauche, par une balle de mousquet qui pénétra jusques dans la poitrine et fractura le sternum ; le bras lui resta immobile, il [)erdoit beaucoup de sang. La douleur d'une blessure aussi dangereuse ne lui arracha qu'une exclamation ; plusieurs de ses gens, près de lui, répétant qu'il étoit blessé, il leur en imposa, en disant : « Taisez-wus ! ce n'est rien! » Il continua de commander et d'encourager son équipage. Le Livelg, s'étant vu serré de près, travailla à se dégager ; marchant mieux, il réussit à filer de l'avant, son grand porte haubans écrasé.
« Malgré sa blessure, le capitaine d'Albarade ne se déconcerta pas : il commandait avec la même précision et avec son sang-froid ordinaire, dans des manœuvres aussi précipitées, aussi délicates que hardies et dangereuses. 11 fit arriver, aussitôt que son beaupré fut dégagé du
Licely, et fit faire la décharge de toute sa batterie du veut, à brûlepourpoint, sur le derrière de TAnglois, qui le chauffa à son tour, et du môme mouvement il courut sur le Smlow qu'il aborda aussi au vent, qu'il tint bon allongé et qui fit de vains efforts pour se dégager (1). Ce fut encore en l'abordant que M. d'Albarade fit faire feu de sa mousqueterie : les gens de devant de TAnglois fléchissant, il ordonna à son équipage de sautera bord de Tennemi. L'arrière se présenta bien étant sur le plat bord ; quelques-uns avaient été blessés et furent arrêtés par les ennemis qui opposèrent une résistance qu'on ne put surmonter. Ceux en avant du grand mat de la Duchesse de Chartres, que rien ne pouvoit arrêter, au lieu de profiter du moment et de sauter à bord de l'Anglois, furent se cacher à l'exemple d'un homme qui, par état et par devoir, étoit fait pour montrer l'exemple du devoir et du courage dans le péril. Les ennemis, s'appercevant de cette retraite, reprirent courage et se présentèrent avec forte résistance. Si les François du devant, en tout ou en partie, eussent sauté à bord de l'ennemi, cette alternative n'aurait pas eu lieu ; ils auraient fait diviser ceux qui défendaient l'arrière de l'ennemi, et les François de l'arrière de la Duchesse de Chartres, toujours parés pour sauter à bord du Svaloiv, trouvant un jour, s'en seroient rendus maîtres. Les huit matelots étrangers lâchèrent absolument le pied au commencement de l'action.
« Cette belle occasion si bien amenée ayant été manquée, M. d'Albarade, sans se décourager et plein d'espérance de la retrouver, chercha à rallier et à encourager son équipage, l'exhortant à empêcher Tennemi de passer à son bord ; il y avait trois quarts d'heure qu'on tenoit l'Anglois accroché, que l'on se battoit avec acharnement, qu'on employait réciproquement la force et les ressources de l'art pour se détruire, jusqu'à se jeter avec la main, d'un bord à l'autre, les boulets de canon, les pinces, etc. ; voyant enfin le moment de pouvoir pénétrer, M. d'Albarade exhorte de rechef son équipage, ordonne à son monde de
(i) Pour bien juger de la conduite de M. d'Albarade, il faut considérer sa situation et celle de son vaisseau : il était entre deux feux, sa voilure n'était point du tout propre pour manœuvrer. Sans être arrêté par cet obstacle, cherchant à tirer tout le parti possible de cette mauvaise voilure, attendant le seul moment où il pourroit aborder, il le saisit avec autant de rapidité que de précision : un petit instant plus tôt ou plus tard à arriver, pour courir sur le Lively et l'aborder, ainsi que moins de vivacité et de combinaison pour Je rencontrer dans l'angle, faisait manquer l'abordage, et l'Anglais l'aurait également écharpé. 11 eut manqué aussi, par quelques secondes à venir trop tôt, du lof, et quelques secondes à venir trop tard auroient occasionné un choc qui, avec un si grand sillage et une mer aussi grosse, auroit brisé et coulé bas l'un et l'autre navire. Il a fallu lofer avec le plus grand ménagement pour éviter tous ces dangers, commander et exécuter le tout à l'instant, tant des manœuvres que des voiles, du gouvernail, etc., etc. Le succès de cette manœuvre si difficile, qui demandait tant d'exactitude et de précision que la perte de quelques secondes l'eiit fait manquer, paraîtrait l'effet du hasard, si l'on ne voyait que M. d'Albarade, quoique blessé dangereusement, ayant la poitrine fracassée, un bras immobile, perdant beaucoup de sang, l'a répétée sur-le-champ, avec le même succès, sur le Svalow. Les marins seuls peuvent juger de la hardiesse et de la délicatesse de cette manœuvre qu'ils ne manqueront pas d'rmiter, lorsqu'ils se trouveront en pareille circonstance. Pour l'exécuter avec précision, il faut conserver toute sa tête et tout son sang-froid. L'abordage du Général T)alling est d'un autre genre.
