‹ Les Cosaques d'autrefoisChapitre 2 sur 6 · Pissar · texte numérisé non relu

Pissar

2. Le roi Etienne Batthori avait cherche' à diviser les cosaques pour les affaiblir. Il avait envoyé un étendard, une

chancelier, l'orateur et l'avocat de sa nation. Après l'ataman, c'était le personnage le plus considérable, et lorsque l'ataman n'était qu'un soldat ignorant, cas assez ordinaire, l'auditeur général devenait le chef réel de toute l'armée.

Bodgan Chmielnicki, suivant les uns, descendait d'une famille noble de Lithuanie établie en Ukraine ; selon d'autres récits, son arrière-grandpère aurait été un certain Viatclïeslaf Chmielnicki, ataman des Zaporogues au xvi^ siècle, et, vraie ou fausse, cette généalogie paraît avoir été celle qu'il préférait. 11 est certain que son père, qui avait fait la guerre comme capitaine, fut tué à la bataille de Tsétsoria, en 1619. Contre l'ordinaire des jeunes gens qui se destinaient à la vie

masse d'armes, symbole du commanJemcnl, et un sceau à l'ataman, et lui avait oclroyè une commission royale comme à un grand dignitaire de la couronne. Les cosaques reçurent ces présents avec joie sans s'apercevoir d'abord que le roi prétendait s'arroger le droit de nommer le chef de l'armée zaporogue. Batthori prit à sa solde un corps de six mille cosaques, et bientôt après ne voulut plus reconnaître comme cosaques les Ukrainiens qui ne faisaient pas partie de ce corps. Les hommes libres qui n'étaient point enreiyw/m devenaient des paysans soumis à la corvée et justiciables des autorités polonaises, tandis qu'auparavant ils o'obéissaieat qu'à l'ataman qu'ils élisaient eux-mêmes.

des cosaques, Bogdan avait appris autre chose qu'à monter à cheval et à manier le sabre et te mousquet: on l'avait envoyé au collège à Kief, ensuite chez les Jésuites, en Gallicie. Ils ne purent jamais le convertir, car il montra toute sa vie un attachement très-vif pour la religion grecque ; mais, si l'on en croit les auteurs petits russiens, ce fut à l'école de ces pères qu'il apprit à se faire un visage qui. ne trahissait jamais sa pensée, à pénétrer celle des autres, et à séduire les hommes, art dont il eut souvent à se prévaloir. « Son visage impassible, dit un écrivain polonais, ressemblait à la glace polie qui dans un marécage recouvre un gouffre sans fond. » Il parlait facilement le polonais, le russe, le turc et le latin, outre le dialecte slave de son pays, dans lequel il s'exprimait ordinairement. Ses études terminées, il demeura quelque temps chez un Pane Potocki, en qualité d'écuyer. Ce gentilhomme, au milieu d'un repas, voulant donner à ses convives le plaisir de voir avec quelle dextérité il coupait une tête, avait jeté son dévolu sur celle de Bodgan. Heureusement celui-ci, prévenu à temps par un de ses camarades, ne se prêta point à l'expérience et s'enfuit dans la sietche des Zaporogues. Là, il lit son

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apprentissage comme corsaire et comme soldat. Après avoir mérité l'estime de la confrérie, il la quitta pour retourner en Ukraine et s'y marier. Il obtint bientôt le grade de capitaine, puis celui de starchine ou d'ancien, finalement celui d'auditeur. Dans plusieurs occasions, il se distingua par son courage et sa présence d'esprit. A la bataille de Tsétsoria, où son père fut tué, il fut blessé luimême et pris par les Turcs, mais bientôt après échangé. En 1625, il conduisit une flottille cosaque dans la mer Noire, prit ou coula une douzaine de vaisseaux turcs et jeta l'alarme jusque dans les faubourgs de Constantinople. En 1629, il présentait au roi Sigismond III deux princes valaques qu'il avait faits prisonniers. Lors de l'élection de Vladislas IV, en 1632, il fut envoyé à la diète en qualité de député de l'armée zaporogue et du peuple russien *. Plus tard, dans un combat contre les Moscovites, en 1635, il reçut de la main du roi un sabre d'honneur. Il avait eu, chose diflicile, le talent de se faire bien venir du prince,

1. On appelait ainsi les habitants de l'Ukraine et d'autres provinces polonaises, qui parlaient un dialecte russe et professaient la religion grecque. La plupart des gentilsliommes parlaient le polonais et étaient catholiques.

sans perdre l'affection de ses compatriotes. Plus d'une fois il fut chargé d'excuser certaines insurrections des cosaques, et il réussit. On assure pourtant qu'il n'y eut pas une conspiration où il ne prît part, mais ce fut toujours avec tant de prudence qu'il n'y avait pas moyen de le trouver coupable.

Vladislas en faisait cas et comptait s'en servir comme d'un agent utile auprès des cosaques. Depuis longtemps ce prince, excité par son chancelier Ossolinski, méditait la destruction de la vieille constitution polonaise, aussi odieuse à la royauté que funeste à toute la nation. L'entreprise était difficile à rencontre d'une aristocratie puissante et d'une noblesse accoutumée à ne rien respecter, pas même les chefs de son choix. Voici quels moyens le roi et son ministre comptaient employer pour parvenir à leurs fins. Ils voulaient, et la chose semblait facile, engager la Pologne dans une guerre contre le khan de Crimée et les Turcs. Il suffisait d'exciter les cosaques à commencer les hostilités pour obliger les Turcs à des représailles. La nation polonaise, brave, chevaleresque, ne pouvait manquer à son roi dans cette guerre sainte , et c'était une occasion d'ailleurs

d'introduire dans le royaume un grand nombre de troupes étrangères. La guerre de Trente ans, qui finissait, laissait sans occupation quantité de soldats aguerris et sans scrupules, prêts à obéir en tout au prince qui les payerait. Vainqueur des Turcs (Vladislas ne doutait pas du succès de ses armes), à la tête d'une armée qu'il se serait attachée par ses largesses, il espérait avoir raison des seigneurs et du peuple de gentilshommes qu'ils avaient dans leur dépendance. Il se flattait que les cosaques, très-mal traités par la noblesse polonaise, seraient pour lui des auxiliaires dévoués, et il comptait les gagner facilement en leur faisant espérer un, avenir heureux sous le gouvernement réformé qu'il prétendait établir.

A cette époque, en 1646, l'Ukraine était agitée par un mécontentement sourd, qui présageait une explosion violente et prochaine. Les libertés du pays et sa foi religieuse souffraient d'incessantes atteintes de la part des gouverneurs polonais. Le peuple était accablé de corvées et d'exactions de toute espèce par les gentilshommes établis dans l'Ukraine où ils avaient obtenu des terres. Les Russiens, et particulièrement les cosaques, prétendaient en avoir seuls chassé les infidèles, et

leurs efforts n'avaient eu d'autre résultat que de les faire changer de maîtres. Les gentilsliommes polonais, propriétaires de presque tout le pays, étaient considérés par les paysans comme des étrangers et des usurpateurs. Ils parlaient une autre langue que leurs vassaux, et professaient une autre religion. Pleins de mépris pour les Russiens et pour leurs croyances, ils les traitaient, en effet, avec la dernière dureté. Quelques-uns, animés d'un zèle religieux, abattaient les églises grecques, et cherchaient par la violence à faire des conversions. De tous côtés s'élevaient des monastères catholiques ; des prêtres, soutenus par des soldats, parcouraient les campagnes pour ramener les schismatiques au giron de l'Église, et trop souvent joignaient à leurs prédications des menaces et des voies de fait.

