LES PORTS DE BAYONNE, SAINT-JEAN-DE-LUZ
ET CAPBRETON
Les principaux ports français de la côte. — Bayonne, Saint-Jean-de-Luz et Capbreton. — Changement de situation de l'embouchure de l'Adour. — Les navires ne peuvent plus remonter jusqu'à Bayonne. — La ville est ruinée et abandonnée par sa population maritime. — Expéditions armées de Bayonne contre Capbreton. — Combat entre les marins des deux villes. — Louis de Foix et les travaux de l'Adour. — Ancienne importance de Capbreton. — Sa population. — Confrérie maritime. — Monuments. — Le Gouf.
Avant de passer en revue le curieux matériel naval du XVI^ siècle, qui servit à nos corsaires à accomplir leurs brillants exploits ; avant de parler des armements et des moyens de navigation, nous croyons devoir revenir quelque peu en arrière et offrir ici. d'une manière concise, mais précise, Taspect des trois principaux porls de la côte, qui furent assurément les seuls, pendant toute cette longue période, à soutenir toute la puissance des armements de leurs ennemis.
Ces trois ports sont : Bayonne, en commençant par le plus ancien, Capbreton et Saint-Jean-de-Lu/, dont la grande importance ne provenait que de la ruine momentanée de Bayonne. Nous ne citerons que pour mention Biarritz, Guéthary, Bidart et Hendaye, qui ne formèrent jamais d'armements particuliers, et se contentèrent d'envoyer leurs braves et intrépides matelots former une grande partie des équipages des corsaires mis en mer par les trois ports que nous venons de citer.
Bayonne était bien décbu de son ancienne splendeur navale ; il était loin le temps où ses nombreux armements faisaient trembler les côtes d'Espagne, l'époque où ses galères bloquaient La Rochelle, et où il envoyait des troupes de débanjuement aux princes anglais. Une nouvelle fluctuation de l'Adour, produite par une épouvantable tempête, avait obstrué l'embouchure près du gouf de Capbreton, et le fleuve, refoulé, s'était jeté du côté de Messanges où il s'était créé une nouvelle sortie (1).
A partir de ce moment, c'est-à-dire au commencement du XV® siècle, c'est à peine si, par un beau temps, les eaux étant très hautes et les vents très favorables, un navire de 80 tonneaux pouvait remonter
(i) Les meilleurs auteurs placent cette catastrophe en 1420 et 1450.
dans le port de Bayonne où, au milieu du siècle précédent, on voyait fréquemment des vaisseaux de 800 tonneaux (1).
Aussi, à partir de ce moment, la ville dépérit et son immense commerce disparaît tous les jours. Partout des maisons tombent en ruines, Therbe pousse dans les rues et la population émigré. Des sièges successifs ruinent ses magnifiques faubourgs, et de nombreuses épidémies de peste lui portent le dernier coup en décimant ses hantants. C'est assurément à la suite de ces événements que ses puissantes corporations maritimes, qui ne vivaient que de la construction navale, Tabandonnèrent, pour aller se réfugier dans les deux ports voisins, qui s'étaient créés à ses dépens. Les principaux armateurs de Bayonne les suivirent ou les précédèrent, afin de pouvoir faire librement ce commerce maritime qui devait porter Saint-Jean-de-Luz à son apogée.
Cependant, ce ne fut pas sans lutter que les Bayonnais acceptèrent ce nouvel état de choses, et nos registres de délibérations sont remplis de relations d'expéditions armées faites contre Capbreton que, plus que Saint-Jean-deLuz encore, ils considéraient comme une annexe maritime de leur ville.
Tout en faisant faire des études pour remettre, à Taide de grands travaux, l'embouchure de TAdour dans la première situation qu'elle avait occupée pendant de longs siècles, ils se livrèrent quelquefois contre leurs voisins à de véritables actes de piraterie. En 14S2, ils voulurent obliger les navires bretons ou anglais, qui prenaient leur chargement à Capbreton, de payer un droit à Bayonne, et ils menacèrent d'envoyer plusieurs coraus barbotais, sortes de canonnières blindées, pour s'emparer des vaisseaux et des marchandises (2).
