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notre avis, les chroniqueurs contemporains n'ont pas toujours su se défcnrlre. Aux noms trop célèbres des chefs de Ilaïdamaks. tels (jue Ganja, Xebaba, Krivonoss et tant d'autres, lés paysans ajoutent des monstres imaginaires, types dignes de ce temps d'épouvantable mémoire. Ainsi les légendes populaires racontent les exploits et les crimes d'un khan de Polovets, Choloudivoï Bouniak, espèce de vampire, mort depuis longtemps, mais ranimé par une puissance surnaturelle. Sous sa pelisse, disait-on, il cachait un cadavre en décomposition. Une lois par mois il prenait un bain, et le cosaque qui le servait voyait avec horreur à quel monstre il avait affaire. Bouniak ne manquait jamais de tuer un témoin q\À aurait pu être indiscret. Cela dura quelque temps, jusqu'à ce qu'il eût pour l)aigneur le iils d'une fameuse sorcière, qui devinait les vampires à la mine. Elle donna à son iils un gâteau fait avec son lait, et lui dit d'eu faire manger au capitaine, dès qu'il serait au bain. A peine le vampire en eut-il goûté, qu'il s'écria : « Tu viens d'échapper à la mort ; » nous sommes frères, à présent (jue nous avons > goûté le lait d'une même mère. Quant à moi, je » suis perdu! » En clfet. il mourut dans le pre-
mier combat, et cette fois pour ne plus revenir. Cette tradition fantastique atteste l'existence de la fraternité par adoption, pobratimstvo, alors très en honneur parmi les Slaves du midi. Elle était et est encore consacrée par des rites religieux dans l'Église grecque. Il paraît qu'elle pouvait exister entre personnes de religions différentes, car on dit que Chmielnicki et un frère du khan de Crimée s'appelaient pobratimes, ou frères d'adoption.
Les terribles cruautés des Haïdamaks étaient à la noblesse polonaise jusqu'à sa valeur si renommée. On fuyait devant le torrent dévastateur, sans essayer de lui résister. Il n'y avait plus de troupes régulières dans les provinces russiennes, et les gentilshommes polonais, isolés et entourés d'ennemis, ne savaient ou ne pouvaient se concerter. Chacun cherchait un refuge dans quelque grande ville. Le prince Jérémie Wiszniowiecki, descendant des Jagellons, et un des plus riches seigneurs de ce temps, donna le premier l'exemple de la résistance et courut lièrement lui-même au devant de l'insurrection. Propriétaire d'immenses domaines en Ukraine, en Volhynie et dans la Russie rouge, il s'était fuit exécrer depuis long-
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temps du clergé grec et des paysans par son zèle de nouveau converti au catholicisme. Son père était mort dans la religion grecque. Jérémie avait bâti des églises, doté des couvents, payé des missionnaires. C'était un homme tout d'une piècd, un héros du moyen âge, plein de convictions robustes, et que rien n'eût détourné de sa route vt de ce qu'il croyait son devoir. Courage, générosité, galanterie, il avait toutes les vertus chevaleresques avec ceux de sa caste, mais il était sans pitié pour ses malheureux vassaux. Les paysans russiens le trouvaient toujours dur, souvent cruel. Il voulait et croyait être juste envers une race abjecte qu'il détestait et méprisait, et comme vilains et comme hérétiques; mais accorderquelque chose à leurs plaintes lui semblait lâcheté t;t folie, comme céder aux caprices d'un cheval rétif. Jamais il n'y eût consenti, dût-il verser des flots de sang. Au surplus le sang d'un serf était pour lui comme de l'eau ; et le sien, il était toujours prêt à le répandre pour son honneur, son pays et ses droits de gentilhomme.
Dès qu'il eut appris la levée de boucliers de Chmielnicki, il rassembla ses gentilshommes vi ses domestiques; c'était une petite armée. Il se
mit à leur tête et s'apprêtait à rejoindre le général de la. couronne, lorsque des cosaques lui remirent une lettre que le vainqueur de Korsun lui adressait, pour l'engager à ne point prendre part à une querelle déjà jugée par le droit des armes. Pour toute réponse Wiszniowiecki lit empaler les porteurs du message. Bientôt, cependant, il reconnut le danger de sa position. Déjà l'insurrection s'allumait derrière lui, el Krivonoss, un colonel de cosaques, s'approchait avec un corps considérable. Wiszniowiecki, la rage dans le cœur, retourna sur ses pas, pour pourvoir à la sûreté de sa jeune femme et de son iils, qui se trouvaient alors à Lubny ; mais dès qu'il les eut mis à l'abri des fortitications du château de Wiszniowieç, d'où il tirait son nom, libre alor:?, avec une troupe peu nombreuse, mais dévouée, il se lança au plus fort de l'insurrection. Par la rapidité de ses marches et l'habileté de ses manœuvres, il surprit plusieurs rassemblements de paysans et en fit un horrible carnage. Imiter, surpasser même les cruautés des Haïdamaks, c'était, pensait -il, faire justice; mais ni les terribles représailles qu'il exerçait, ni son courage, ni ses talents militaires ne pouvaient
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arrêter le soulèvement de tout un peuple. Sa troupe, diminuée par les combats et la désertion, se refusa bientôt à continuer une lutte trop inégale. Un village brûlé en faisait insurger dix autres, et cette guerre d'extermination devait être fatale au parti le moins nombreux.
Dans deux engagements meurtriers, Wiszniowiecki battit Krivonoss, lui prit des drapeaux et fit quelques prisonniers, mais ces succès furent stériles. Après chaque victoire, il était contraint de céder du terrain aux révoltés. Un capitaine de cosaques nommé Poloviane, fait prisonnier par lui et soumis à plusieurs reprises aux plus cruelles tortures, persista, sans jamais se dédire, dans une fable de son invention, dont le but était de forcer les Polonais à la retraite. A l'entendre, Climielnicki s'avançait avec une armée innombrable et toute la horde de Crimée le suivait. Pour prix de ce mensonge héroïque, Poloviane mourut sur le pal ; mais en mourant il vit les Polonais abandonner presque toute la Volhynie. Wiszniowiecki lui-même, alarmé pour sa famille, se replia précipitannnent sur Zbaraz. laissant Krivonoss poursuivre impunén\ent ses ravages. Quelque idée qu'on se fasse de la méchanceté hu-
maine, quelque persuadé qu'on soit que tous les crimes sont possibles à une populace ignorante et fanatique, croira-t-on, sur le témoignage des contemporains, aux immenses massacres qu'ils attribuent à ce chef sanguinaire? Ils rapportent qu'à la prise de Bar, Krivonoss fit écorcher vivants 15,000 juifs. Creclat Judseus Apella. Que des hommes soient assez enragés pour imaginer pareil supplice, il faut bien l'admettre. En 1610, les bouchers de Paris offrirent au Parlement d'écorcher Ravaillac, si soigneusement, qu'ils s'engageaient à le faire vivre trois jours. Mais que, dans une ville prise d'assaut, on écorche 15,000 personnes, je déclare le fait impossible, non pas à la férocité, mais à la patience des plus stupides parmi les sauvages.