l'arrière, qui avait arraché des lances des mains des Anglois, de se tenir paré ; il passe en avant pour conduire ses gens et les faire sauter devant lui à bord de Tennemi ; mais à peine avait-il fait quelques pas qu'il fut renversé sur le pont par un boulet de canon, qui lui tomba en mourant sur le côté gauche, et qui, achevant de lui assommer la poitrine, le laissa sans respiration. Un moment après, pouvant prononcer quelques paroles, il fit appeler le sieur Cotte, un de ses premiers lieutenants, déjà blessé à la tête d*un coup de pique, lui recommanda l'honneur du pavillon, lui remit le sabre qu'il tenait encore en main et, perdant beaucoup de sang qui sortait à gros bouillons, retomba sans connaissance sur le pont, en priant qu'on l'y laissât.
« Ayant recouvré quelques forces et rouvert les yeux, loin du bonheur au-delà de toute espérance dont il avait été prêt de jouir et que son courage et ses manœuvres lui avaient mérités, le capitaine se trouva au pouvoir des Anglois. Son état-major lui représenta que l'équipage, le voyîint étendu sur le pont, l'avait cru mort, et qu'en le pleurant et le regrettant on avait amené, ayant un homme tué et 14 blessés. Les Anglois disent avoir eu deux hommes tués et 12 blessés. Quarante-cinq hommes au plus de l'équipage de la Duchesse de Chartres, dont la majeure partie, non amarinée et à son premier coup d'essai au feu, avaient prêté la main pour combattre des forces aussi supérieures.
c Les oiTiciers, les volontaires d'honneur et autres de l'équipage en arrière du grand mât se sont comportés avec bravoure et courage, et cet équipage estime que si le capitaine d'Albarade eût pu continuer son commandement, il serait parvenu, par ses manœuvres, à réduire et prendre les bâtiments contre lesquels il se battait.
« Le même jour, 25, dans la nuit, on mouilla dans la rivière de Milford. Les commandants ennemis, applaudissant aux manœuvres et à la défense courageuse du capitaine d'Albarade, lui témoignèrent leur estime et lui remirent son épée et ses armes. Ils prirent un vif intérêt au rétablissement de sa santé. Il fut mis à terre à Hubberston et, quelques jours après, il fut conduit à Pembroke où, malgré les secours les plus généreux, il a été longtemps dans l'état le plus désespéré ; il ne doit le bonheur de revoir sa patrie qu'aux soins et aux attentions assidus des Anglais. Son équipage reçut aussi le meilleur traitement ; les blessés furent transportés à Pembroke, dans des maisons bourgeoises, pour y être soignés.
« La balle de mousquet que M. d'Albarade a reçue au haut du bras gauche a passé sous le grand artère ; elle a pénétré dans la poitrine et a fracturé le sternum. On n'a pu la retirer, parce qu'elle était tombée dans la cavité du thorax, où elle est restée. Le 15 décembre (1779) il lui est sorti de la poitrine, par la fracture, un morceau de la doublure de son
habit. Le 14 janvier, il est sorti aussi un petit os ou esquille du sternum.
(( Dans la dernière guerre, ce brave capitaine a reçu plusieurs blessures dans divers engagements, et quoique sa santé soit altérée par ses dernières blessures, et qu'il ait la main gauche diflorme, il se trouve en état de reprendre la mer et de recommencer de nouveaux travaux.
En janvier 1780, d'Albarade quitta Pembroke, où on lui délivra avant son départ les certificats les plus honorables. Le magnifique combat (ju'il avait soutenu avait mis le comble à sa réputation, et un armateur de Saint-Malo lui confia le commandement d'un magnifique corsaire. V Aigle, armé de 40 canons de 28 et de 24 livres, monté par 360 hommes d'équipage choisis avec le plus grand soin, sortait des chantiers de M. Dujardin, de Saint-Malo, dont la réputation de constructeur était très grande. Ce fut le premier vaisseau appartenant au commerce qui ait été doublé en cuivre.