Plus tard, ils firent mieux encore. En 1510 (3), au nombre de 4.000 hommes environ, ils firent une descente jusqu'à Capbreton et y brûlèrent un navire chargé de marchandises, enlevèrent un certain nombre de petits navires nommés pinasses et commirent beaucoup d'autres dégâts. Cependant, ce ne fut pas sans éprouver une vigoureuse résistance, car les marins qu'ils étaient allés attaquer possédaient des pièces d'artillerie qu'ils avaient fait venir d'Espagne, et avaient construit des nasses et autres barrières pour empêcher les plus petits navires de remonter jusqu'à Bayonne (4).
Louis XII intervint dans ces démêlés, mais la guerre se ralluma
(i) Poydenot. — Les anciennes embouchures de l'Adour. — Balasque, Etudes Historiques. — Nous ne saurions assez recommander un excellent travail de M. Tabbé Gabarra, curé de Capbreton, Quelques mots sur Capbreton et sur son ancien port. — Dax, Justère, in-S» de 36 p.
(2) Arch. de Bayonne, BB, 3, f» 241-243.
(3) Arch. de Bayonne, FF, 40c, n» i.
(4) Arch. de Bayonne, AA, iç, f» 30 vçrso et 21 recto.
bientôt, et les Bayonnais, soutenus par une nombreuse artillerie, descendirent jusqu'au Boucau pour réparer le chenal (1).
Mais la situation ne s'améliorait pas: un navire de Saint-Jean-de-Luz demeurait vingt-deux jours engagé dans les passes, et la plupart des chargements, qui étaient commencés à Rayonne, étaient achevés a Capbreton (2). Les projets de travaux se renouvelaient sans cesse, et aussi les actes d'hostilité entre Rayonne et Capbreton. Le 22 juillet 1537, les Rayonnais s'étaient emparés, non loin du Plec, et près du Vieux- Roucau, de trois navires de Capbreton. Ils s'en retournaient avec leur capture, lorsqu'en passant à Haussegor, ils virent deux galions embossés, armés d'artillerie, qui fondirent sur eux et leur tirèrent des coups de canon qui leur blessèrent plusieurs hommes (3).
A force de réclamations et d'enquêtes successives, les Rayonnais finirent par obtenir gain de cause. De grands travaux furent entrepris par les ordres du roi Charles IX, et on sait comment le célèbre Louis de Foix les termina glorieusement Nous n'avons pas entrepris de faire ici l'histoire de ces travaux sur lesquels d'excellents ouvrages spéciaux ont été publiés. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à partir du moment où TAdour reprit une direction normale, le port de Capbreton fut ruiné et devint, avec les années, un petit village de pêcheurs.
Sa destinée avait été assez belle, car à la fin du XV® siècle il y avait une population de 8.000 âmes. (4)
Les Capbretonnais furent de tous temps de hardis navigateurs, et quelques auteurs affirment qu'ils avaient donné leur nom à une île d'outre-raer qui s'appelle encore aujourd'hui Capbreton (5). Une confrérie maritime, fondée en 1492 sous le vocable de Notre-Dame-dc-Pitié, prouve bien la vitalité de la petite cité de la mer (6). Capbreton possédait, au
(i) Arch. de Bayonne, CC, ^40.
(3) Les registres des délibérations BB, 5 et BB, 6, sont remplis d*autorisations de ce genre accordées par le Corps de ville de Bayonne.
(3) < Randez-nous nos bateaulx, brigands, larrons, criaient les marins de Capbreton, autrement vous mourrez »... Et puis les € gallionss'en allarent vers le dit lieu de Haussegorcq et bien peu après huilsarent leurs voiles et s'en allarent arrimer au dit lieu de Capbreton. » (Arch. de Bayonne, FF, 2, n« 14). — Ga barra, Quelques mots sur Capbreton.
(4) Etude sur la création a' un port à Capbreton^ par l'abbé Puyol, p. 19. — M. l'abbé Légé, dans un article sur Capbreton {Petite T{evut Catholique y année 1870, p. 385), dit qu'au XIII® siècle la population était de 1 1.000 habitants.
(0 Cette assertion est tirée de Cleirac, Us et coutumes de la Mer. Il n'existe pas, jusqu'à présent du moins, de document relatif à ce sujet et antérieur au premier voyage de Colomb.