Pendant que le sang inondait les province^*' russiennes, Chmielnicki, immobile dans son quartier-général de Biela-Tserkof, soufflait le feu de l'insurrection, tout en affectant de n'avoir aucune relation avec les Haïdamaks, qui, pour la plupart, cependant, lui adressaient le rapport de leurs expéditions. Il négociait même avec la veuve de Vladislas et avec le gouvernement polonais. Après la mort du roi, le primat de Gnezne avait convoqué une diète extraordinaire, et selon l'usage du pays, avait pris en main les rênes de l'administration. Le danger était si pressant, que dès la première réunion de la diète, on décréta la levée d'une armée de 36.000 hommes, sans compter les milices de chaque province. Les troupes régulières, l'armée de la couronne, comme on l'appelait, ne devait être composée que de gentilshommes ou d'étrangers, car c'eût été grossir l'insurrection que d'armer les paysans. Au milieu
de ces préparatifs arrivèrent à Varsovie les envoyés des cosaques. Ils parurent devant la diète, non sans montrer beaucoup de timidité, et après force protestations de leur attachement à la république, ils excusèrent leur prise d'armes, en disant qu'ils avaient reçu du feu roi l'ordre de construire des barques pour faire la guerre aux Turcs, sous promesse de libertés nouvelles; qu'ils avaient obéi avec joie, mais que traités bientôt avec la dernière cruauté par les seigneurs du pays ils s'étaient vus contraints de repousser la force nar la force.
Ils ne disaient que la vérité : mais leur déclaration provoqua aussitôt dans la diète une explosion violente. On accusa les conseillers du feu roi de trahir la patrie, de pactiser avec les cosaques. Ossolinski etKissel, nommément accusés, et non sans raison, comme on l'a pu voir, nièrent hardiment qu'ils eussent fait aucune promesse au nom de Vladislas. Ils soutinrent que les cosaques cherchaient par un mensonge odieux à diviser la noblesse polonaise; mais ils admettaient en môme temps que les plaintes de l'Ukraine n'étaient quo trop fondées. A leur avis, il ne fallait pas précipiter la guerre. La paix, même au prix de quel-
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ques concessions, valait mieux que les mesures violentes, < Souvenez-vous du proverbe, disait » Kissel. et ne prenez pas le loup par les oreilles; » en se servant du temps et des occasions, on a » toujours raison des masses populaires. »
Ossolinski et Kissel furent absous par la majorité, et l'on décida qu'on traiterait avec les cosaques. Le chancelier en prévint Chmielnicki par une lettre officielle adressée à l'armée zaporogue. Après avoir reproché vivement aux insurgés leur prise d'armes et leur alliance avec le khan de Crimée, la diète voulait bien leur promettre une amnistie complète, à condition qu'ils relâcheraient leurs prisonniers et donneraient satisfaction pour les excès dont ils s'étaient rendus coupables. On leur annonça également l'envoi d'une commission présidée par Kissel, qui prendrait connaissance de leurs griefs et prescrirait les mesures propres à rendre la tranquillité au pays.
Kissel, qui avait peut-être rédigé cette lettre, et qui d'ailleurs promettait à Chmielnicki ses bons oflices auprès delà diète, écrivait en même temps à la cour de Moscou, dans un sens bien différent. 11 représentait que la révolte des serfs dans les
provinces russiennes ne pouvait manquer de s'étendre à la Moscovie; que l'intérêt du Tsar, aussi bien que celui de la république, était d'étouffer au plus vite l'insurrection en Ukraine , et que si les deux empires réunissaient leurs forces, ils feraient facilement rentrer dans le devoir cette race dangereuse et incorrigible des cosaques qui donnait un si funeste exemple.
Le courrier qui portait cette lettre au Tsar, fut arrêté par un parti de cosaques et les dépêches furent remises à Chmielnicki. Yraisemblablement elles ne lui apprirent rien, quant à la bonne foi de Kissel. Néanmoins, il ne fit aucune plainte. Son but était de gagner du temps pour achever ses préparatifs militaires, et il était intéressé à prolonger les négociations. Il répondit donc en protestant comme ses envoyés de son amour de la paix et de son attachement à la république; mais aux plaintes de la diète il opposa les siennes. A l'entendre, c'était au seul AYiszniowiecki qu'il fallait attribuer Ic3 horreurs de celte guerre. C'était lui qui avait donné l'exemple des violences et des cruautés. Devait-on s'étonner qu'un demisauvage, tel que Krivonoss, se fut montré impitoyable dans ses représailles? Mais d'un prince
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Wiszniowicrlvi on ne pouvait excuser les excès, en alléguant son ignorance et la bassesse de sa condition; et en admettant qu'ils se fussent rendus coupables des mêmes crimes, devait-on juger le cosaques aussi sévèrement que le palatin polonais? Pour faire parade de justice, Chmielnicki fit arrêter Krivonoss et le tint quelques heures enchaîne ù un canon. Plusieurs bandits étrangers au pays furent décapités par son ordre. Mais . bientôt Krivonoss. qui était pour lui un lieutenant utile, fut relâché et rentra en grâce. Les Ilaïdamaks continuèrent leurs ravages, et, guidés plutôt que contenus par les instructions de Chmielnicki, poussèrent des partis de fourrageurs jusque dans les environs de Varsovie.
Lorsque Kissel et la commission désignée par la diète voulurent se rendre en Ukraine, leur voyage fut retardé par des obstacles sans cesse renouvelés. Tantôt des bandes armées s'opposaient à leur passage, et beaucoup de temps se perdait à parlementer avec elles, bien que les commissaires montrassent des passe-ports revêtus du sceau de l'armée zaporogue et quils eussent une escorte de cosaques réguliers. Tantôt on disait que les députés de 1 Ukraine avaient été empalés à Var-
sovie, et la populace ameutée voulait massacrer les commissaires, en représailles. A chaque ville, à chaque village, leur arrivée excitait un rassemblement tumultueux, qui délibérait en armes sur le traitement qu'on devait leur faire. Arrivés, après des lenteurs infinies, à la frontière ukrainienne, les députés polonais apprirent tout à coup avec terreur que Chmielnicki était près d'eux avec une armée de plus de 80,000 hommes. Il leur faisait dire que ses efforts pour obtenir la paix avaient été inutiles, et qu'il ne pouvait s'opposer à la volonté de tout son peuple résolu de ne plus traiter avec la Pologne. Kissel désespéré n'essaya pas'de le voir, et courut avec ses compagnons au camp polonais, qui venait de se former à Glinnie.
L'espoir d'une solution pacifique avait retardé les préparatifs militaires des Polonais. On sait que le général ou hctman de la couronne et le hetman de campagne étaient l'un et l'autre prisonniers chez les Tartares. Il avait fallu nommer d'autres chefs. Un moment on avait cru que Wiszniowiecki obtiendrait le bâton de commandement; mais sa hauteur lui avait fait de nombreux ennemis, et il était trop fier pour s'al)aisser à solliciter les suf-
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frages de ses égaux. On eût regardé d'ailleurs comme dangereux de choisir un homme si connu par sa haine contre les cosaques, dans un moment où l'on traitait avec eux. La diète désigna, pour commander l'armée de la couronne, le prince Dominique Zaslawski, seigneur riche et puissant, plus connu par sa magnificence et son goût pour les plaisirs que par ses talents militaires. Ses lieutenants furent Koniepolski, jeune homme brave jusqu'à la témérité, mais aussi incapable que son chef de diriger les opérations d'une armée, et Nicolas Ostrorog, qui passait à cette époque pour un grand savant parmi ses compatriotes, parce qu'il possédait une bibliothèque. Chmielnicki les connaissait, et ne les désignait à ses cosaques que par des sobriquets méprisants. Il appelait Zaslawski l'homme au lit de plume; Koniepolski était le bambin, et Ostrorog le latiniste.
