CHAPITRE Lllt
LES VAISSEAUX CORSAIRES Se LEURS ARMIiS
Les vaisseaux des corsaires basques et bayonnais au XYIII** siècle. — La frégate. — Le brigantin. — Le bateau. — La double chaloupe. — Le chebeck. — Le dogre. — La demi-galère. — Le senau. — La pinasse. — La goélette. — Progrès faits par Partillerie de mer. — Prix des canons. — Les affûts. -^ Les palans. — Les accessoires de l'artillerie. — Les bailles, les boute-feu, le chargeoir, les coffres à feu, corne d'amorce, cuiller à canon, écouvilhn, etc. — Les projectiles. — Le pierricr. — L'espingole. — Les petites armes. — Les armes blanches. — Les grappins d'abordage.
Nous croyons devoir clore cette longue étude par une classification des genres de vaisseaux qui furent armés par nos corsaires pendant cette dernière moitié du XVIH*' siècle, ainsi que de leurs moyens si divers d*attaque et de défense.
Les vaisseaux principalement employés pnr les corsaires bisques et bayonnais sont assez nombreux, car nous trouvons : la pinasse, la goélette, la frégate, le senau, un seul prame, des dogres, des corvettes, des chebecks, des chaloupes et des doubles chaloupes, de simples barques, des demi-galères, des brigantins, et enfin des bateaux.
Les corsaires du plus fort tonnage sont des frégates. On a déjù vu qu'au XVI® siècle la frégate était un petit navire à voiles et à rames, qui n'a cessé de grandir, au point, comme le Mélawpe et la Marquise de /.fl/ixj/e/r^, de jauger plus de 400 tonneaux, et comme Y Aigle, de d'Alba rade, de 40 canons. Elles avaient une seule batterie et les gaillards.
(( Une bonne frégate devait être bien battante, marcher supérieurement et avoir une grande stabilité, sous une niiUure peu élevée, facile à manœuvrer, prompte dans ses mouvements de rotation, et gouverner très bien. »
Le brigantin était d'un grand usage dans nos ports pour la guerre de course. C'était un bâtiment léger à deux niAts, gréé en voiles latines, avec une borne, un hunier et perroquet volant derrière, et en navire devant, avec misaine et hunier garni. Cette disposition de voilure, dit un ancien auteur, est remplie d'inconvénients et demande des précautions dans la manœuvre des grains. Les vaisseaux V Amiral, de Bayonne, de 130 ton neaux ; le Saint-Esprit, de Saint Jemde-Luz, de 130 tonneaux et 12 canons, capitaine Menjou Dargainarats ; VAimablc Dauphine, de Saint- Jean-de-Luz, armé de 8 canons de 4, de 6 pierriers et 80 hommes d'équipage, étaient des brigantins (t).
(i) Reg. de TAmirauté de Bayoooe.
On trouve aussi plusieurs bateaux, ordinairement nommés bateaux bermudiens. Le Sauveur, du capitaine Lafuente, dont nous avons donné la relation de combat, est un bateau. C'était une barque à un mât, qui est gréée en voiles latines au plus près du vent ; elle a une borne ou grande voile qui se hisse sur le mât avec une corne. Ce navire faisait un bon corsaire (1).
C'est surtout pendant la guerre maritime du règne de Louis XVI que Saint-Jean-de-Luz lança à la mer un grand nombre de doubles chaloupes, dont le bord était plus élevé et qui avaient un pont de bout en bout. Nous signalerons dans le nombre, en 1744, la Pèlerine, de Saint-Jean-de- Luz, de 14 tonneaux, capitaine Michel Fayam ; VEmbuscade, de 10 tonneaux, capitaine M. Detchepare, et la Marie, de Ciboure, aussi de 10 tonneaux, capitaine Hiriart.
Le cl lebeck est plus rare, mais cependant nous en trouvons quelquesuns. C'était un bâtiment à voiles latines, allant à la rame et portant une batterie de canons. Il y avait des chebecks qui portaient même des pièces de 12.