Autrefois, les cosaques se recrutaient de tous les volontaires qui venaient en Ukraine; ils élisaient librement leurs atamans; maintenant, on ne voulait pas qu'il y eût plus de six mille cosaques enregistrés ; on prétendait leur donner des chefs, les discipliner ù l'allemande, en Taire une sorte de milice, qu'on était toujours prêt à sacrifier, mais qu'on récompensait rarement de ses

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services. C'est à peine si les Zaporogues de la sietche * conservaient l'ombre de leur antique liberté, à la faveur du labyrinthe dlles où ils se cachaient; les paysans de l'Ukraine, autrefois hommes libres et cosaques, comme leurs frères enregistrés, étaient devenus des serfs misérables.

Voici en quels termes l'ingénieur français Beauplan, qui avait été au service de Yladislas jusqu'à la mort de ce prince, en 1648, parle de la condition des petits Russiens. Étranger aux passions nationales des Polonais et des cosaques, son témoignage aura le mérite de l'impartialité :

« La noblesse parmi eux, dont il y en a fort petit nombre, tient de la polonoise, et il semble quelle ait honte d'estre d'autre religion que de la romaine, à laquelle elle se range tous les jours, quoique tous les grands et tous ceux qui portent le nom de princes soient issus de la grecque. Les paysans y sont tout à fait misérables, obligez qu'ils sont de travailler trois jours de la semaine avec leurs chevaux et leurs bras au service de leur seigneur, et de lui payer,

1. Les cosaques appelaient Sieiche le chef-lieu de leur société. Ils l'avaient établi dans une des nombreuses îles du Dniepr, et au besoin ils faisaient choix de toute autre localité

selon les terres qu'ils tiennent, quantité de boisseaux de grains, force chapons, poules, oisons et poulets, à sçavoir aux termes de Pasques, de la Pentecoste et de la Nativité, de plus de charrier du bois pour le service de leur dit seigneur, et de faire mille autres corvées auxquelles ils ne devroient estre sujets, sans l'argent contant qulls exigent d'eux; comme aussi la disme des moutons, des pourceaux, du miel, de tous les fruits, et de trois en trois ans, le troisième bœuf; bref ils sont contraints de donner à leurs maistres ce qu'il leur plaist demander, de sorte que ce n'est pas merveille si ces misérables n'amassent jamais rien, assuietis qu'ils sont à des conditions si dures; mais c'est encore peu de chose, car leurs seigneurs ont puissance absolue, non-seulement sur leurs biens, mais aussi sur leurs vies, tant est grande la liberté de la noblesse polonoise (qui vivent comme en un paradis et les pauvres paysans comme s'ils estoient en purgatoire), de sorte, s'il arrive que ces pauvres gens tombent asservis entrelesmainsdemeschans seigneurs, ils sont en estât plus déplorable que les forçats des galères*.» 1. Beauplan, Description d'Ukranie, p. 7.

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Ossolinski, envoyé par le roi en Ukraine, s'aboucha tout d'abord avec Chmiehiicki et un certain Barabache, colonel du régiment Se Tclierkask. En ce moment, l'armée zaporogue n'avait point d'ataman reconnu par le gouvernement, qui, depuis le nouveau régime imposé aux cosaques, prétendait nommer les généraux de cette milice. Chmiehiicki et Barabache étaient les principaux de l'état-major. Ce dernier, arménien de naissance, mais enlevé tout enfant par les cosaques et nourri parmi eux, s'était acquis une réputation par sa bravoure; il passait pour dévoué au roi. Le chancelier leur demanda de seconder de tout leur pouvoir les desseins du roi et n'épargna pas les promesses pour les gagner. VI adislas rendrait aux cosaques leurs anciens privilèges ; il porterait de 6,000 à 12,000 le nombre de leurs soldats enj^egisîrés; quant à présent, il les autorisait à faire la course contre les Turcs et leur offrait même de l'argent pour construire et armer six cents bateaux qui descendraient le Dniepr. Toutes ces promesses, et bien d'autres encore, étaient contenues dans une lettre signée du roi. Ossolinski ne fit pas de difficulté de communiquer aux deux cosaques cette pièce qui, dans le langage de la chancellerie

polonaise, s'appelait alors un privilège royal.

Chmielnicki reçut ces ouvertures assez froidement; il remercia le roi de la confiance qu'il leur montrait, puis il s'étendit sur la difficulté de l'entreprise, déplora la situation de l'Ukraine, ruinée par un mauvais gouvernement, et déclara qu'il faudrait beaucoup de temps pour gagner les cosaques qu'on s'était aliénés par tant d'injustices et de vexations. Il ajouta que., quant à lui, il était prêt à tout, du moment qu'il s'agissait du service de Sa Majesté. On dit que le chancelier lui offrit, de la part du roi, la dignité d'ataman, et que Chmielnicki la refusa. Il faut croire, si le fait est exact, que ce n'était ni par faute d'ambition, ni par modestie; mais il se défiait de l'énergie de Vladislas. Avant de s'engager, il voulait sans doute juger de quel côté était la force réelle; d'ailleurs, il s'excusa sur ce que Barabache était son ancien, et, à tous égards, plus digne du bâton d'ataman. Ossolinski le remit donc à Barabache, ainsi que le privilège royal, qu'il lui recommanda de tenir secret jusqu'à nouvel ordre. De la part de Barabache, il n'y eut aucune indiscrétion.

Mais il n'en fut pas de même du côté de Chmielnicki. La nouvelle de la guerre projetée parvint

bientôt à Varsovie; elle fut confirmée par les bravades des courtisans. Le voyage du chancelier en Ukraine aurait suffi pour éveiller les soupçons. Aussitôt la noblesse polonaise indignée s'écria qu'on voulait détruire ses anciennes libertés, fonder une tyrannie, abaisser la classe des gentilshommes et donner des droits monstrueux aux paysans; le roi prétendait leur ôter leurs privilèges et leurs biens ; il conspirait avec les cosaques, ces incorrigibles rebelles. A l'ouverture de la diète (6 novembre 1646), le sénat, à la presque unanimité, déclara que le roi ne pouvait faire la guerre sans l'autorisation de la diète. De leur côté, les députés ne montrèrent pas moins de véhémence. Les deux corps pressèrent le roi de licencier l'armée qu'il levait, et résolurent de ne se séparer que lorsqu'il aurait été fait droit à leurs injonctions. Ils allèrent jusqu'à menacer le roi de décréter la Pospolite ruczenie, c'est-à-dire d'appeler toute la nation aux armes, pour obliger les troupes étrangères à vider le territoire de la république. Yladislas, abandonné de tous, n'essaya pas une résistance inutile. Son plus ardent désir était que son fils lui succédât, et, par son obéissance aux volontés de la noblesse, il crut s'en concilier les

suffrages. Les troupes étrangères furent congédiées, et, pour les payer, il fut contraint de se servir de la dot destinée à sa fille.