Wiszniowiecki, indigné de la préférence donnée par la diète à des hommes si médiocres, avait juré d'abord de demeurer tranquille spectateur de la lutte qui se préparait; mais au premier bruit dé guerre, son ardeur martiale l'emporta sur son ressentiment; il reprit ses armes, leva
quelques troupes, et se mit en campagne, déterminé à faire la guerre pour son propre compte et sans prendre les ordres du général de la diète. L'armée de la couronne n'avait guère plus d'estime que lui pour les chefs qu'on lui avait donnés. Un assez grand nombre de gentilshommes, au lieu de se rendre au quartier-général de Zaslawski, à Glinnie, étaient allés se joindre au prince Wiszniowiecki, et leur exemple avait été suivi même par quelques capitaines étrangers, en sorte que l'armée de la couronne se trouvait, et pour le nombre et pour la qualité des soldats, fort inférieure à l'effectif prescrit par la diète. Elle était en outre affaiblie par une énorme quantité de bagages et une multitude de non-combattants. Selon l'usage de leur pays, les seigneurs polonais s'entouraient, même en campagne, d'un luxe extravagant, supérieur peut-être* à celui de leurs palais fastueux. Il fallait pour un capitaine, et même pour un simple hussard, plusieurs chariots portant une tente, des meubles, souvent une vaisselle d'argent, outre des provisions de toute espèce. Les brides, les étriers étaient d'argent massif. Les chabraques de velours étaient brodées d'or ou de perles. On se piquait d'avoir, dans
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le camp, une table aussi somptueuse, de faire des repas aussi longs qu'à Varsovie. Beaucoup de ces guerriers polonais, comme les Scythes, leurs ancêtres, portaient tout leur avoir avec eux. Aussi les armées étaient suivies <Ie convois immenses, encombrées de toutes choses inutiles à la guerre, et affamées par un peuple de valets et de goujats, dont on ne pouvait attendre aucun service efficace. Un historien polonais, témoin de cette fastueuse indiscipline, remarquait que dans le camp de Zaslawski, l'argent était plus commun que le plomb.
Zaslawski lui-même, frappé et effrayé du désordre qui régnait dans son armée, eut l'idée généreuse de sacrifier sa vanité de général en chef, pour obliger Wiszniowiecki à concourir franchement avec lui au salut commun. Il se rendit au quartier du prince et le conjura, au nom de la patrie, de joindre ses tMijrts aux siens. Wiszniowiecki, un instant ébranlé, ulhlt céder, lorsqu'un mot imprudent irrita sa susceptibilité. Tout ce qu'on put obtenir de lui, fut qu'il consentît à- cssister aux conseils de guerre. Quant à réunir son corps à larmée de la couronne, il fut inflexible ; et de fait, continua à camper séparé-
ment, à quelques lieues du quartier-général. Ce fut dans cette disposition que les Polonais s'avançaient contre les cosaques. Chmielnicki avait appelé à lui les principaux chefs des Haïdamaks et réunissait une armée de près de cent mille hommes. A la vérité, le plus grand nombre de ses soldats n'étaient que des paysans qui venaient d'abandonner leurs charrues, n'ayant poiu* armes que des massues ou des faux; mais les cosaques de l'Ukraine, organisés de longue main, étaient braves', aguerris, et formaient à eux seuls une masse plus nombreuse que les deux armées polonaises réunies. Quantité de volontaires, soldats de profession, étaient venus se ranger sous ses drapeaux, cosaques du Don, Valaques, Hongrois, aventuriers de toute nation. Enfin le Mourza de Pérécop, que Chmielnicki appelait son dme, son brave faucon, Tougaï Bey, accourait pour le joindre avec l'élite de ses Tartares. Les cosaques avaient établi leur camp à Piliawce, village entouré de marécages et de forêts, ayant devant eux la Piliawa, cours d'eau assez important. Pour engager les Polonais ù en tenter le passage, ils avalent négligé d'en fortifier les bords, mais leur front et leurs ailes étaient
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protégés par des fossés et des abatis d'arbres, A l'avaiitaye du nombre et de l'autorité la plus ajjsolue sur ses troupes, Climielnicki joignait celui d'être parfaitement servi par ses espions, tandis que les Poloaais, regardés comme des ennemis par tous les paysans volhyniens, n'en obtenaient que des renseignements incertains ou des avisperfides. Climielnicki n'était jamais pressé de combattre, lorsqu'il pouvait ruser. Il savait que chaque jour accroissait ses forces et diminuait celles de l'ennemi. Dès que les Polonais parurent sur les bords de la Piliawa, il écrivit à Zaslawski que, las de la guerre civile, il ne soupirait que pour la paix, et qu'il le priait d'en fixer lui-même les conditions, persuadé qu'il ne pourrait trouver un arbitre plus équitable. Le piège était grossier, et il était facile de voir que Climielnicki voulait gagner du temps pour que Tougaï Bey fît sa jonction; cependant l'ouverture fut accueillie avec empressement par le général en chef dont elle flattait la vanité; mais la plupart des gentilshommes, qui s'étaient persuadé qu'une bataille tinirait la guerre, s'indignaient de ce nouveau retard et accusaient Zaslawski de connivence avec le chef des cosaques.
Le conseil s'assembla, et, comme dans toutes les assemblées polonaises, la discussion dégénéra en violentes récriminations et en querelles particulières. Kissel, qui venait d'arriver au camp, et qui, selon son habitude, opinait pour le parti de la modération, fut grossièrement insulté et accusé ouvertement de trahir la patrie. Wiszniowiecki, en demandant la bataille avec une ardeur qui allait jusqu'à l'emportement, parla avec tant de mépris de la mollesse avec laquelle la guerre était conduite, im'ii obligea Zaslawski à terminer la discussion, en faisant usage de son autorité de général en chef. « Sans cloute, dit-il, la victoire » est certaine, mais quel en sera le résultat? Si » nous exterminons l'ennemi, personne n'y per- » dra plus que moi. Ce sont mes paysans, à moi, » qui font le gros des rebelles. Faut-il que je les » tue, quand je puis les ramener par la douceur? » Je comprends bien l'envie de combattre que » montrent ces messieurs, qui n'ont pas de pro- » priétés dans les provinces russiennes; mais, » quant à moi, je i^e me soucie pas de détruire » mes paysans. Ce n'est pas moi qui cultiverai » mes terres, et je n'ai nulle honte à recevoir à » merci des gens qui se montrent prêts à se sou-
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> mettre. » Wiszniowiecki, furieux, regagna ses quartiers, résolu à ne plus avoir de relations avec des généraux si inhabiles. Cependant, on nomma des commissaires pour s'aboucher avec les cosaques, et deux semaines entières furent perdues en conférences, tandis que les insurgés recevaient chaque jour des renforts, et que, loin de suspendre les hostilités, leurs partis allaient piller et brûler des châteaux en vue du camp polonais. Enfin Zaslawski s'aperçut qu'il était pris pour dupe. Il recevait de Wiszniowiecki l'avis que les Tartares étaient en marche et prêts à faire leur jonction avec les cosaques. Longtemps il refusa de le croire; mais enfin, obligé de se rendre à l'évidence et vaincu par les instances de ses officiers, il se décirla à marcher à l'enueiai.