Le dogre était une embarcation à un mât, portant une basse voile, un hunier et un perroquet garnis, avec deux focs et une trinquette amures sur le beaupré. Il y avait des dogres à deux mâts, c'est-à dire ayant un petit tronçon de mât à l'arrière sur lequel s'orientait une voile. Bayonne avait armé le dogre le Renard, capitaine Bernard Bonnet.
Nous n'avons trouvé mentionné qu'un seul prame et une seule demigalère, durant tout le XVIII® siècle. Les prames étaient à fond plat et ne donnaient que de mauvais résultats. Les galères qui furent mises à la mer par le port de Saint-Jean-de-Luz étaient des bâtiments à rames, et ne pouvaient pas en général affronter la haute mer et les longues croisières.
Les senaus le Constant, de Bayonne, 80 tonneaux, 8 canons et 4 pierriers, capitaine Mirambeau, et le Corbeau, 4 canons de 4, 12 pierriers, 45 hommes, étaient des navires a deux mâts portant quatre voiles majeures, avec un mât de senau et une voile particulière qui a donné son nom au navire.
Nous avons vu ce qu'était la pinasse dans les pages précédentes : quelques-unes furent encore employées à cette époque par nos corsaires. V Heureuse Luce, commandée par Denis d'Etcheverry, portait 2 canons de 4, 8 pierriers et 36 hommes d'équipage.
C'est cependant la goélette qui est la plus usitée, et il y en a de toutes les grandeurs et de tous les tonnages, depuis VEspérance, de 38 tonneaux,
(r) VEtigny, capitaine J. Duplat, 12 canons de 6 et 10 pierriers, monté de lao hommes, était un bateau bçrmudien.
capitaine Larretéguy, jusqu'à la goélette le Militaire, de 8 canons de 4, et montée par 70 hommes d'équipage (1).
L'artillerie avait fait de grands progrès dans l'armement des corsaires. Vers 1743, un sieur Feutry adressa à la Chambre de commerce de Bayonne un mémoire destiné aux armateurs en course, au sujet d'une nouvelle artillerie de mer qu'il venait d'inventer : « Il ofîrait de construire une pièce de canon du calibre que l'on voudra, pour le service de la marine, et dont les avantages sont : économie, sûreté, facilité et vivacité de feu (2) ». C'était une pièce se chargeant par la culasse. Une autre circulaire, datée de 1778, nous donne la valeur des pièces d'artillerie fabriquées à Liège. Le canon de 12, 300 livres ; de 8, 270 livres ; de 6, 225 livres ; de 4, 150 livres ; de 3, 112 livres, et le pierrier, 30 livres.
Nous n'avons jamais trouvé dans l'armement d'artillerie des corsaires basques et bayonnais des règnes de Louis XV et Louis XVI, de pièces de canon au-dessus de 12 livres. C'est môme cette faiblesse de calibre qui les mettait dans un état de grande infériorité vis-à-vis des vaisseaux anglais qu'ils étaient appelés à combattre ; et cependant prendre sur leur bord de plus gros canons, c'était se surcharger d'un poids considérable qui pouvait beaucoup leur nuire dans les chasses qu'ils faisaient aux ennemis et où ils avaient besoin de déployer la plus grande rapidité.
Le défaut de ces canons était leur trop grande longueur, et c'est pour y obvier qu'on inventa plus tard les caronades ; presque tous les corsaires avaient une ou deux pièces en chasse et en retraite. Ils étaient montés sur des alTiUs portant sur quatre roues. Ils étaient maintenus contre la muraille du navire par une brague qui passait dans Taffilt. Elle devait être assez longue pour que le canon puisse être halé en dedans. Des palans servaient à manœuvrer la pièce.
Les accessoires servant au service de l'artillerie sont encore très nombreux. Nous citerons les barres d'anspect, pour les remettre en batterie ; les bailles de combat, remplies d'eau : on en mettait deux de chaque côté des pièces pour les rafraîchir pendant le combat ; le baril à mèche, dans lequel se placent les mèches allumées afin d'éviter le danger d'incendie ; le boute-feu, où l'on enroulait la mèche, garni de son fer aigu pour le planter sur le pont : il y en avait deux auprès de chaque pièce ; le chargeoir ou cuiller à canon, pour déposer la poudre au fond de l'âme, mais cela avait été depuis longtemps, dans la marine, remplacé par les gargousses toutes prêtes ; les coiïrcs à feu employés à bord des
(i) Reg. de l'Amirauté.