Fort peu de temps après, Vladislas perdit ce fils tant aimé. On dit qu'en apprenant sa mort le roi s'écria: : « Mon Dieu! pourquoi ne m'as-tu pas pris mon fils avant la réunion de la diète? Je n'aurais pas abandonné mes grands desseins.» Les regrets étaient inutiles; il s'était livré à une faction qui abusait insolemment de sa victoire. Après avoir humilié son roi, la noblesse polonaise tourna son courroux contre les cosaques, ses complices. Les rigueurs redoublèrent, ainsi que les persécutions religieuses. Bientôt elles excitèrent des émeutes, quelquefois assez graves. Barabache fit tous ses efforts pour les apaiser ou les réprimer. Au contraire, Chmielnicki encourageait sous main les cosaques à la mutinerie, et donnait à entendre qu'on abusait du nom du roi pour opprimer un peuple fidèle.

Un jour qu'il avait à dîner dans sa maison plusieurs des colonels cosaques et l'ataman luimême, il attendit le moment où le vin avait échauffé toutes les têtes, pour demander tout à coup à Barabache s'il était vrai que le roi lui eût

envoyé un privilège qui rendait aux cosaques leurs anciennes libertés? Barabache n'était pas tellement ivre qu'il ne soupçonnât un piège. « Que t'importe, compère? dit-il à Chmielnicki. Ne sommes-nous pas heureux, nous autres chefs? On nous paye, on nous donne le drap sans l'auner. Ne serait-ce pas une belle chose que d'aller rôder dans les bois et les fondrières, pour plaire à la canaille et se faire manger aux moucherons comme des ours ? »

Chmielnicki ne répondit pas, mais pressa ses hôtes de boire. Le dîner se prolongea tant et si bien que Barabache tomba sous la table, ivre mort. La plupart des autres convives étaient dans le même état"; leur hôte seul, qui s'était ménagé, prit le bonnet de l'ataman, le donna à un de ses cosaques, en lui ordonnant de courir ventre à terre à la maison de l'ivrogne, de montrer le bonnet à sa femme et de lui demander, de sa part, le parchemin qu'il avait reçu du roi. Faute de cette pièce, devait dire le cosaque, les colonels et l'ataman allaient s'entr'égorger. La femme de Barabache prit le parchemin dans une cachette et le remit à l'émissaire de Chmielnicki. Celui-ci était bien déterminé à ne pas le rendre.

Ce tour, dont Barabache ne soupçonnait pas encore toute la portée, l'indisposa contre son hôte, et il s'appliqua à le représenter au staroste polonais de Tchigliirine* comme un homme dangereux dont il fallait surveiller de près la conduite. Chmielnicki, déjà suspect aux nobles propriétaires du pays par le crédit dont il jouissait parmi les paysans, était encore l'objet de leur envie à cause de sa fortune personnelle. Son père avait reçu du staroste de Tchighirine une certaine étendue de terres en friche, qu'il avait obtenu la permission de cultiver en y amenant des paysans : c'est ce qu'on appelait peupler un domaine {posélit). Pour les malheureux paysans de l'Ukraine, un officier de cosaques, professant la religion grecque, ami des pauvres gens, c'était lidéal du propriétaire. Aussi les bras ne manquaient pas à la ferme de Subotof : c'est ainsi qu'on appelait le bien de Chmielnicki. Quoiqu'il fût par sa profession le jurisconsulte de l'armée cosaque, il est vraisemblable que Chmielnicki

1. Czehrin, selon l'ortliographe polonaise. J'ai sdrvi pour les noms d'iiommes et de lieux l'ortliographe russe, lorsqu'il s'agit de l'Ukraine, parce qu'elle représente mieux la prononciation.

n'avait pas observé minutieusement les formalités voulues pour assurer son droit de possession ou la transmission de l'héritage paternel. Sa ferme, qui était d'un revenu considérable, était convoitée par un certain Czaplinski, gentilhomme polonais, sous-staroste de Tchighirine et l'âme dainiiée du staroste Koniepolski, fils de celui qui avait fait la donation au père de Ghmielnicki ; en outre, Czaplinski avait un grief personnel contre Ghmielnicki, son rival heureux auprès d'une jeune dame du pays qu'il venait d'épouser en secondes noces.

Dans une rencontre contre un parti de Tartares en course dans le pays, au moment où Ghmielnicki chargeait en avant de ses escadrons, un cosaque, gagné par Gzaplinski, lui déchargea par derrière un coup de sabre sur la tête. Ghmielnicki toucha du front l'arçon de sa selle. « Quel malheur ! s'écria l'assassin, je vous prenais pour un Tartare. » Un épais bonnet de fourrure avait amorti le coup, et la blessure n'était pas grave. Ghmielnicki crut ou feignit de croire à une méprise, mais il fut quelque temps à se remettre; sa troupe ne donna pas à propos, et Czaplinski en prit avantage pour l'accuser de là-

cheté ou de trahison auprès du staroste Koniepolski. « Vous ne m'avez jamais rien donné, dit-il, à moi qui vous ai bien servi; donnezmoi la terre de Subotof que Chmielnicki possède contrairement aux lois, car il a des paysans, ce qui n'appartient qu'à un gentilhomme polonais. » Koniepolski hésita longtemps; il lui répugnait de disposer d'une terre que son père avait adjugée à Chmielnicki. Toutefois, sans rien décider publiquement, il ferma les yeux sur un projet qui fut bientôt mis à exécution. A la tête d'une troupe de bandits, Czaplinski s'établit en maître dans la ferme de Subotof, brûla le moulin et pilla la récolte. Chmielnicki était absent; son fils cadet, enfant de dix ans, qui menaçait les brigands de la vengeance de son père, fut si cruellement battu qu'il mourut le lendemain. Quant à M™^ Chmielnicka, elle devint la plus belle conquête du vainqueur, qui usant de violence ou de séduction en fit sa femme. Convertie au catholicisme, elle épousa Czaplinski ; le clergé catholique de Pologne tenait alors qu'entre schismatiques, le sacrement de mariage n'existait pas.

Le malheureux dépouillé demanda justice au

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staroste qui le renvoya au tribunal. Le tribunal le renvoya à la diète. Avant de s'y présenter, Chmielnicki défia son ennemi en combat singulier. Il faut croire qu'en Pologne, à cette époque, on ne savait pas raffiner sur le point d'honneur comme en France, car Czaplinski se présenta sur le terrain accompagné de deux serviteurs armés, et Chmielnicki vint seul, mais pourvu d'une cotte de mailles sous ses habits. Il attaqua si bravement ses adversaires, qu'ils prirent la fuite, et il leur cria : « Souvenez-vous que j'ai un sabre, et que la Mère cosaque ^ n'est pas encore morte! » C'est ainsi que les cosaques appelaient l'Ukraine, leur patrie, ou plutôt leur association militaire et politique.