Alors commença une merveilleuse croisière. V Aigle conduisit d'abord à Lorient trois navires anglais dont un seul était estimé 400,000 livres. En juillet, il s'empara du lougrc corsaire de Bristol, le Greyhound, capitaine James Nelson, armé de 10 canons de 6 et de 35 hommes d'équipage. Un autre se sauva à la faveur de la nuit.
« Le lougre enlevé est un des [)lus fins voiliers de TAngleterre. Le capitaine Nelsim a déclaré que depuis qu'il croisait sur nos côtes, depuis l'île des Saints jusqu'à Bordeaux, il avait fait 9 prises ; qu'il avait été chassé sept à huit fois par nos frégates et nos corsaires auxquels il avait toujours échappé parla supériorité de sa marche. LWigle, dont le capitaine d'Albarade est très coulent depuis qu'il est doublé en cuivre, a pu seul le joindre. Il a pris pendant sa croisière 17 bâtiments, dont 5 corsaires, 2 lettres de marque et le reste bâtiments marchands, faisant en tout 86 canons et 294 prisonniers.
« En octobre, V Aigle, qui avait été au-devant de la flotte de la Jamaïque sans la rencontrer, fut obligé, par le mauvais temps, de faire le tour des Trois Royaumes, où il s'empara de trois navires. L'un de ceux-ci est une belle frégate armée pour la cùle d'Afrique ; elle se rendait à Ostende pour y prendre le pavillon impérial : le second est un bàiiment chargé de lin fin et de chanvre, et le troisième portait des bois de construction.
« Aussitôt que ces belles prises furent mises en sûreté dans le port de Dunkerque, V Aigle reprit la mer et, en traversant la Manche, il soutint un combat contre deux frégates, l'une de 36 canons, l'autre de 22, et deux cutters. L'une des frégates, V Ariane, excessivement maltraitée, ainsi qu'un cutter, rentrèrent aux Dunes. Plusieurs vaisseaux de guerre et frégates se mirent à sa poursuite, mais ce fut en vain.
« Mais une étrange dénonciation parvenait au ministre de la marine. Dans un factum anonyme, le commandant de V Aigle était accusé d'avoir
soudoyé, disons le mot, débauché, des marins de la flotte et de les avoir excités à prendre de préférence du service sur les navires armés en course. D'Albarade ne tarda pas à être prévenu de Taccusation portée contre lui et de la décision cruelle que le ministre avait cru devoir prendre, c'est-à-dire le désarmement de VAiglc. Voici la lettre que, de son bord, il adressa à son chef ; la pièce est trop précieuse pour que nous ne la reproduisions pas entièrement (1) :
« A bord de la frégate Y Aigle, en rade de Saint-Martin-deRé,
le 23 décembre 1781.
« Monseigneur,
« Un marin zélé pour la patrie qui, depuis son enfance, dans les dernières guerres et dans celle-ci, n*a jamais cessé de chercher et de combattre les .ennemis de TKtat ; un officier, dont la santé, délabrée par de grandes blessures, n'a pu ralentir sa passion pour la guerre et son ardeur pour la course, pourroit-il avoir eu le malheur de déplaire à un ministre animé des mômes sentiments et toujours prêt A les encourager?
(( Si j'avois manqué, Monseigneur, au point de vous avoir indisposé contre moi, comme ce ne seroit asseurèment jamais parle cœur, j'aurois, j'ose le dire, quelques droits à votre indulgence. Et peut-être n'en auroisje pas besoin aujourd'hui si, par des motifs que je ne prétends point pénétrer, on n'a voit cherché à me faire des torts ou du moins à les agraver.
« Je vais donc remettre sous voile pour aller désarmer au port, puisque mon nouveau malheur le veut ainsi. C'est de toutes les routes possibles la plus dangereuse dans ce moment, soit par les armes de l'ennemi, soit par les périls de la mer. Si je perds la vie, j'aurai la consolation d'en avoir fait le sacrifice à l'obéissance, comme je l'ai risquée mille fois pour la gloire de mon Roi et de son pavillon. Mais j'emporterai la douleur d'y avoir été réduit par les plus injustes imputations.
