‹ Les couleuvresChapitre 4 sur 103 · LES POETES · texte numérisé non relu

LES POETES

Chaque jour pousse un esprit fin (Nous en avons bien une armée !), Qui trousse la chose rimée, Comme Banville ou Joséphin.

(Joségjrin, né pour la peinture > Est un grand tisserand de vers ; 11 fait des tableaux sans envers Que n'imite point la nature.)

Or, ces petits nouveau-venus Fournissent, ma foi, des chefs- t d'œuvre ; Aussi souples que la couleuvre, Moins innocents, non pas mpina nus.

Du premier coup ils sont habiles.

Autrefois si récalcitrant, Le français, dans leurs doigts filtrant, N'a que des syllabes ductiles.

C'est doux, c'est fin, c'est coloré, C'est scintillant, sonore et lisse ; Ça se déplisse et se replisse, Ça se tend et flotte à leur gré .

Pour l'art de manier l'étoffe, Parlez-moi de ces garçons- là!

Personne avant eux ne mêla Ni démêla si bien la strophe .

Ils sèment des fleurs là-dessus, Vraiment qui semblent assez fraîches.

On se demande quels revêches Ne loûraient pas ces fins tissus.

A quel ciel lointain vont-ils prendre Tant de roug* çt tant d'indigo ?

Pour la rime riche, Hugo N'aurait pasfle points à leur rendre.

Notez encor qu'ils sont savants En toutes choses comme en mètres.

Dieux 1 les rares gens de lettres :

Des dictionnaires vivants!

Ils parlent grec, arabe, slave; On en sait dont le moindre écrit Comporte un fort lot de sanscrit ; Le reste est de musc et de lave.

Ils ont tout lu, tout vu, tout bu, Et mangé du tigre et de l'oie; Ils ont connu douleur et joie, Leur esprit est jeune et fourbu.

Pareils au jongleur qui travaille Autant des pieds comme des mains, Ils savent cent trucs surhumains Pour faire, en un mot, — rien qui vaille.

Si tu veux être rébuté, Malade d'un spectacle infâme, Et jusque dans le fond de rame,' Un jour, te sentir insulté ^

Si tu veux voir quelle guenille Peut devenir l'esprit humain; Si tu veux faire un peu chemin Avec le porc et le gorille ;

Si tu veux voir l'affreuse mort Créant à sa façon la vie, Grouillante, infecte, inassouvie Des fanges sans nom qu'elle mord :

Ouvre ces livres où s'étalent Les pestes qui nous font mourir :

Tu sauras quels parfums exhalent Les peuples en train de pourrir.

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