Cette menace de la 3Ière cosaque, toujours effrayante pour les Polonais, acheva de perdre Chmielnicki. Les dénonciations arrivaient contre lui de toutes parts. On le jeta en prison, et il n'en sortit que lorsque sa femme, maintenant celle de son ennemi, eut demandé et obtenu sa liberté. Chmielnicki courut aussitôt à Varsovie, mais il

i. Dans le dialecte de l'Ukraine : Ichtchè kozatska nié oiunerla maty.

n'y rencontra que des juges prévenus. Ses titres de propriété furent trouvés défectueux. Des témoins complaisants attestèrent que son fils n'était pas mort des coups qu'il avait reçus, mais probablement par belle malice. En Pologne, les maris infortunés n'excitaient pas plus de compassion qu'en France. Les juges eurent grand'peine à tenir leur sérieux pendant l'enquête. M'^" Clnnielnicka avait changé de religion, de mari ensuite, quoi de plus simple? la justice n'avait rien à y voir. « Cherchez une autre femme, lui dit son juge, il n'en manque pas en Ukraine. » Ruiné, confus, bafoué, Chmielnicki, en désespoir de cause, alla trouver le roi et lui peignit avec passion la situation de l'Ukraine. Ses malheurs personnels n'étaient, dit-il, qu'un exemple entre mille des violences auxquelles se livraient les oppresseurs. Le roi ne fera-t-il rien pour des sujets fidèles, écrasés sous son nom par des tyrans impitoyables? Vladislas, non moins opprimé et encore plus dépourvu de ressources que Chmielnicki, s'écria : « Que puis-je faire? n'avez-vous donc plus vos sabres? et n'êtes-vous plus les cosaques d'autrefois ? »

L'auditeur général des Zaporogues n'avait pas

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besoin d'un semblable conseil, et depuis longtemps il était résolu à se venger et à venger son. pays. On dit que le séjour qu'il fit à Varsovie pendant quelques mois le mit à même d'étudier le gouvernement qu'il haïssait, et d'en connaître la faiblesse. L'insolence des grands seigneurs, leur égoïsme, leur légèreté, la misère profonde du peuple, l'indifférence de tous pour la gloire et le bonheur de la patrie commune ne purent lui échapper. De quelque côté qu'il jetât les yeux, il ne voyait que désordre et anarchie. Une armée vivant de pillage, des chefs sans expérience, des paysans abrutis par la misère et prêts à suivre quiconque porterait le fer et le feu chez leurs maîtres, une assemblée souveraine impatiente de toute supériorité, des délibérations tumultueuses les suffrages obtenus par la terreur ou la corruption, tel était le spectacle que A'arsovie présentait à cette époque, et si le cosaque comparait dans son esprit la diète qui venait de le juger avec le cercle des Zaporogues, il put se dire : Nous valons mieux que nos maîtres, et nous serons libres dès que nous saurons le vouloir.

De retour en Ulcraine. Chmielnicki s'appliqua à recruter des partisans et ù tout préparer pour une

insurrection. Les ecclésiastiques du rit grec lui furent de puissants auxiliaires. Mogliila, le métropolitain de Kief, lui donna sa bénédiction et l'exhorta à poursuivre hardiment ses desseins. Chmielnicki montrait le privilège de Vladislas, rapportait ses discours, et laissait entendre qu'à Varsovie même, des protecteurs, encore timides, n'attendaient qu'une occasion pour se déclarer. Évitant les villes et le voisinage des seigneurs qui entretenaient dans leurs châteaux une armée de valets, il allait de village en village prêchant la révolte. Bien accueilli partout, et surtout par les cosaques, il rencontrait cependant chez eux des objections difficiles à surmonter. « — Nous n'avons plus de canons , lui disaient-ils , nous n'avons que peu de fusils, et les Polonais ont une artillerie immense. Comment pourrionsnous les [combattre, pauvres gens que nous sommes? » Alors Chmielnicki proposa de prendre pour alliés les Tartares, et s'offrit pour aller auprès du khan, solliciter son appui. Cette proposition fut reçue avec applaudissement. Pour ces gens au désespoir, tout allié était bon, et dans leur haine contre les catholiques, ils n'hésitaient pas à mendier la protection des musulmans.

Ces menées ne purent demeurer longtemps secrètes; Barabache en fut instruit, ainsi que le staroste de Tchighirine ; tous les deux en firent leur rapport au général de la couronne, Potocki. Un jour que Climielnicki à court d'argent, selon l'ordinaire des conspirateurs, était venu dans une foire pour vendre un cheval de race qui lui restait, il fut arrêté et conduit au staroste. On fit une enquête à la hâte; mais tous les cosaques, tous les paysans cités comme témoins à charge, déposèrent sans hésiter que l'auditeur n'avait jamais tenu le langage qu'on lui prêtait, et qu'en toute occasion sa conduite avait été celle d'un citoyen paisible et attaché au gouvernement de la république. Le staroste, qui d'ailleurs se reprochait un peu ses torts envers un homme déjà si malheureux, ne voulutpas presser l'instruction, et en référa au géjiéral de la couronne. En attendant, le prisonnier fut confié à la garde d'un colonel de cosaques, nommé Krepczowski, attaché à Chmielnicki de vieille date par les liens du compérage, très-respectés dans l'Église grecque, et qui, chez les cosaques, avaient autant de force qu'une proche parenté. Personne ne fut surpris en appre-

nant que Chmielnicki avait gagné la steppe, et bientôt après arrivait dans la sietche des Zaporogues, avec son fils aîné et une trentaine de cavaliers. A peine était-il libre quB le staroste recevait l'ordre de le mettre à mort.

La sietche n'était plus ce qu'elle avait été jadis, un asile inviolable. Les privilèges ou la licence des Zaporogues avaient été réduits en même temps que ceux des autres cosaques. La forteresse de Kodak avait été bâtie aux bords du Dniepr pour les tenir en bride, et la république tenait toujours dans leur voisinage la plus grande partie de ses troupes régulières. Néanmoins, protégée peutêtre par son ancienne réputation, surtout par sa pauvreté, la horde des Zaporogues était demeurée indépendante de fait. La piraterie continuait, ' mais avec quelque mystère, et les gouverneurs polonais fermaient les yeux et en retiraient quelque profit. Chmielnicki se présenta hardiment à ses anciens camarades et leur conta ses malheurs. « Les Polonais, dit-il, uous ont livrés en esclaves

à la maudite engeance des Juifs. Regardez-moi, moi l'auditeur général de l'armée des Zaporogues, moi vieux cosaque. Je n'aspirais qu'à vivre tranquille après avoir combattu pour eux. Ils m'ont pris ma maison, usurpé mes biens, enlevé ma femme. Ils ont tué mon fils, ils viennent de me voler jusqu'à mon cheval. Ils m"ont condamné à mort, je viens vous demander asile. Ayez pitié d'un vieux camarade, et que mon exemple vous apprenne le sort que vous réservent nos communs ennemis. »

En ce moment il n'y avait dans la sietche qu'un petit nombre de cosaques, mais tous vieux flibustiers, aguerris, gens qui, selon l'expression d'un historien polonais, étaient rebelles par nature, comme un rossignol est chanteur. « Sois le bienvenu. Pane * Chmielnicki, lui dirent les Anciens; nous t'offrons le pain et le sel, et nos cœurs aussi. » Cependant, un détachement de troupes régulières suivait le proscrit à la piste, et s'avançait vers la sietche, mais celui-ci était sur ses gardes, et trouva bientôt des amis disposés à lui prêter main-forte. Le détachement tomba

1. Seigneur, monsieur, mot polonais adopté dans le dialecte russien.

dans une embuscade, et personne n'en revint pour dire quels ennemis il avait rencontrés.