Nous avons dit que la rivitire de Piliawa sépaidit les deux armées. Une chaussée étroite la traversait et débouchait dans la plaine où les cosaques avaient élevé leurs retranchements, autour
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du château de Piliawce, que Chmielnicki avait pris pour son quartier général. Le 20 septembre 1648, toute l'armée polonaise , divisée en trois corps, passa la Piliawa, sans que les cosaques oôrissent beaucoup de résistance. Le centre, s' avançant par la chaussée, se déploya dans la plaine ; les corps de droite et de gauche ayant dé* couvert des gués passèrent la rivière, mais trouvèrent Tennemi en force et bien retranché sous des bois épais où il fut impossible de pénétrer. La colonne du centre, qui avait refoulé les cosa-ques dans leurs retranchements, était pleine d'ardeur et demandait l'assaut. « Un coup de canon, criaient les soldats, et le poulailler est à nous! » Ils montraient le château de Piliawce. Mais Zaslawski crut avoir fait assez pour un jour, et s'arrêta.
Le lendemain, 21 septembre, ce fut le tour des cosaques d'attaquer. Ils se jetèrent en masse sur la colonne de gauche, l'obligèrent à repasser la Piliavva, et toute la journée harcelèrent les Polonais par de continuelles escarmouches. Ils lirent cependant une perte considérable. Ganja, un de leurs meilleurs colonels, fut tué dans un de ces combats d'homme à homme, où les aventuriers
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de part et d'autre se provoquaient à la vue des deux armées. Ganja périt par sa faute, dit un chroniqueur petit-russicu : « Il était monté à cheval sans avoir fait sa prirre. » Il ajoute « qu'il était ivre depuis le matin, j-
La nuit, un grand mouvement eut lieu dans le camp des cosaques. On entendit des décharges de mousqueterie, des fanfares de trompettes et de timbales, accompagnées d'un cri bien connu des Polonais : Allah! Allah! Un pope, ou un cosaque déguisé, fut fait prisonnier et amené à Zaslawski. Il déclara que 40.000 Tartares venaient d'arriver et qu'ils ne formaient que l'avant-garde de l'armée du'khan. En réalité, au lieu de 40.000 Tartares, il n'y en avait que 4 ou 5,000 amenés par Timothée, le fds aîné de Chmielnicki; mais personne ne douta de la véracité du pope, lorsque le lendemain on vit se déployer dans la plaine une longue ligne de cavalerie tartare. On dit que, pour mieux tromper les Polonais. Chmielnicki avait fait prendre un costume oriental à une partie de ses cosaques.
A la vue de ces cavaliers, alors très-redoutés, l'inquiétude succéda à la confiance dans le camp polonais. L'armée courut aux armes, et se mit en
bataille avec tumulte et en désordre. Les généraux se querellaient; chacun donnait des ordres, personne n'obéissait. Un brouillard, qui se levait delà Piliawa, augmentait la confu.^ion. Pourtant, le sentiment du danger et la bravoure des soldats suppléant à l'impéritie des chefs, les Polonais soutinrent bravement l'attaque. Le régiment de Sandomir perça le centre des cosaques et pénétra fort avant dans la plaine, suivi bientôt par d'autres régiments, accourant, sans avoir reçu d'ordre, sur le point où ils voyaient une trouée. Ils furent bientôt arrêtés par l'élite des Zaporogues, conduite par Chmielnicki en personne , qui leur criait dans le dialecte de l'Ukraine : Pour la foi, mes braves * ! Dans le même temps, cette cavalerie, si témérairement engagée, était assaillie par derrière et sur ses flancs. Le régiment de Sandomir et celui de Volhynie furent hachés en pièces. Beaucoup de seigneurs de haut lignage furent tués, et toute l'armée polonaise fut ramenée à son camp dans le plus grand désordre. L'abattement était général. On s'attendait que le lendemain on aurait sur les bras toute l'armée du khan, et,
i. ZaYirou, molodtsi!
pendant qu'on sebattait dans la plaine de Piliawce, le terrible Krivonoss, avec un corps considérable, avait passé la rivière et s'était porté sur Konstantinow, menaçant de couper la retraite aux débris de l'armée polonaise.
Réunis en conseil de guerre, les trois généraux, après s'être attribué mutuellement toutes les fautes de la journée, ne se trouvèrent d'accord que sur un point, c'est de se soustraire au plus vite à la responsabilité d'une catastrophe qu'ils jugeaient inévitable. Ils résolurent d'inviter Wiszniowiecki à prendre le commandement, et le courrier expédié, comme s'ils n'eussent plus eu de devoir à remplir, ils quittèrent le camp sans y laisser un chef, sans y donner un ordre, après avoir prévenu quelques-uns de leurs amis intimes de pourvoir promptement à leur sûreté. Ce fut au milieu de la nuit que l'armée apprit la désertion de ses généraux. Aussitôt le cri de sauve qui peut! s'élève de toutes parts. Chacun saisit ce qu'il a de plus précieux et se précipite hors du camp. Tentes, canons, blessés sont laissés à l'abandon. Tout fuit pêle-mêle, sans savoir où l'on va. Ce n'est plus une armée, mais une cohue courant à l'aventure. Dès la petite pointe du jour,
des cosaques, envoyés en reconnaissance, rapportent que le camp polonais est abandonné et qu'ils n'y ont trouvé que des blessés et des chiens. Aussitôt Chmielnicki lance ses escadrons à la poursuite. Pas un Polonais n'eût échappé, si les vainqueurs n'eussent été arrêtés à chaque pas par l'immense butin qui s'offrait à eux. La route était couverte de caisses, de meubles, d'armes, de dépouilles de toute espèce. Cent mille chariots, dit-on, furent pris dans le camp ou sur la route. Les cosaques avaient trouvé à l'abandon quatre-vingts pièces d'artillerie, dix millions de ducats, une immense quantité d'argenterie, de fourrures et d'objets précieux. L'eaude-vie et le vin sauvèrent les fuyards. Les cosaques, pour s'enivrer à loisir, cessèrent bientôt la poursuite.
Il est impossible de croire que le prince Wiszîiiowiecki ignorât que depuis trois jours on se battait à Piliawce. L'orgueil et le ressentiment le retenaient sans doute sous sa tente. En recevant le courrier de Zaslawski, chargé de lui remettre le commandement, il répondit avec hauteur : « Il est trop tard! » Quelques heures après, informé de la déroute, il s'écria douloureusement : « 0
mon Dieu, est-ce donc ta volonté de punir la patrie par les mains de si méprisables ennemis! Que ta vengeance au moins tombe sur les auteurs de nos désastres, sur moi tout le premier, si je suis coupable! » Pour le fier palatin, être vaincu par des paysans était plus cruel que de mourir par la main d'un gentilhomme. Rendu enfin au sentiment du devoir, il courut pour essayer de rallier les fuyards et couvrir la retraite avec ce qu'il avait de soldats. Mais ses efforts furent impuissants; et après s'être exposé vingt fois à être tué ou pris, il fut luimême entraîné par le torrent, ou plutôt il parvint à diriger sa course désordonnée. L'armée vaincue atteignit Lwow [Lemberg] en trois jours, tant l'effroi précipitait sa fuite. Là, Wiszniowiecki les arrêta et commença le ralliement. Il leva une contribution sur la ville pour pourvoir aux besoins pressants des soldats, y laissa une garnison nombreuse, avec un officier brave et résolu; puis il courut à Zamosc, où il jeta tout ce qu'il put recueillir de troupes, et après avoir mis en état dei défense cette place importante, il se rendit de sa personne h Varsovie.