« Non, Monseigneur, je ne les ai pas méritées ; souffrez qu'un militaire, accusé auprès de vous, ose se rendre à lui-même ce témoignage. Je suis beaucoup plus propre à ramener les marins errants qu'à les débaucher du service du Roi et, permettez-moi de le dire, à en former beaucoup de nouveaux, si j'avois le bonheur d'être soutenu et encouragé.
« Mais, mon cœur me le dit, vous êtes trop éclairé pour ne pas me rendre justice. Vous verrez. Monseigneur, que, bien loin de faire du tort à la marine royale, le marché dont on veut me faire un crime produiroit
(i) Arch. de U Marine. — Dossier d'Albarade.
un eilet contraire. Tant que les vaisseaux du Roi auront des équipages, toujours iis écraseront les Anglois ; mais le meilleur moyen d'en faire de bons, c'est la course, et vouloir la restreindre trop rigoureusement, c'est couper la racine à l'espèce et à la reproduction des gens de mer. J'ai pris, il y a trois ans, la liberté d'écrire et de prédire ce qui arrive aujourd'hui ; le mal augmente tous les jours et, si on s'obstine à proscrire le plus grand remède, il deviendra irréparable. Semer un pour reproduire vingt, vaut mieux que de semer un pour ne rien recueillir et perdre la belle récolte de vingt pour un qu'on étoit sûr de produire.
« Après tant de courses et de combats honorables, j'étois enfin parvenu à commander la plus belle frégate de l'Europe, VAigle, et de prouver le premier, par l'expérience d'un combat très vif (contre l'opinion de tous les marins), qu'avec l'échantillon du 12 on pouvoit porter et tirer du 24. Après cette épreuve, je ne dois plus regretter les travaux accablants, faisant deux fois le tour des Trois Royaumes et les navigations des mers les plus dures depuis que je monte cette frégate. Cela me flatte beaucoup plus que le bonheur stérile pour moi d'avoir pris, dans cet intervalle, vingt-huit navires anglois, dont il est cependant résulté un avantage réel pour l'Etat et le commerce, puisque, dans ce nombre, il y avoit six corsaires.
(( Mon plus grand chagrin est de voir qu'avec tant de prises mes armateurs ont fait jusqu'à présent des pertes immenses, dont la plus considérable est occasionnée par le retard et les entraves que j'éprouve depuis si longtemps de n'avoir pu faire l'expédition pour laquelle VAigle étoit armée, dont le Roi avoit connoissance, et dont le succès auroit été du plus grand avantage pour le gouvernement (1).
(( Quel a été le fruit de mon zèle, de mes combats et de mes blessures, dont la dernière m'a fait tenir pour mort? C'est la prison que j'ai subie à Lorient et la menace d'y retourner. J'espère qu'un boulet terminera plutôt mes jours et mes malheurs : ce sera ma récompense.
(( Si je naviguois par Tapât du gain, je ferois comme tant d'autres capitaines marchands et, me bornant à la navigation des colonies, j'aurois un bénéfice sûr avec peu ou point de risque pour ma personne.
« Cette côte est infestée de corsaires ; ils viennent jusque dans les rades et y ont fait plusieurs prises. 11 n'y a pas de vaisseau du Roi pour les en chasser. Avant de désarmer (si l'on s'obstine à m'y forcer), j'aurois la satisfaction de courir sur eux de tous les côtés, et de rendre ce dernier service au Roi, à l'Etat, au commerce. Dès qu'ils sauront que VAigle est
(i) 11 avait été décidé au Conseil du Roi que VAigle tenterait une expédition dans la baie d'Hudson. D'abord retardée, puis ajournée indéfiniment, cette mission fut plus tard donnée au célèbre La Pérouse.
à leur trace (sic), ils s'en éloigneront. Les Anglois, Monseigneur, connaissent bien cette frégate.
(( Je suis, avec un profond respect. Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.
(( û'Albarade. »
A la fin de la guerre, le gouvernement donna au vaillant corsaire le commandement du vaisseau le Fier, avec le rang de capitaine de frégate.
A partir de ce moment, d'Albarade quitta le métier de corsaire pour entrer dans la marine de TEtat, où nous n'avons plus à le suivre, le cadre de notre ouvrage ne nous le permettant pas (1).
{i) Pour plus de renseignements sur le contre-amiral d*Albarade, voir une excellente biographie qui 'en a été faite dans la l^evue de Gascogne, tome xxix, 1888, par M. A. Communay, sous le titre : Le contre-amiral J, iVçAlbarade,