Peu après des cavaliers parcouraient tous les hameaux à plusieurs lieues à la ronde, annonçant que tel jour le cercle des Zaporogues se tiendrait à la sietche, pour affaire grave. Tous les affiliés s'y rendirent, et avec eux bon nombre de serfs fugitifs et de gens sans aveu des deux rives du Dniepr. Chacun s'attendait à quelque grand événement, mais à l'exception des Anciens, parmi les Zaporogues, personne ne connaissait les desseins de Ghmielnicki. Ses confidents disaient seulement qu'il s'agissait de rédiger de respectueuses représentations, que des députés iraient porter au roi et à la diète. Malgré ces assurances chacun s'armait, fondait des balles, et faisait sa provision de poudre. On retirait mystérieusement du Dniepr quelques canons cachés dans le sable du fleuve. Personne ne doutait d'une expédition prochaine. Pour dérouter les Polonais, Ghmielnicki, avec une troupe d'environ 500 hommes, quitta la sietche et se fortifia dans une petite île duDniépr; puis, laissant ses compagnons, il se rendit dans le plus grand secret à Bakhtchi Saraï: c'était la résidence d'Islam Ghereï, khan de Grimée.

Pour gagner le prince tartare, il fallut que Chmielnicki déployât toute son adresse et la séduction pour laquelle il était renommé. Soupçonné de méditer quelque trahison, traité d'abord plutôt en espion qu'en ambassadeur, il parvint enfin à se faire écouter, lorsqu'il eut baisé le sabre du khan en prononçant une formule de serment, dont le sens était qu'il dévouait sa tête à la lame de ce sabre, s'il ne disait pas la vérité. Pour les Tartares, dont Chmielnicki connaissait les coutumes, et dont il parlait facilement la langue, cette cérémonie ne pouvait manquer de dissiper leur méfiance. Le proscrit dépeignit au khan la situation de l'Ukraine et des autres provinces russiennes soumises à la Pologne. Tout était prêt, disait-il, pour une insurrection. Une armée tartare ferait soulever tous les cosaques, tous les paysans. Les riches châteaux des seigneurs polonais, les trésors amassés par les juifs paieraient au centuple les frais d'une expédition, et la Crimée et la Porte ottomane se feraient des alliés braves et fidèles. Le khan répondit qu'à la vérité le roi de Pologne était en retard pour le payement du tribut annuel qu'il envoyait à la Horde sous le titre de présent, mais qu'à moins

d'un refus formel , il ne pouvait déclarer la guerre. « Attendez, ajouta-t-il, que les Polonais aient répondu à mes réclamations. Si Vous commencez la guerre, je vous suivrai de près, dans le cas où le roi ne tiendrait pas ses engagements. Vous pouvez, cependant, vous adresser à Tougaï-Bey, et lui demander [des cavaliers pour marclier avec vous. »

Tougaï-Bey était le gouverneur de Pérécop, vassal du khan, mais vassal très-peu docile et à peu près indépendant. On prétendait néanmoins que le prince tartare était d'accord avec son lieutenant et qu'il trouvait avantageux d'avoir sur sa frontière un chef de partisans qu'il pouvait lancer en avant, puis désavouer au besoin. Tougaï-Bey, après quelque hésitation, promit quatre mille cavaliers, mais à la condition que ses Tartares formeraient le corps de réserve, et qu'ils ne s'engageraient qu'après que les cosaques auraient prouvé qu'ils étaient de bonne foi en attaquant les Polonais. Les préparatifs de campagne n'étaient pas longs chez les Tartares. Sur un signe du chef, chaque cavalier accourait au rendez-vous avec son arc et ses flèches. Ils n'avaient besoin ni de chariots ni de provisions;

chaque homme menait plusieurs chevaux. Ils mangeaient la chair crue de leurs montures éclopées , coupée en tranches minces et amortie quelques heures sous leurs selles, et dès que l'herbe avait percé la neige, la steppe leur offrait partout des pâturages.

Les armements des Zaporogues de la sietche et ceux de leurs alliés avaient lieu au commencement de l'année 1648. Instruit de la fermentation qui régnait depuis quelque temps parmi les cosaques et les paysans, mais ignorant encore leur alliance avec les Tartares, le général de la couronne, Potocki, et le général de campagne *, Kalinowski, avaient réuni leurs troupes autoui de Tcherkask.Ils avaient rappelé tous leurs détachements, ainsi que les cosaques enregistrés sous Jes ordres de l'ataman Barabache. Enfin, ils avaient requis les milices de la province de prendre les armes, et, par surcroît de précaution, ils demandaient en Pologne qu'on leur envoyât

1. Le gênerai de la couronne commandait toutes les troupes de la république, le génùral de campagne était son lieutenant. Ces deux charges étaient à vie. Il en était de môme pour le grand-duché de Lithuanic dont les milices ne se confondaient pas avec celles do la Pologne.

des renforts. A la faveur de ces préparatifs guerriers, les rigueurs redoublaient à l'égard des scliismatiques. Potocki faisait publier partout une proclamation qui défendait aux habitants de l'Ukraine de se rendre à la sietche, sous peine de mort, non-seulement contre les déserteurs, mais contre leurs femmes et leurs enfants. Ces menaces épouvantables, appuyées de quelques exécutions sanglantes, n'eurent d'autre effet que d'exaspérer un peuple déjà mûr pour la révolte. Les fugitifs arrivaient à la sietche, non plus isolés, mais par grosses bandes. L'enthousiasme religieux, la fureur avaient succédé à l'abattement et au désespoir.

Pendant tout le mois de mars 1648 des alternatives de froid et de dégel avaient rendu la steppe impraticable pour tous autres que des cosaques ou des Tartares, en sorte que les troupes concentrées à Tcherkask ne sortaient pas de leurs quartiers. Les généraux et les officiers polonais passaient le temps de leur mieux, en fêtes et en festins; les soldats, mal payés, vivaient à discrétion chez les habitants; personne ne songeait à faire des reconnaissances au midi de Tcherkask, ni à découvrir le point de ralliement où se ren-

daient tous les fugitifs. Du côté de la Pologne, non-seulement on n'envoyait pas de renforts, mais le chancelier Ossolinski écrivait aux généraux que les Zaporogues de la sietche ne songeaient nullement à se révolter; qu'ils préparaient une expédition contre les Turcs, et qu'on avait tout à gagner à les laisser partir. Le chancelier blâmait énergiquement les mesures de rigueur ordonnées par Potocki, et lui recommandait, pour pacifier le pays, de faire quelques exemples des starostes polonais et des colonels cosaques qui se seraient rendus coupables d'excès trop scandaleux envers leurs paysans. C'était surtout contre la conduite de Koniepolski , staroste de Tchiglîirine, que le chancelier appelait toute la sévérité du général. Il annonçait, au surplus, que des commissaires royaux allaient se rendre en Ukraine pour examiner les plaintes des Russiens. Cette lettre excita aussitôt de vives discussions parmi les généraux. Kalinowski soutenait qu'on ramènerait les cosaques par la douceur; Potocki, à défaut d'arguments, s'emportait, et déclarait que lui seul avait le droit de commander. A l'exemple des chefs, le quartier général était divisé en deux partis. Les paysans, se croyant ap-

puyés par le roi, redoublaient d'audace, et cependant Climielnicki était en campagne avec une armée nombreuse que suivaient les Tartares de Tougaï-Bey.