Bien que cette prodigieuse victoire de Piliawce fût due en grande partie aux bonnes dispositions et à la prudence de Chmielnicki, il s'en montra surpris lui-même et comme accablé. Plus d'armée devant lui, un royaume divisé, sans roi, sans chef. Un pays riche et tout ouvert s'offrait au chef des cosaques comme un butin aussi facile à ramasser que les dépouilles du camp de Zaslawski. Après quelques jours de marche, il s'arrêta à Zbaraz pour consulter les colonels et les anciens. « Que veut l'honorable cercle? leur demanda-t-il. Irons-nous au fond de la Pologne donner le coup de grâce à nos ennemis, ou bien retournerons-nous dans notre chère Ukraine? » Il était évident qu'il penchait pour le dernier parti ; mais tous les chefs, exaltés par leurs derniers succès, s'écrièrent d'une seule voix : En Pologne! Finissons-en avec les Liakhs ^ ! En même temps ils linvitèrent à prendre le titre et les insignes dataman, qu'il avait toujours refusés. Cette fois encore Chmielnicki répondit qu'il voulait les recevoir du roi qui serait élu.
1. Ancien nom des Polonais, ilevenu un terme méprisant dans la bouche des Russes.
D'ailleurs, paraissant déférer à l'avis de son conseil , mais, en effet, pour suivre ses propres plans, il dispersa ses lieutenants dans les provinces russiennes, sous prétexte d'y faire des recrues et d'en chasser les Polonais, et luimême, avec le gros de ses troupes, alla mettre le siège devant Lwow.
La conduite de Chmielnicki dans cette circonstance doit sembler, à bon droit, fort extraordinaire. M. Kostomarof l'explique d'une manière assez peu vraisemblable, en l'attribuant à un sentiment de pitié patriotique dont le vieux cosaque ne pouvait se défendre. Nous croyons qu'il fait trop d'honneur à sa sensibilité et qu'il ne rend pas justice à sa politique. D'abord il est assez difficile de croire au patriotisme polonais dun habitant de l'Ukraine; de supposer qu'un sectaire ardent voulût respecter les catholiques ses persécuteurs, que le chef d'une nation de paysans conservât quelques sentiments de bienveillance pour une aristocratie oppressive. Enfin, si cet amour de la Pologne eût jamais existé, n"est-il pas étrange qu'il ne se manifestât qu'après tant de maux faits à la Pologne, sous ses yeux et par ses ordres? Nous ne prétendons cependant pas nier
dîme manière absolue l'influence que purent exercer sur Chmielnicki d'anciens souvenirs , danciennes habitudes, qui lui rendaient respectables et la ville de Varsovie et le faible gouvernement appelé la république. Toutefois, il nous semble que son principal mobile dut être son intérêt personnel et celui de l'Ukraine qu'il identifiait avec le sien, Chmielnicki pouvait-il être un prince indépendant, TUkraine un pays libre et autonome? L'eût-il désiré, ce but lui sembla toujours trop haut et trop difficile. Il voulait pour lui l'autorité de fait, pour son pays l'indépendance réelle, peu soucieux d'ailleurs de l'apparence, et prêt à reconnaître un maître nominal, pourvu que son vasselage ne lui coûtât que des témoignages de respect. Bien que chef d'une armée d'insurgés, ou plutôt probablement parce qu'il avait soufiert plus que personne de lindiscipline des bandes suivant son drapeau, il voulait un nom plus ancien et plus autorisé que le sien, pour tenir en bride des hordes encore plus ditïïciles à gouverner pendant la paix que pendant la guerre, et un roi de Pologne, une république de Pologne étaient toujours des mots pleins de pouvoir sur les masses populaires, Dun autre côté,
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si le gouvernement oppresseur de l'aristocratie polonaise l'avait obligé de recourir aux [armes, Chmielnicki n'en était pas moins lui-même une sorte d'aristocrate vis-à-vis de la plèbe insurgée. Le cosaque, homme libre et soldat par droit de naissance, se croyait bien au-dessus du paysan soumis à la corvée. Le Zaporogue de la sietche s'estimait au-dessus du simple cosaque comme le Spartiate autrefois s'estimait au-dessus des Lacédémoniens. Le chef de l'armée zaporogue partageait ses préjugés. Peut-être, comme Zaslawski, pensait-il qu'il lui fallait des paysans pour cultiver ses terres; mais, dans aucun cas, il n'aurait voulu compter avec les Haïdamaks, les associer à son autorité, ou changer ses plans en leur faveur. Cette séparation entre le cosaque et le paysan était profonde; la religion seule et la haine d'un ennemi commun les unissaient. Sans doute Chmielnicki eût voulu adoucir la condition des serfs, mais il eût hésité à les élever tout d'un coup au rang de cosaques; en un mot, il ne voulut pas anéantir la Pologne, parce qu'il voulait assurer l'indépendance de l'Ukraine à l'ombre d'une puissance, grande encore en Europe. Après sa victoire, il
ne pensa qu'à redevenir vassal d'un roi respecté; mais il visait à choisir lui-même ce roi et à le diriger. En ce point l'événeiaent trompa ses calculs, comme nous le raconterons bientôt.
Chmielnicki temporisait avec son armée, comme avec l'armée polonaise. En la menant contre Lwow son but était de gagner du temps et de permettre à la diète de nommer un roi. Le siège, en effet, ne fut pas poussé avec vigueur; les cosaques n'avaient ni ingénieurs ni grosse artillerie; mais avec leurs pièces de campagne, ils démolissaient les toits de la ville, et tout en tirailMut avec la garnison, ils essayaient de faire soulever les habitants et surtout le bas peuple qui en grande majorité appartenait à la religion grecque. On conserve une tradition singulière sur le siège de Lwow. Parmi les plus ardents à la défense de la place étaient les moines d'un couvent de Bernardins qui, touchant aux remparts, avait été transformé en une sorte de forteresse. Ils étaient toujours les premiers à prendre les armes, soit pour repousser un assaut, soit pour réprimer les émeutes de la populace affamée. Instruits des intelligences de Chmielnicki avec un certain nombre
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d'artisans russiens, ils firent publier que le samedi ils donneraient des vivres aux pauvres des deux religions. Il y eut foule au couvent le premier samedi. A la porte du réfectoire, un moine avertissait qu'une table était servie en maigre pour les catholiques, une autre, avec de la viande, pour les grecs. Les Russiens s'asseyaient à cette table et se mettaient en devoir de réparer un long jeijne, lorsqu'un bernardin invita l'un d'entre eux à le suivre pour une communication conlidentielle. Peu après, un autre Russien fut demandé, puis un troisième. Pas un seul de ceux qu'on avait appelés ne revenait. Au sortir de table, un nioine les dépêchait d'un coup de hache et les jetait dans un puits. Le fait est-il vrai, nous l'ignorons ; mais cette légende rapportée par les chroniqueurs russiens montre à quelle extrémité les haines religieuses s'étaient développées en Pologne. 9
Après plusieurs semaines de siège, les cosaques avaient détruit ou incendié quantité de maisons ; ils avaient coupé des aqueducs et bloqué la ville si étroitement que la famine commençait à s'y faire cruellement sentir. Le gouverneur, effrayé d'ailleurs par les menaces du bas peuple, offrit de
capituler. Chmielnicki reçut son parlementaire avec bienveillance et en déplorant les maux que la guerre faisait peser sur les habitants de Lwow. C'est Wiszniowiecki, disait-il, qui seul est responsable des calamités, dont je gémis le premier. Mon armée est irritée ; elle veut faire un exemple terrible sur vous, et je suis impuissant pour vous sauver. Après leur avoir fait un tableau effrayant du sort qui les attendait, il leur laissa voir que l'armée zaporogue se contenterait d'une rançon, ou plutôt d'un subside qui lui était nécessaire pour payer son allié, le mourza tartare. Dès ce moment, il ne s'agit plus que de fixer la somme. Chmielnicki demandait 200,000 ducats. On réclama. Il renvoyait les réclamants à Tougaï Rey; Tougaï Bey les renvoyait à Chmielnicki. La ville ne put fournir que 16,000 ducats en espèces, mais les assiégeants voulurent bien accepter en compte de l'argenterie et des mafchandises. On dépouilla les églises et les monastères, on apporta au camp des cosaques des étoffes, des meubles, des bijoux. Il fallut encore faire des présents aux colonels, aux anciens, aux capitaines; bref, ce fut un pillage organisé, mais de gré à gré. Les terribles bernardins, qui jusqu'au dernier moment avaient
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toujours protesté contre la capitulation, prétendirent être exemptés de la contribution iorcée de leurs concitoyens, et de fait, il paraît qu'ils surent s'y soustraire.
