‹ Les couleuvresChapitre 91 sur 103 · AVE RABBI · texte numérisé non relu

AVE RABBI

Une vieille luxure a désolé la terre :

De tout temps on a vu, par leur soif tourmentés. Ceux qui boivent le sang, ceux que le sang altère, Se plaindre que la faim, le feu, le cimeterre, Donnant trop tôt la mort, frustraient leurs volupté».

De là cet art profond et choyé des supplices, Et ces bourreaux experts dont la dextérité Meurtrit cent fois un corps cent fois ressuscité; Bourreaux non pour gagner leur pain en ces offices. Mais pour assassiner avec sécurité.

Il leur faut des terreurs, des cris, des défaillances; Ils veulent voir tomber l'âme et le cœur du fort. Sous la dent d'acier fin qui lentement le mord, Ils veulent que vaincu dans toutes ses vaillances, Le patient longtemps leur demande la mort.

Dans la veine entr'ouverte ils refoulent la vie. Pour contenter leur cœur et repaître leurs yeux. Pour apaiser leur soif ils sont ingénieux.

Le sang que refroidit la sueur d'agonie, Goutte à goutte épuisé, les désaltère mieux.

Mais ce qu'avaient cherché Phalaris et Mézence, Le supplice sans un par ces maîtres rêvé, Un art plus studieux le tient; il est trouvé. Le martyr autrefois subissait l'insolence ; On a fait des bourreaux qui lui disent Ave !

Devant Pie, à genoux, composant leur visage, Dans une main le sabre, et dans l'autre de l'or, « Père, lui disent-ils, accepte ce trésor.

« Représentant de Dieu, crois-nous et deviens sage. « Vends ton trône, il est temps ! Nous le patrons encor.

« Nous sommes tes enfants, catholiques sincères... « Tes habits, comme toi, Père très-saint, sont vieux : a Nous t'en voulons donner d'autres, plus gracieux. « Fais quelque chose aussi : tes codes sont sévères, « Réforme-les ; c'est là notre désir pieux.

a II est temps que le ciel s'ouvre à toutes les faces! « Dieu, — que tu connais mal, — ne veut plus d'exilé.

« Vois briller dans les cours le vice consolé :

« Qu'il soit ainsi du ciel, Père! Fais-y des places;

c< Fais que Ton entre au ciel avec du bien volé.

« Nos cœurs ont tendrement effacé l'anathème « Qui créait dans le monde un partage fatal.

« Il est temps que Jésus embrasse Bélial!

« Bélial a souffert, mais il pardonne, il aime. « Accepte pour Jésus son oubli cordial.

« Père, il faut en finir. Plus savante et plus belle, « L'humanité l'emporte et dément tes leçons.

« C'est en niant le mal que nous le guérissons ; « Le mal devient le bien. C'est fait. Es-tu rebelle? « Alors l'honneur de Dieu le veut : Nous te cassons ! »

Tous les cris de l'enfer commentent ces paroles; Elles vont corrompant les esprits et les cœurs. Le sophisme et la haine enfin se voient vainqueurs. Arts, lois, mœurs, ils font tout ; ils régnent ; leursécoles Remplissent l'univers d'homicides moqueurs.

mon Christ, les voilà, tes bourreaux! On leur livre Le bon sens à fausser, le bon droit à flétrir. Ils savent diffamer ceux qu'ils feront mourir : Ils versent dans la foule un poison qui l'enivre ;

La bête est irritée et tu l'entends rugir.

Mais les sages ont dit : — Point de sang ! C'est vulgaire. Non, dans un bain de boue ayons raison des saints. Leur sang pourrait encor submerger nos desseins* En faut-il? Sans éclat, sans juges, laissons faire; Une idée a toujours ce qu'il faut d'assassins.

Proscrivons le gibet, et la hache et les flammes; Plus d'immolations qui puissent retentir !

Laissons les corps aux poux, ne tuons que les âmes. Sous la boue amassée et les crachats infâmes Éteignons l'auréole et souillons le martyr.

Écrasons-les d'affronts, de mépris, de silence !

Imbéciles tenants d'un culte humilié,

Qu'ils soient pauvres,abjects; qu'on siffle leur démence;

Que la caricature aux coins de ruç offense

Leurs temples, leur pontife et leur Crucifié !

L'histrion, le rapin, le goujat, le cuistre,

Contre ces bourreaux-là, Christ n'est plus assez fort.

Ses saints, jusqu'au dernier, périront sous l'effort ;

Et pour notre régal, le quadrille sinistre

Saura leur décupler les affres de la mort!

Page 1