Le 2 avril 1648, on annonça à Potocki que les rebelles se fortifiaient au confluent de la Tiasmine et du Dniepr; mais on ne connaissait encore exactement ni leur nombre ni leurs ressources. Dans le conseil de guerre, Potocki dit qu'il serait honteux de faire marcher l'armée de la couronne contre un rassemblement de paysans, et qu'une avant-garde suffirait pour les disperser. Il donna à son fils Etienne un corps de troupes, et pour instructions, lui prescrivit de s'enfoncer dans la steppe jusqu'à ce qu'il eût fait justice des Zaporogues. « Parcours les bois et la plaine, lui dit-il, détruis la sietche, extermine cette canaille , et amène-moi leurs chefs enchaînés. Fais en sorte, mon fils, que l'histoire parle de toi. » En même temps l'ataman Barabaclie recevait l'ordre de descendre le Dniepr avec une flottille, en suivant le mouvement d'Etienne Potocki. Ces deux corps, destinés à se soutenir mutuellement, s'élevaient ensemble à sept ou huit mille hommes. Barabache emmenait ses cosaques enregistrés et des dragons ha-

billes et équipés à l'allemande, mais presque tous levés dans les provinces russiennes *. Etienne Potocki avait plusieurs escadrons polonais, bon nombre de volontaires tirés des milices nobles du pays, enfin quelques compagnies d'infanterie et de dragons, allemands seulement de nom et d'uniforme, car depuis les exploits des soldats de la guerre de Trente ans, toute l'organisation militaire était empruntée à l'Allemagne.

Au lieu de maintenir soigneusement ses communications avec Barabache, Etienne Potocki s'avança dans la steppe et après huit jours de marche et de contre-marches, sans avoir eu la moindre nouvelle des mouvements de l'ennemi, se trouva tout à coup en vue du camp des Za-

i. Probablement le gouvernement polonais avait voulu créer une milice nouvelle pour l'opposer aux cosaques. — « Il y avoit dans cette dernière troupe quelques compagnies de dragons qui rendirent dans cette guerre de grands services contre la noblesse polonoise, laquelle, pour épargner la dépense d'une garde allemande, que les grands seigneurs de ces pays-là ont accoutumé d'avoir près de leurs personnes, avoit armé et habillé à la mode des dragons allemands plusieurs de ces paysans, leur relevant le courage avec ce changement de condition qui les tiroit de la bassesse de l'esclavage. » Histoire de la guerre des cosaques contre Ja Pologne, par P. C. (Chevalier). Paris, 1668.

porogues établi non loin d'une petite rivière qu'on appelait les Eaux-Jaunes {Jovtié Vody). Selon l'usage des cosaques, ce camp formait un grand rectangle bordé de fossés et de plusieurs lignes de chariots. Le lieu semblait fort d'assiette et choisi par des chefs expérimentés. Les Polonais remarquèrent non sans surprise que les insurgés observaient un profond silence et gardaient leurs rangs sans venir à l'escarmouche. Ordinairement tout combat dans la steppe commençait par une suite de duels. Les plus vaillants s'avançaient à portée de la voix, et déliaient leurs adversaires avec injures, en un mot pratiquaient la guerre homérique. Cette fois les cosaques silencieux et immobiles montraient une discipline toute nouvelle. Les Polonais jugeant qu'il serait difficile de forcer le camp ennemi, résolurent d'attendre l'arrivée de Barabache et prirent position, laissant les Eaux-Jaunes entre eux et les cosaques.

Ghmielnicki n'était point alors avec le gros de ses troupes. Bien servi par ses espions, il attendait au bord du Dniepr la flottille de Barabache. Celui-ci descendait le fleuve, s'arrêtant toutes les nuits pour mettre à terre une partie de ses équipages. Le bateau sur lequel tous les autres

réglaient leur marche était monté par le colonel Krepczowski, lecompèrede Chmielnicki ; l'homme dont on aurait dû le plus se méfier était le guide de l'expédition, aussi Chmielnicki était-il informé jour par jour de tous ses mouvements. La nuit du 3 au 4 mai 1648, laissant la flottille amarrée au rivage, une partie des soldats dormant dans les bateaux ou bivouaquant sur les bords du fleuve, Krepczowski courut prévenir son compère; Chmielnicki l'attendait. Un de ses colonels nommé Ganja, aventurier hardi, se jeta au milieu des bivouacs des dragons soi disant-allemands, et leur cria : « Vive la foi, les cosaques et le peuple russien f Êtes - vous pour le roi de Pologne qui vous paie, ou pour notre mère Ukraine? — Vive l'Ukraine! répondirent les dragons, nous ne nous battons pas contre nos frères! » En un instant la révolte passa sur la flottille. Les soldats jetaient dans le fleuve leurs insignes étrangers et tuaient leurs officiers et les gentilshommes polonais venus avec eux. Barabache, surpris dans son bateau, essaya d'abord de se défendre, puis bientôt jeta ses armes et demanda grâce. On l'accabla d'injures et de coups. Chacun lui reprochait les violences exercées par

ses ordres ou plutôt par ceux des généraux polonais. Enfin un tartare baptisé, nommé Djedjalyk, le perça de sa lance et le jeta dans le fleuve. Avec lui furent massacrés tous les officiers cosaques connus pour leur attachement aux gouverneurs polonais.

Grande fut la surprise de Potocki et de ses compagnons en voyant arriver au camp zaporogue, la troupe de Barabaclie conduite par Climielnicki et reçue en triomphe par le gros des insurgés. Les officiers polonais tinrent conseil. Se retirer en présence d'un ennemi nombreux et exalté par le succès semblait une entreprise trop périlleuse. On se fortifia à la hâte par des retranchements en terre et des chariots, et on résolut d'attendre dans cette position l'arrivée du général de la couronne, auquel on dépêcha un courrier chargé de demander un prompt secours.

Pendant plusieurs jours, les cosaques attaquèrent le camp polonais, mais mollement. L'artillerie nombreuse de Potocki les tenait en respect; mais ils l'empêchaient d'aller au fourrage, de communiquer avec la rivière, et le fatiguaient par de continuelles escarmouches, dans lesquelles les dragons désertaient toujours en grand nombre,

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aussitôt qu'on les menait à quelque distance de leur camp. L'unique courrier que le jeune Potocki avait expédié, fut enlevé, et apprit aux cosaques que les Polonais commençaient à manquer de vivres.