De Lwow, Chmielnicki conduisit son armée devant Zamosc, évidemment pour l'occuper, la tenir en haleine, et l'empéclier de se jeter sur Varsovie et de porter le dernier coup à la Pologne. Le siège de Zamosc ressembla de tous points à celui de Lwow. Les cosaques se trouvèrent impuissants à réduire une ville bien fortifiée et pourvue d'une garnison nombreuse ; mais ils la. fatiguèrent par des attaques répétées, l'effrayèrent par un blocus rigoureux et finalement acceptèrent une rançon pour lever le siège. S'il faut en croire les chroniques russiennes, les assiégeants construisirent une machine prodigieuse dont ils attendaient avec confiance le plus grand succès. C'était une tour en bois, avec un pont mobile destiné ù s'abattre sur le rempart. A force de bras, au moyen de rouleaux et de poulies, on la conduisit, en effet, tout proche des murailles; mais les Polonais la démontèrent ;\ coups de canon et la réduisirent en cendres. Les cosaques, chez lcs(picls on ne s'attendait pas à retrouver cet
étrange souvenir de la poliorcétique des Romains, appelaient cette machine la ville promeneuse • et furent consternés de sa ruine. Ce n'était pas d'ailleurs le seul point de ressemblance entre l'armée russienne et celles de l'antiquité ; Climielnicki avait ses augures comme un consul, et à l'exemple de Marins il entretenait une sorcière à son quartier général. Sur l'observation de je ne sais quel météore, Maroucha déclara que la ville ne pourrait être prise, et, persuadés de l'Infaillibilité de leur propliétesse, les cosaques acceptèrent 20,000 ducats pour cesser leurs attaques.
Pendant ce siège, et au milieu des ravages exercés par les Haïdamaks, la diète polonaise, réunie à Varsovie, allait procéder à l'élection d'un roi. et les intrigues ordinaires en pareilles occasions semblaient absorber les électeurs au point de leur faire oublier les dangers de la patrie. Les candidats étaient nombreux pour ce trône chancelant. Le seul qui pût offrir des soldats, un trésor et une expérience militaire était Etienne Ragoczi, prince de Transylvanie, qui offrait d'abjurer le schisme grec pour prix de la couronne
i, Goulaï gorocl.
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qu'il demandait. Sa mort imprévue surprit la diète au milieu de ses premières opérations. Restaient les deux frères du feu roi, les princes Charles et Jean-Casimir, favorisés par l'opinion qui commençait à s'établir en Pologne en faveur de l'hérédité. Tous les deux étaient cardinaux et affiliés à la société de Jésus; mais ils comptaient sur des dispenses. On dit qu'ils étaient rivaux, non-seulement pour la couronne de Vladislas, mais pour la main de sa veuve, Louise-Marie de Gonzag^ue, qui à l'âge de quarante ans conservait encore toutes les grâces de la jeunesse et les séductions d'un esprit brillant qui l'avaient déjà rendue célèbre à la cour de France. Assurée de régner sous le nom de l'un ou l'autre des deux frères, ses préférences étaient pour Jean-Casimir, et elle détermina l'ambassadeur de France à soutenir ses prétentions; mais son appui le plus considérable était le redoutable chef des cosaques. On ignore les relations qui avaient pu exister entre Chmielnicki et le prince Jean-Casimir. Probal)lement elles dataient du temps où Vladislas traitait avec les cosaques pour les exciter à faire la guerre aux Turcs. Quoi qu'il en soit, Chmielnicki se déclara ouvertement en sa faveur. Ses
agents, et il était à présent assez riche pour en avoir plus d'un dans la diète, déclarèrent que l'élection de Jean-Casimir mettrait fin à la guerre civile, et que, dans le cas contraire, l'armée qui rampait autour de Zamosc se porterait sur Varsovie. Le prince Charles, dans la déplorable situation du pays, ne pouvait plus insister. Il se fit un mérite de sacrifier ses intérêts personnels à ceux de la république, et renonça à sa candidature. Jean-Casimir fut élu dans la plaine de Wola par la diète, qui voyait à l'horizon la fumée des châteaux incendiés par les cosaques.
Le premier soin du nouveau roi fut de notifier son élection à Chmielnicki par une lettre autographe. Il le suppliait de ramener ses troupes en Ukraine, pour y attendre des commissaires qui seraient chargés de donner satisfaction aux cosaques et au peuple russien. Les promesses du roi étaient un peu vagues ; mais il reconnaissait que les plaintes des cosaques étaient fondées, et semblait persuadé qu'il ne convenait pas que l'armée zaporogue fût soumise à un voiévode polonais. Quant à la question religieuse, il était encore moins explicite. Les cosaques ne voulaient en Ukraine ni jésuites ni grecs-unis ; il était diffr ilo
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à un jésuite, à un cardinal, de prendre un engagement à cet égard ; mais Jean-Casimir se montrait disposé à tout faire pour ramener des sujets auxquels, en effet, il devait sa couronne. Chmielnicki ne douta pas de sa sincérité. En apprenant le choix de la diète, il avait témoigné la joie la plus vive, et ses canons avaient célébré l'élection de Jean-Casimir avant que ceux de Zamosc se fussent fait entendre. Use croyait arrivé à cette situation qu'il avait entrevue dès le règne de Yladislas, et qui avait été le but constant de sa politique et de tous ses efforts, la souveraineté nominale du roi de Pologne et l'indépendance de fait de l'Ukraine. Plein de ces espérances, il se hâta de quitter la Pologne et de ramener ses régiments dans leurs chefs-lieux. Au commencement de janvier IGiO, il ht son entrée triompliale à Kief, la ville sainte des Russiens, au milieu des cris de joie de la population. Le clergé grec vint à sa rencontre et le reçut comme un libérateur. Cependant il laissait dans les provinces qu'il évacuait la plupart des bandes irrégulières qui avaient suivi ses drapeaux. Rien n'avait été stipulé pour les autres provinces russiennes ni pour les Haïdamaks. Malgré son attachement à la reliision
grecque, Chmielnicki, nous l'avons déjà dit, ne portait qu'un intérêt secondaire à la cause des paysans russiens. Chef de l'armée zaporogue, il croyait que son premier soin, son premier devoir étaient la gloire et la prospérité des cosaques.
