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LES MERCENAIRES

S'il est vrai qu'un crime soit crime, Si l'homme a reçu quelque loi, S'il est un ordre légitime, S'il est un honneur, une foi; Si tant de maximes sacrées, Par les ancêtres révérées, Ne forment pas un code vain, Et si des fortunes coupables N'ont pu les*effacer des tables Où les grava le doigt divin ;

Si l'éclat des choses infâmes

N'a pas éteint, victorieux,

La conscience dans nos âmes

Et la lumière dans nos yeux;

Si la justice enfin se lève,

Si ce grand flambeau, si ce glaive

Pénètre enfin dans les tripots; Si des corrupteurs de la terre Sa terrible splendeur éclaire Et les œuvres et les suppôts :

Quîadviendra-t-il de vous, nos maîtres, Politiques fous et pervers, Traîtres qui vous livrez aux traîtres, Propres auteurs de vos revers?

Antiques races apauvries, Jeunes races déjà taries, Sur les peuples fardeaux pesants; Soie et velours demain guenille, Pillards attendant qu'on vous pille, Troupes d'insensés malfaisants !

Quel trait, se demande le monde, L'emporte de chaque côté, Ou la stupidité profonde, Ou la profonde improbité?

En tous lieux des ignominies, Partout assaut de félonies, Et partout de fangeux chemins !

Le cœur rongé de vœux arides, Ils ont au front d'ignobles rides, D'ignobles armes dans les mains !

Lorsque tout peuple et tout royaume

Palpite et se dissout d'effroi,

Quand le monde demande un homme,

Aucun d'eux ne dira : C'est moi!

Bassement le régent d'empire,

Avec de vils bandits conspire

Pour abattre la royauté.

Se trouvent-ils deux face à face :

L'un s'avilit par son audace,

Et l'autre par sa lâcheté.

Dans les séditions traîtresses, On les verra toujours mêlés; Pour surprendre les forteresses, Ils fabriquent de fausses clés.

Tel fait sa main sur sa famille, Tel qui veut livrer son pupille, L'endort d'un appui déloyal; Les forts rusent contre les faibles, Et les lions avec les aigles Se font pourvoyeurs du chacal.

Les voyant à pareilles tâches, L'esprit plonge dans la stupeur :

Quel fond produit ces forfaits lâches?

Est-ce l'audace, est-ce la peur?

Devant une œuvre scélérate, Parfois hésite le pirate, Rendant encore hommage au droit Incertain son honneur diffère, Et l'acte honteux qu'il faut faire, Il en chargera quelque roi.

Par respect pour sa fausse épée, Le bandit jette au loin le gant ; Le roi, la main enveloppée, Fait les offices du brigand. Le roi tient les armes impures, Le roi ment, écrit des brochures, Ourdit avec les gazettiers.

Le bandit en aurait vergogne, Et tandis que le roi besogne, 11 attend sur ses étriers.

Et pourquoi ces choses cyniques, Ce feu, cet excès dans l'horreur?

Que veulent-ils, ces politiques Inassouvis de déshonneur?

Jadis, même flétri du vice, Un roi gardait quelque justice, Gardait au moins quelque fierté ; 11 n'escroquait pas la victoire,

Et couvrait d'un rayon de gloire Jusques à son iniquité.

Le roi vaincu, faisant encore Respecter sa pourpre en lambeaux, Prenait la palme qui décore Comme des trônes les tombeaux.

Ferme sur sa terre occupée, De son dernier tronçon d'épée il faisait un dernier rempart; 11 épuisait toute ressource, Et ne gardait rien dans sa bourse Pour aller vivre quelque part.

Mais dans ce roi fier et fidèle, Alors un peuple entier vivait ; Pour le maintenir, un saint zèle Du même élan se soulevait.

Sa couronne des ans fleurie, C'était le lien de la patrie, Dieu l'avait mise sur ce front; Toute conquête était mal sûre ; D'un roi de force ou d'aventure On ne subissait pas l'affront.

Nos temps que la sagesse éclaire,

A force de recherche et d'art, Ont créé le roi mercenaire, Fils de la ruse ou du hasard.

Agent tout-puissant et servile, Hier par la discorde civile Dressé sur un trône d'airain, Il n'a ni sujet ni royaume ; 11 gouverne pour ce fantôme Qu'on nomme Peuple Souverain.

Fantôme et maître véritable, A la fois monstre et fiction, Géant vainqueur, nain pitoyable Qu'on nomme aussi l'Opinion.

C'est là le maître ! Son caprice Seul est la loi, seul la justice; La règle est l'erreur qui lui plaît.

Tremblant, l'orgueilleux mercenaire Suit les chefs de ce populaire; Et comme ils ordonnent, il fait

Point de bassesse conseillée Qu'il ne puisse accomplir demain ; Point de main rapace et souillée Qu'il ne reçoive dans sa main.

Dans l'obstacle qu'elle rencontre,

Si cette cohorte lui montre Au cœur du peuple un vœu vainqueur, Sans avoir à dompter son âme, Hélas! et sans entendre un blâme, 11 dit : J'arracherai le cœur !

Alors, alors, race chrétienne, vrai peuple qui n'es plus roi !

Dans ton sein la lèpre païenne Renaît, grandit, s'attache à toi.

Sur ton front comme un anathème, Rongeant la trace du baptême, Elle en éteint la majesté :

Tu n'as plus cette flamme fière, Le don de ton Christ, la lumière Qui guide vers la liberté.

L'homme ne lave plus sa tache Au sang par le Christ épanché ; Soudain à sa chaîne on rattache Ce vieil esclave du péché.

mystère plein d'épouvante !

Dans sa servitude, il se vante :

Le jour, dit-il, viendra d'oser :

Enûn j'ai vu Dieu disparaître !

Je n'ai plus désormais de maître

Que ma main ne puisse écraser.

Et le jour vient. Malgré le glaive Et l'ergastule aux murs étroits, Le terrible géant se lève, 11 met la main sur ses faux rois.

De ses douleurs et de sa honte, En un instant il fait le compte, Il rend les maux qu'il a soufferts ; Puis, lourd de sang et de rapines, Il s'endort parmi les ruines...

Et se réveille dans les fers.

Le crime au crime ainsi ramène ; Le cercle affreux ne rompt jamais.

Que deviendrait l'espèce humaine, Dieu bon, si tu n'intervenais ! Dans un plus cruel esclavage, L'homme, de plus en plus sauvage, Gémirait sous ton ciel sacré; Et la faim, éternelle entrave, L'étoufferait, encore esclave, Le dernier maître dévoré.

Mais ton Église est immortelle, Les jours de Terreur sont bornés.

Ton pontife sous satutèle Reprend les peuples pardonnes :

Par sa main puissante et féconde, Tu briseras le sceptre immonde, Tu répandras la vérité ; A la place des mercenaires, Aux peuples tu rendras des pères, Tu referas l'humanité !

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