Lorsque Climielnicki jugea ses ennemis suffisamment épuisés et inquiets, il s'approcha à cheval de leurs retranchements, et demanda à parlementer. « Assez de sang répandu, disait-il ; » envoyez-nous des gens avec qui nous puissions » nous entendre et traiter honorablement. » Un gentilhomme polonais, nommé Czarnecki, sortit du camp et s'avança de la part de son général. Chmielnicki le complimenta sur sa bravoure et ne voulut pas lui parler d'affaires avant de l'avoir fait dîner avec lui. A l'exemple de leur chef, les anciens des Zaporogues le reçurent plutôt comme un camarade que comme un parlementaire. Tout le jour se passa sans qu'il fût question du sujet de la guerre, Czarnecki oubliant peut-être à table ses amis harassés et mourants de faim. Il s'en souvint le lendemain; mais, pendant la nuit, les Tartares de Tougaï-Bey, qui, jusqu'alors, avaient campé à l'écart et comme incertains du parti pour lequel ils devaient se déclarer, avaient fini

par se rendre aux instances de Chmielnicki, et, passant en grand silence les Eaux-Jaunes, assez loin du camp des Polonais, s'étaient portés sur le chemin qu'ils devaient suivre pour se retirer sur Tcherkask. Chmielnicki déclara qu'il ne pouvait traiter de la paix, puisque le général de la couronne n'avait pas donné de pleins pouvoirs à son fils. Mais il voulait, disait-il, épargner de braves soldats dont il connaissait parfaitement la position désespérée, et il leur permettrait de regagner le quartier-général, à une condition cependant : c'est qu'ils lui livreraient leur artillerie. Quelque humiliante que fût cette condition, elle lut acceptée avec joie, et vingt-six canons furent remis aux cosaques. Peu après, Potocki sortit lui-même de son camp avec sa division, réduite aux seuls Polonais, et commença sa retraite, suivi à quelque distance par les cosaques, qui, d'ailleurs, ne montraient point d'intentions hostiles. On chemina de la sorte environ trois milles, jusqu'à un ravin entouré de bois. Là la route se trouva coupée par des fossés et des arbres abattus. La tête de la colonne polonaise s'arrêta. Tout d'un coup le bois retentit du cri Allah! et les Tartares, se montrant de tous côtés, chargèrent les «lulheureux Polo-

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nais. Instinctivement la tête et la queue de la colonne se rejetèrent sur le centre. L'ennemi, occupant les deux versants du ravin, tirait à coup sûr sur cette masse confuse. Potocki, blessé grièvement, ne cessait d'exhorter ses gens à tenir ferme et à vendre chèrement leur vie. « Nous » avons été trahis, disait-il, mais nous n'avons » rien à nous reprocher. Mieux vaut la mort au » champ d'honneur que l'esclavage chez les bar- » bares. Pour moi, je n'endurerai ni les outrages » du vainqueur ni les reproches de mon père ! » Animés par ses paroles et par son exemple, les Polonais combattaient en désespérés. Ils n'avaient plus de poudre et se défendaient à coups de pierres et de crosse de mousquet. Les cosaques, observant la lettre des conventions, demeuraient spectateurs de la mêlée, sans y prendre part; cependant ils prêtèrent aux Tartares l'artillerie qu'on venait de leur livrer. Foudroyés par leurs propres canons, les Polonais cédèrent enfin. Potocki tomba de cheval, et ses compagnons mirent bas les armes aussitôt. Chmielnicki prit soin que ses prisonniers ne fussent pas maltraités. Il fit panser leurs blessures; mais celles du jeune Potocki étaient mortelles. Il expira le lendemain

de sa défaite, plaint et regretté, comme il semble, par les cosaques eux-mêmes.

Pendant plusieurs jours, on ne sut rien à Tcherkask de ce qui s'était passé à la steppe et sur le Dniepr. La première nouvellefut apportée par un dragon, qui, après avoir longtemps erré à l'aventure, arriva au quartier-général. D'abord on le prit pour un espion de l'ennemi, et personne ne voulait ajouter foi à son récit, d'ailleurs incomplet, car-, probablement, il avait pris la fuite avant la lin du combat. Bientôt, cependant, la joie des paysans, leur émigration en masse vers le sud, vinrent conlirmer le rapport du fuyard. Potocki se mit en campagne avec sa petite armée, chei'chant les traces de son fils. Il fut deux Jours sans pouvoir trouver la moindre information, et il pensait ù reprendre le chemin de ses cantonnements, lorsque ses coureurs lui amenèrent un gentilhomme polonais blessé et mourant de fuira,

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qui revenait des Eaux-Jaunes. Tous les chefs l'écoutèrent avec stupeur, et chacun, en regardant le malheureux père, oublia un instant la position critique de l'armée. — « Tous nos guerriers pâ- » lirent, dit un chroniqueur polonais , comme » l'herbe gelée que brûle un rayon de soleil. » Le gentilhomme termina son lugubre récit en déclarant que Chmielniclvi ne pouvait être éloigné, qu'il avait des Tartares pour auxiliaires et que son armée était innombrable.

Les principaux officiers se réunirent autour du général de la couronne, qui cherchait à étourdir sa douleur en buvant de l'eau-de-vie. Kalinowski, le général de campagne, opina qu'd fallait marcher en avant et attaquer l'ennemi au plus vite; la plupart des autres chefs remontrèrent que l'armée était mal pourvue de vivres, qu'on ignorait la force de l'ennemi, et que la prudence voulait qu'on l'attendît en s'appuyant sur les forteresses où l'on pour?^ait se ravitailler. En ouvrant la délibération. Pot' >cki ne respirait que combats, et jurait qu'il ne pourrait dormir avant d'avoir taillé en pièces « la misérable canaille insurgée» ; mais, dès qu'il eut entendu l'opinion de Kalinowski, il ?e déclara aussitôt pour le parti de la re-

traite, uniquement pour lui faire sentir son autorité supérieure.

La retraite commença donc. Les Polonais brûlaient les hameaux et les fermes et massacraient souvent les paysans qu'ils rencontraient. Kalinowski protestait contre Ces violences abominables, qui, disait-il, exaspéraient les Russiens et privaient l'armée de ressources qui, bientôt, peut-être, lui seraient nécessaires. Le général de la couronne, toujours ardent à le contredire, commandait de tout mettre à feu et à sang.

Le 15 mai, sur tout le midi de la steppe, s'éleva un nuage de poussière annonçant l'approche d'une grande armée, et quelques officiers envoyés en reconnaissance l'évaluèrent à cent mille hommes. Il est vraisemblable que Chmielnicki n'en avait que la moitié. Les Polonais prirent position entre les villages de Korsun et de Steblof, sur d'antiques retranchements d'un autre âge. Un instant, les Tartares firent mine d'attaquer leur aile gauche, mais ils se retirèrent bientôt à la chute du jour. Alors s'alluma une ligne de feux sur la steppe, entourant dans un demi-cercle immense le camp des Polonais. Ils se proparèrent, non

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sans de funestes pressentiments, à une rude bataille pour le lendemain.