(^) Nous empruntons à M. l'abbé Gabarra la note suivante sur cette intéressante corporation : « On possède encore une antique et gracieuse Madone de cette confrérie. Le Président de la Société Archéologique de France, M. Léon Palustre, n'a pas hésité à dire que c'était une statue fort belle du XV» siècle ; et au Congrès scientifique de Dax, il décida que la gravure en serait reproduite dans ce petit travail. De fait, rien n'est suave et pur comme le type de cette Mater Dolorosa, de cette Pieta des anciens Capbretonnais. 11 y a des larmes dans les yeux de la Vierge, et comme un reflet de douleur calme et profonde sur sa figure, dans le mouvement de ses lèvres qui tremblent, dans toute son attitude. Joignant les mains, Marie contemple, avec une indicible tristesse, le corps de son Fils étendu mort sur ses genoux. On sent que l'artiste, qui sculpta cette statue en bois, était chrétien. Les draperies sont remarquables. Cette statue est aujourd'hui placée d^QS une niche ouverte au-dessus de la porte dç ^
XVI® siècle, une commanderie et une église aujourd'hui bien détruite, connue sous le nom d'église deBouret.
Des fouilles encore récentes ont mis au jour des ruines qui témoignent de rimportance ancienne de Capbreton et, en effet, au XIII« siècle, son commerce était déjà considérable. Nos anciens établissements prouvent la fréquence des relations avec Bayonne par la voie du fleuve. D'ailleurs, on voyait, tout près de Capbreton, au milieu des sables et au droit du Gouf (1) une tour (2) a en fason de pilier » si ancienne, qu'aucune mémoire d'homme vivant ne se souvenait de son édification. Cette tour avec sa tourelle (3), qui dominait l'église du bourg, servait d'amers aux navires qui voulaient entrer dans le havre de Bayonne.
Les travaux de Louis de Foix ruinèrent Capbreton. L'eau du canal croupit maintenant, n'ayant plus aucune issue vers la mer. Déjà, en 1639, le bourg est « ruiné et dépeuplé », la misère est à son comble (4). En 1716, il est plus qu'à moitié désert, et un peu plus tard le quart des maisons tombent en ruines, faute d'être habitées. Il ne contient que des masures, et il n'y a que de pauvres gens de mer qui vivent au jour le jour.
Pendant tout l'ancien régime, on forma le projet de créer à Capbreton un port de refuge. Après la Révolution, ces idées se perdirent. On y est revenu cependant, et de nombreux ouvrages furent publiés sur cette question, sans qu'elle paraisse avoir fait un pas de plus.
ni;iison-abri du canot de sauvetage. C'est là que les marins l'ont portée, sur la plage même, en face de rOcéan, et c'est là qu'ils vont solennellement en procession, trois fois par an, la vénérer.
« On a aussi les Statuts ou Règlements de cette confrérie. Ils sont écrits dans une langue exquise, toute imprégnée de foi naïve et de saine dévotion. Un illustre et savant professeur de l'Ecole des Chartes, M. Léon Gautier, les a fort admirés, et il exprima le désir que ces Statuts fussent publiés. Nous espérons écrire un jour l'histoire très édifiante de cette confrérie qui avait encore, au dernier siècle, pour Président et pour Trésorier, deux capitaines de navires. »
M. l'abbé Gabarra a tenu parole et son petit ouvrage a paru.
(i) Le Gouf ou gouffre^ qui n'a peut-être pas son éc^uivalent dans le monde entier, commence à iço mètres du rivage. A un mille de terre, on y trouve déjà un fond de 2S0 pieds ; un peu plus loin, à une lieue, 1,200 pieds. C'est une large et profonde vallée sous-marine que forment deux murailles de rochers à peu près perpendiculaires à la côte, et distante l'une de l'autre de 1,200 mètres dans leur plus grande proximité de la plage ; elle s'étend au loin comme « un éventail ouvert, dit M. Puyol, de telle manière que le manche étant à Capbreton, l'u.i de ses côtés s'appuie sur le littoral de la Bretagne, l'autre sur le littoral du Portugal » {Etude sur la création d'un porta Capbreton, p. ^4).
(2) Cette tour, dont on voit encore quelques ruines, avait été bâtie sur une hauteur qui porte aujourd'hui le nom de « Pey de la tour ».
(3) On trouve mention de cette tourelle dans les Archives de Capbreton, GG^ 28. — Gabarra.
(4) Arch. de Capbreton. — BB, 8, folio 7 recto. ^ Gabarra.