Chmielnicki, de retour en Ukraine, soit qu'il se crût parvenu à la fin de ses travaux, soit qu'il voulût donner du repos à son organisation énergique mais altérée par de longues fatigues, soit enfin qu'il subît une sorte de folle joie après tant de succès, sembla négliger les affaires publiques et ne penser qu'à lui-même. On le voyait partagé entre les pratiques d'une dévotion superstitieuse et les orgies coutumières à ses compatriotes. Pendant des heures entières il demeurait prosterné devant les images des saints, puis il s'enfermait avec des sorciers, ou s'enivrait avec les anciens, en leur chantant des vers de sa façon. Bien qu'il se montrât quelquefois rude et hautain, surtout
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avec les chefs, toutes ses singularités étaient prises en bonne part et ne nuisaient en rien à la prodigieuse autorité qu'il exerçait. Vers le même temps, il reprit sa femme, enlevée et épousée par Czaplinski, comme nous l'avons dit plus haut. On pense bien que Czaplinski n'avait pas attendu la vengeance de l'époux outragé et qu'il avait eu soin de quitter l'Ukraine. Madame Chmielnicka était sa commère; le métropolitain de Corinthe, qu'on appelait alors le patriarche russien, trouva que cette parenté religieuse invalidait sa seconde union , et il confirma la première. Madame Chmielnicka reprit à la fois son ancienne religion et son ancien mari.
Les victoires des cosaques avaient attiré l'attention de tous les princes voisins sur l'Ukraine et son chef. On commençait à rechercher son alliance; dans son quartier général, à Péréïaslavl, il réunissait les envoyés du prince de Transylvanie, du sultan et du tsar de Moscou. Chmielnicki leur offrait une hospitalité large et barbare. Vrai chef de cosaques, mais enrichi par la victoire, il faisait boire à ses hôtes de l'cau-de-vie de grains dans des tasses d'or. Sa femme bourrait les pipes et les allumait. Échaulfés par le vin, les
officiers cosaques effrayaient les ministres étrangers par leur grossièreté et leurs habitudes féroces, et la position des envoyés était souvent embarrassante. On rapporte qu'un jour l'ambassadeur de Transylvanie dit en latin à un de ses collègues, au milieu d'une orgie à laquelle il était forcé d'assister : 3Ie pœnitet ad istas cnidclcs bestias venisse !
Le prince de Transylvanie ne prétendait à rien moins qu'à devenir roi de Pologne, tout prêt d'ailleurs à partager l'autorité avec celui qui lui donnerait la couronne. La Porte offrait à Chmielnicki de prendre l'Ukraine sous sa protection, et pour lui-même un titre tel que celui de liospodar. Quant au tsar, tout en félicitant les cosaques de leurs succès, qui avaient vengé et relevé la religion orthodoxe, il les exhortait à une sincère réconciliation avec la Pologne. Malgré tout son désir de reprendre les provinces que Sigismond et Vladislas avaient enlevées à la Russie, la cour de Moscou n'avait pas voulu accepter pour alliés des paysans insurgés contre leurs maîtres. Elle tremblait que l'incendie ne s'étendit au nord et à l'est. Propriétaires de serfs, les boyards avaient, en effet, tout à redouter au contact d'auxiliaires
'tels que les cosaques, dont les institutions pouvaient exercer les plus dangereuses séductions sur les Moscovites.
En arrivant en Uliraine, les commissaires polonais ne furent pas peu mortifiés de s'y voir précédés par les ministres de puissances étrangères, envoyés pour traiter avec Climielnicki comme avec un prince indépendant.
En outre ils avaient eu sous les yeux, pendant tout leur voyage, le plus triste spectacle : des églises ruinées ou profanées, des châteaux saccagés ou réduits en cendres. Au lieu de serfs timides et respectueux comme autrefois, ils ne rencontraient plus que des soldats pleins d'arrogance. A ckaqUe instant ils étaient insultés et menacés. Sans leur escorte de cosaques réguliers, il est douteux qu'ils eussent pu parvenir au quartier général, à Péréïaslavl. Il existe une relation du voyage des ambassadeurs polonais, et M. Kostamarof en a fait grand usage. Elle raconte jour par jour les tribulations et les difficultés de tout genre ([u'ils eurent à traverser, mais de plus elle contient un récit plein d'intérêt, ou plutôt une sorte de procès-verbal de tous leurs entretiens avec Climielnicki.
On se ferait, je crois, une idée fausse du chef russien si on ne le jugeait que d'après cette relatioji. Les envoyés polonais ont vu un barbare dans l'insoljence du triomphe, grossier, souvent ivre, et se laissant aller à des emportements pleins d'extravagance. Comment reconnaître là le général qui ayant naguère le pied sur la gorge de la Pologne, pour ainsi parler, arrêtait ses bandes victorieuses, et sur un mot du roi les ramenait en Ukraine? Il me semble qu'à Péréïaslavl, Chmielnicki joua la comédie devant les Polonais et les cosaques pour suivre le plan qu'il s'était tracé et que nous avons déjà cherché à faire connaître. Il s'agissait pour lui de faire adopter par la diète les conditions de paix qu'il avait à proposer ; il fallait les faire adopter par le cercle cosaque enivré par la victoire. Ce double but, il le poursuivait en effrayant les députés polonais eten paraissant tout disposé à recommencer la guerre; en même temps, il donnait une satisfaction de vanité à ses propres soldats, qui devaient être moins difficiles sur les conditions de la paix, après avoir eu le plaisir de voir leurs ennemis humiliés par le chef de leur choix. Poli et affable avec les ambassadeurs, Chmielnicki aurait pu exciter la
défiance de ses cosaques. Au contraire, ils souscriraient sans examen à tous les articles qu'il semblerait imposer aux plénipotentiaires rudoyés et souvent menacés par lui. Telle est, je pense, l'explication de sa conduite et de la contradiction apparente entre son langage dans les conférences de Pereïaslavl et la modération réelle de ses prétentions.
A la première entrevue, Chmielnicki commença à jouer son rôle.
« Nous avons eu notre dispute de famille, dit-il aux commissaires; fasse le ciel qu'elle finisse à l'amiable I La ménagère a mis le pot au feu : mangeons et buvons au retour du bon accord. » Les nobles commissaires eurent le désagrément de s'asseoir à^a même table avec les colonels cosaques, et, qui plus est, avec les ambassadeurs étrangers. Ils demandèrent qu'on leur indiquât le jour et le lieu où ils devaient remettre l'étendard et le bâton de commandement, insignes de la dignité d'ataman, que le roi venait de conférer à Chmielnicki. Celui-ci indiqua le lendemain et la grande placé de Pereïaslavl ; car, chez les cosaques, tout se faisait en plein air. Les jeunes gentilshommes de la députation polonaise en
furent irrités. « Nous allons nous trouver confondus avec la canaille, disaient-ils, c'est une insulte pour la république. » Kissel les exhortait' à la patience.