(2) Arch. de la Chambre de commerce de Bayonne, D, 9. — Chambre de commerce de Bordeaux, Inventaire sommaire.
navires qui craignaient l'abordage des corsaires ; les coffres à gargousses qu'on plaçait dans les batteries ; la corne d'amorce ou pulvérin, que le chef de pièce portait à la ceinture et qui contenait en poudre fine de quoi amorcer 25 fois une pièce : elle contenait la sonde qui servait à percer la gargousse ; la cuillère à canon pour décharger la pièce ; récouvillon, pour nettoyer Tintérieur de la pièce, et le refouloir pour la charger ; les fanaux de combat, éclairant de quatre côtés et qu'on plaçait dans la batterie.
Les projectiles sont aussi assez variés. Examinons tout d'abord ceux qui sont employés par le canon. Après le boulet plein vient le boulet, soit rattaché par une barre de fer, soit par une chaîne, les boulets à fiche et les boulets à éventail ; les balles de mousquet, dont on chargeait quelquefois les pièces, ce qui s'appelait charger à cartouche ; les lanternes à mitraille ou boite à mitraille. Les boulets rouges n'étaient pas employés à bord des corsaires.
Puis vient l'artillerie de petit calibre, qui avait remplacé les fauconneaux, les sacres et les émerillons. Ce sont d'abord les pierriers, qui étaient de petits canons portant des boulets d'une ou deux livres et montés sur des chandeliers à pivots pour pouvoir les pointer plus facilement de tous les côtés. Tous les pierriers se chargeaient par la culasse à l'aide d'une boite de fer qu'on y introduisait et qui était retenue par une goupille.
Les espingoles, montées comme un fusil, mais avec une gueule très évasée et d'une portée beaucoup plus courte : elles étaient chargées de sept ou huit balles et quelques-unes d'entr*elles étaient montées sur les chandeliers placés sur les plats bords ; les grenades que l'on lançait des hunes sur le pont ennemi ; les dards à feu, baguettes d'artifice, tirées à l'aide du fusil dans les voiles pour les incendier ; le pot à feu, espèce de grosse grenade.
Les petites armes sont : d'abord le fusil, l'une des meilleures armes pour soutenir l'abordage, quand elle était munie de sa baïonnette ; le fusil boucanier, qui était encore en usage et d'une portée beaucoup plus grande ; le pistolet d'abordage, garni do son crochet pour le mettre à la ceinture.
Parmi les armes blanches, nous citerons : les piques et demi-piques ; les haches et les sabres d'abordage ; la hallebarde pour défendre le pont contre les attaques des ennemis, et le mousqueton.
Enfin chaque corsaire emportait aussi un ou plusieurs grappins d'abordage, à cinq branches pointues, sans pattes, suspendus sur un cartahu qui va le long de la basse vergue. Ces grappins sont attachés à une chaîne pour éviter que les ennemis ne les coupent. Il y avait aussi des grappins plus légers et qui étaient lancés à la main.
Nous voici arrivé au terme de cette seconde partie, bien plus considérable que nous ne l'avions cru au premier abord. Maintenant que le travail est acbevé, nous sommes effrayé de voir combien cette œuvre est incomplète, car pour nous-mème chaque jour amène une découverte nouvelle. Nous croyons devoir dire que la forme que nous avons donnée à ce livre ne nous paraît pas la plus parfaite, et qu*à notre humble avis, il eût mieux valu peut-ôtre procéder par petites monographies spéciales, plus ou moins étendues et qui auraient eu au moins pour résultat d*épuiser complètement chacun des sujets entrepris. Cest ce que nous ferons peut-être un jour, nous réservant de revenir sur plusieurs de c«s braves marins, sur les grandes actions desquels nous n'avons pas fait tout le jour qu'ils nous paraissent devoir mériter.