Mais Chmielnicki n'employait la force que lorsque la ruse était impuissante. Tel était son ascendant sur ses cosaques, qu'il trouvait facilement parmi eux des hommes prêts à subir une mort ignominieuse pour faire réussir les desseins de leur chef. Il fit choix d'un certain Mikita Galagan, qu'il instruisit du rôle qu'il avait à jouer, et l'envoya aux Polonais. Galagan se fit prendre dans une escarmouche, et d'abord refusa de répondre aux questions qu'on lui adressa. Il était prévenu qu'on le mettrait à la torture; mais la constance à la supporter était chez les cosaques une vertu appréciée, à laquelle on s'exerçait, et dont on tirait vanité. Il résista longuement; enfin, comme vaincu par la douleur, il récita sa leçon. — « Je ne sais pas le nombre de nos gens, dit-il, » mais il augmente à chaque instant. Quant à > Tougaï-Bey, il a 15,000 Tartares, et nous atten- » dons le khan et sa horde, qui ne sont pas » loin derrière nous. » Au nom du khan de Crimée, la consternation fut générale, et Potocki luimême commença à perdre courage. Kalinowski, seul, voulait qu'on attaquât l'ennemi au plus vite,

avant qu'il n'eût été renforcé par la liorde'crislara Ghereï. La discussion s'écliauffant. il en vint à insinuer que, pour conseiller la retraite, le général de la couronne avait quelque motif quil nosait faire connaître. A ces mots, la fureur de Potocki éclata. « Personne que moi, s"écria-t-il, n'a le » droit de commander ici. A vous d'obéir ! Aujour- » d'hui, c'est un jour néfaste, l'anniversaire du » massacre des Innocents : nous demeurerons au » camp. Demain, lorsque je ferai sonner à cheval, » que chacun soit à son poste et que personne ne » s'avise de raisonner! » Mikita Galagan, peut-être grâce à de nouvelles tortures, persuada aux Polonais qu'il connaissait le pays mieux que personne, et entreprit de les guider. On se mit en marche. Les chariots, lourdement chargés et disposés sur huit lignes parallèles, formaientun grand rectangle renfermant l'artillerie et l'infanterie. Une arrièregarde devait contenir l'ennemi. La cavalerie bordait les grands côtés du rectangle, l'aile gauche commandée par Kalinowski, la droite par Potocki. On chemina de la sorte pendant une dizaine do verstes, en assez bon ordre et sans être inquiété. Mais à la vue des grands bois où l'on allait s'engager, les cosaques commencèrent à charger l'ar-

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rière-gardc, la débordèrent et vinrent harceler la cavalerie rangée à droite et à gauche du rectangle de chariots. Les balles des Zaporogues, les llèehes des Tartares estropiaient quantité de chevaux. La plupart des gentilshommes polonais mirent pied à terre et renvoyèrent leurs chevaux dans le carré; mais un grand nombre de leurs valets s'enfuirent avec les chevaux ou passèrent à l'ennemi. Chargés de lourdes cuirasses, et s'appuyant sur leurs longues lances, les hussards * polonais cheminaient péniblement, assaillis de loin par un ennemi agile qu'ils ne pouvaient jamais joindre, et laissaient à chaque pas sur la steppe des morts et des blessés. On touchait aux bois où Galagan avait annoncé qu'on se trouverait hors d'insulte ; l'espérance commençait à renaître dans les rangs de l'armée, lorsqu'une décharge furieuse, dirigée sur la tête du convoi,

i. On nommait ainsi des cavaliers armrs de toutes pièces, organisés comme autrefois les hommes d'armes ou les gendarmes dans l'occident de l'Europe. Tous les hussards étaient des gentilshommes. Outre leur pesante armure, déjà abandonnée en France et en Allemagne, ils se distinguaient par. un ornement singulier, de grandes ailes attachées à leurs épaules. Ces ailes étaient encore en usage au temps do Sobieski.

prouva que l'ennemi avait déjà coupé la ligne de retraite. 6,000 cosaques occupaient le bois et avaient élevé des abatis partout où le terrain marécageux laissait un passage. En même temps un corps de 1,800 dragons sortit du carré comme pour charger les cosaques, mais tournant bride aussitôt, fit feu sur le convoi qu'il était chargé de défendre. La confusion la plus effroyable éclata dans toute l'armée. Potocki et Kalinowski, au lieu de donner des ordres, s'attribuaient réciproquement les fautes et les malheurs de la journée, s'injuriaient et semblaient près d'en venir aux mains. Un grand nombre de gentilshommes couraient à leurs chariots pour y prendre ce qu'ils avaient de plus précieux. Au milieu du désordre, le prince Korecld, un des plus riches seigneurs de la Volhynie, se mit à la tête d'un corps de 2.000 hommei^ qu'il commandait, et s'écria : « Qu'on ne s'occupe pas des bagages. Il » s'agit d'échapper à l'ennemi. Faisons une trouée, » et qui m'aime me suive ! » Quelques officiers voulurent le retenir et lui rappeler que le général de la couronne avait ordonné que, sur toute chose, chacun gardât le poste qui lui était assigné. — « Ses ordres viennent trop tard, s'écria

> Koreclii. A cheval, et au galop ! » Il perça au travers des cosaques et parvint à s'échapper, mais en perdant la moitié de son monde. Ce mouvement décida l'affaire. Le vide que laissait la troupe deKorecki fut en un instant rempli par les cosaques, et le. carré enfoncé de toutes parts. Kalinowski, blessé au bras et à la gorge, criait et se battait toujours. Enfin il tomba de cheval et fut pris. Potocki, voyant que tout était perdu, s'assit dans sa calèche et attendit la mort. A son exemple les principaux seigneurs se jetèrent épuisés dans leurs chariots. C'est ainsi qu'on les conduisit au vainqueur.

Il faut rendre aux cosaques cette justice que, cette fois, le massacre cessa avec la résistance des Polonais. Grandes et ^lombreuses pourtant étaient leurs injures, et, sans parler des dernières violences exercées par, Potocki, les Zaporogues n'avaient pas oublié que leur ataman Tarass, vingt ans avant, avait été mis à mort à Varsovie, où il s'était rendu sur la foi d'un traité ; qu'à l'avènement de Yladislas IV, l'ataman Soulima, prisonnier des Polonais,' avait été écartelé; enfin, qu'en 1G37, son successeur Pavliouk Bayoun, venu en Pologne avec un sauf-

conduit du chancelier, avait subi une mort horrible avec plusieurs des Anciens. Cependant pas un seul de ces gentilshommes prisonniers ne fut maltraité, et la vengeance des cosaques se borna à des railleries de soldat, r— « Pane Chmielnicki, » criaient-ils, donne des pelisses à ces messieurs, » qui sont si pâles; ils grelottent de froid! » Ils se pressaient autour de la voiture du général de la couronne, et lui disaient : « Pane Potocki, pour- » quoi te frotter aux Zaporogues? Pour avoir » voulu faire le général, tu vas aller en Crimée » manger du cheval cru. »

Potocki, toujours assis dans sa calèche, pâle, mais fier et impassible, parut devant Chmielnicki. — « Tu vois les jugements do Dieu, lui dit le » vainqueur. Ceux qui croyaient me prendre na- » guère , maintenant sont mes prisonniers. » « — Serf, répondit Potocki, remercie tes alliés, » cette brave chevalerie tartare *. Sans eux, ni toi » ni ta bande de brigands ne m'auriez vaincu. — » Tu m'appelles serf, dit Chmielnicki; tu le seras î toi-même, ainsi que tes pareils. — C'est ce ve- » lours et cette braverie qui le rendent si lier,

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