Le 10 février 1649, les commissaires parurent' sur la place où les attendait Glimielnicki, revêtu d'une magnifique pelisse de renard noir, entouré de ses colonels et des anciens. Auprès de lui flottaient les queues de cheval dont les cosaques, à l'exemple des Tartares, se servaient en guise de drapeaux. Toute la place était couverte de soldats. Kissel s'avança, tenant d'une main la lettre du roi, et de l'autre une bulava, ou masse d'armes, dont le manche était incrusté de saphirs. C'était la marque du commandement et le symbole de l'autorité militaire de l'atajnan. « Sa Majesté, dit-il, m'a commandé d'assurer de ses bonnes grâces le sérénissimc ataman et toute l'armée zaporogue....» Kissel passait pour éloquent, et cette phrase semblait l'exorde d'un discours étudié, lorsqu'il fut brusquement interrompu par un des colonels : « Le roi, c'est le roi, s'écria-t-il, et vous, vous êtes des roitelets. 11 y a longtemps que vous faites du tapage chex nous; à présent, il s'agit de payer les pots cas-
ses. Et toi, Kissel, toi que nous tenions pour une esquille de nos os, tu nous as quittés pour te faire Polonais. » Chmielnicki imposa silônco au colonel. Un peu déconcerté par l'apostrophe et les murmures des cosaques, Kissel ajourna sa harangue et remit silencieusement à Climielnicki la masse d'armes et un étendard rouge, à l'aigle de Pologne, portant pour légende : Çasimirus Rex. La foule parut apprécier médiocrement le présent royal, et plusieurs crièrent: « Nous n'avons que faire de vos babioles ! » Le colonel Djedjalyk, s'avançant, dit à Kissel : « Vous pensez nous attraper pour nous remettre le joug sur le cou; mais nous ne nous laisserons pas prendre à vos belles paroles ; notre manière à nous de discuter, c'est à coups de sabre. Mèlez-vous de votre Pologne et laissez là notre Ukraine! » Djedjalyk était un des favoris de Chmielnicki; c'était lui qui avait tué de sa main Barabache, l'ancien ataman. < Que le diable t'emporte I s'écria Chmielnicki, j'avais préparé quelque chose pour dire à ces messieurs, et tu me l'as fait oublier. Mais cela me reviendra. En attendant, allons dhier. » Avec ses festins homériques et sa bonhomie patriarcale de commande, lataman
ne parvenait pas moins ù désespérer les commissaires, que ses colonels avec leurs insolences et leur grossièreté. Pendant plusieurs jours, il fut impossible de parler d'affaires. Lorsque à table la conversation s'engageait sur la politique, les officiers cosaques expliquaient à leur manière les motifs qui leur avaient fait prendre les armes, s'échauffaient les uns les autres au récit des injures que leur pays avait souffertes, et des paroles menaçantes semblaient disposés à passer aux voies de fait. Un ecclésiastique polonais ayant une fois exprimé le doute que Chmielnicki fût exactement renseigné sur un fait allégué dans la discussion, un des colonels s'écria ; « Comment, pope, tu oses contredire l'ataman I » et. saisissant sa masse d'armes, il aurait fendu le crâne au prêtre si celui-ci n'eût aussitôt quitté la table.
Les dîners succédaient aux dîners, mais les conférences ne commençaient pas. Impossible d'obtenir de l'ataman qu'il lixût un jour pour ouvrir la discussion, Kissel, impatienté, se rendit au logement de Chmielnicki, et le trouva à table avec ses officiers et l'envoyé transylvain, qui allait retourner auprès de Ragoczi. La table était couverte de bouteilles d'eau-de-vie et tous les con-
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vives semblaient plus qu'à demi ivres. Au premier mot de Kissel, Chmiclnicki lui répondit avec humeur : « A demain les questions et les réponses! A présent je suis gris. Je viens de boire le coup de l'étrier avec le Hongrois; aussi je ne puis pas en dire long, mais votre commission ne fera que de leau claire. Dans trois ou quatre petites semaines, la guerre recommencera. Je vous culbuterai vous tous, messieurs les Polonais; je vous mettrai sous mes pieds, et, ensuite, je vous vendrai au Turc. Que le roi soit roi! qu'il fasse marcher sa noblesse, ses ducs et ses princes. Je veux qu'il soit libre. Un prince fait une sottise, qu'on lui coupe le cou! Si un cosaque en fait une, j'en fais mon affaire; voilà ce que c'est que la justice! Je sais que je ne suis qu'un pauvre diable, mais Dieu m'a ék'vc" et m'a fait le seigneur de toute la terre russienne. Sur ce, bonsoir; à demain les questions et les réponses. »
L'ataman parlait facilement le polonais, mais il affectait de se servir du dialecte des cosaques, prubablement pour être mieux compris de ses officiers, et peut-être pour imiter en tout un prince souverain.
Le lendemain, Kissel trouva Chmielnicki plus
sobre mais non moins fier et brutal. Il le supplia de se laisser toucher au nom de leur foi commune. « Votre Excellence veut-elle donc, lui dit-il, livrer aux païens la Pologne et la terre russiennè, la foi orthodoxe et nos saintes églises! Avez-vous quelque grief particulier? on vous donnera satisfaction. Czaplinski vous a offensé; il sera châtié. Si l'armée zaporogue n'est pas assez nombreuse, si elle n'a pas assez de terres, le roi est prêt à lui faire de nouvelles concessions. Faut-il qu'elle s'élève ù quinze mille, à vingt mille hommes? indiquez un chiffre. Si les cosaques veulent faire la guerre, ne vaut-il pas mieux qu'ils la fassent aux infidèles qu'aux chrétiens? Croyez que Sa Majesté sera reconnaissante si vous portez vos troupes sur la frontière. »
« Assez parlé ! s'écria Chmielnicki. Il était temps de parlementer avec moi lorsque Potocki me chassait au delà du Dniepr; il en était encore temps après la farce des Eaux-Jaunes, après celle de Korsun, après môme celle de Piliawce ; à présent il est trop tard. Pourtant, je vais yous dire tout ce que je veux. Eh bien! Je veux délivrer tous les Riissiens de l'esclavage des Polonais.
Deux cent mille, trois cent mille cosaques sont prêts à me suivre. Toute la horde va monter à cheval. Les Nogaïs sont en marche. J'ai tout près de moi Tougaï Bey, mon frère, mon âme, l'unique faucon du monde; il ira partout où je voudrai. L'Ukraine, la Podolie, la Yolhynie sont à moi. Je serai sur la Yistule et je regarderai les Liahhs si loin qu'ils soient. Assis, Liakhs! Silence, Lialihs! S'ils font trop de bruit derrière la Yistule, j'irai les ranger. En Ukraine, je ne veux ni prince ni gentilhomme, et s'il en reste quelqu'un qui mange notre pain, qu'il soit soumis à l'armée zaporogue et qu'il ne s'avise pas de ruer contre le roi ! » En prononçant ces paroles l'ataman frappait du pied et s'arrachait les cheveux. « Il semblait une furie, et les éclats de sa voix nous pétrifiaient, » écrit un des commissaires, témoin de cette scène. On remarquera dans le langage de Chmielnicki le respect constant qu'il a, ou qu'il affecte, pour l'autorité royale. Après les intérêts de l'armée zaporogue, il n'en a pas de plus chers que ceux de la royauté. Yoyait-il en politique les vices énormes de la constitution polonaise ou bien se souvenait-il du temps où il conspirait contre elle avec Yladislas, et pensait-il trouver dans
son successeur un auxiliaire contre cette aristocratie à laquelle il avait juré une guerre à mort?
Il y avait alors à Pereïaslavl, un gentilhomme polonais nommé Mitiagowski, que ses opinions religieuses avaient exposé à des persécutions dans son pays. Il était arien, car il y avait alors des ariens en Pologne. Obligé de fuir, il avait été accueilli par les cosaques, qui ne savaient pas trop ce qu'était un arien, mais qui l'avaient bien traité comme un homme en butte à la haine des catholiques. Chmielnicki en faisait cas et lui montrait une bienveillance singulière. Les commissaires s'adressèrent donc à Mitiagowski et le supplièrent d'employer son crédit auprès du redoutable ataman. Mitiagowski pénétra dans le logement de Chmielnicki et lui demanda hardiment ce qu'il prétendait faire. Assurément il ne comptait pas retenir les commissaires prisonniers, action que les infidèles eux-mêmes regardaient comme coupable. Il devaii alors les congédier en leur donnant une réponse catégorique, un ultimatum. L'ataman tira de dessous le tapis de sa table un papier sur lequel étaient écrits, dans le dialecte de l'Ukraine et dans le style le moins diploma-
tique, les articles suivants, qu'il le chargea de remettre aux couimissaires :
1. Le nom et le souvenir de l'Église grecque-tmie sont abolis dans les provinces russiennes.