‹ Les coulisses artistiquesChapitre 12 sur 27 · JULES BRETON · texte numérisé non relu

JULES BRETON

Ducis, qui n'est pas coutumier du fait, a, dans ses œuvres diverses^ laissé une poésie d'un charme yéritablement exquis, poésie intitulée : Le ménage des deux Corneille.

11 y parle des deux poètes :

Qui de l'amitié fraternelle, Et conj ugale et paternelle, Goûtaient ensemble les douceurs ; Dont les enfants, troupe agréable, Gentils, pas plus hauts que leur table, Y montraient, lorgnant tous les plats.

Et le doux ris de l'innocence.

Et leurs dents encor dans l'enfance^

102 LES COULISSES ARTISTIQUES l

Et leurè petits mentons tout gras.

Les deux maisons n'en faisaient qu'une; Les clefs, la bourse était commune ; Les femmes n'étaient jamais deux, Tous les vœux étaient unanimes; Les enfants confondaient leurs jeux, Les pères se prêtaient leurs rimes, •Le même vin coulait pour eux.

Ges vers me sont revenus à la niéraoire en songeant à la vie patriarcalement unie que mènent Jules Breton et son frère Emile.

Nous sommes à Courrières, dans le Pas-de- Calais, en plein nord flamand.

Lorsque, dans le conte de Perrault, on notamait M. le marquis de Carabas, chacun saluait avec respect ce nom qui évoquait l'idée de tant de richesses.

Prononcez à Courrières ou dans les environs le nom de Breton, on saluera de môme, non pas les millions, mais la considération de toute la famille, en même temps que la renommée personnelle de Téminent artiste chez qui nous vous conduisons.

Nous y voici... Plaît-il î Vous dites que je me trompe, et que je vous conduis dans une brasserie... Je ne me trompe pas : le troisième frère de Jules Breton est brasseur, en effet. Son usine est une des plus importantes de la contrée, et c'est dans la cour même de la brasserie que sont construits les ateliers de Jules et d'Emile.

Ce côte à côte de l'art et de l'industrie donne même à la visite un caractère particu-ilièrement piquant.

Voyez sur le seuil de la porte cet ouvrier aux manches retroussées, à la cotte mouchetée des souvenirs du houblon.

C'est un des travailleurs qu'emploie le frère aine. Si vous lui parlez de la qualité de sa bière, il vous répondra non sans fierté qu'elle passe pour une des meilleures du pays.

Mais amenez la conversation sur les ta-* bleaux de Jules Breton, une bien autre fierté rayonnera dans les yeux du brave homme, et,

s'identifiant avec l'artiste, il vous répondra :

— Ah oui, monsieur, nous en avons un vrai talent, ce n'est pas pour rien que nous avons été fait officier de la Légion d'honneur.

Us sont tous ainsi, joyeux des victoires éclatantes que remporte chaque année aux expositions... la maison Breton et C®.

L'atelier de Jules Breton, qui fait pendant à celui de son frère, est sobre et simple. Quelques meubles anciens, beaucoup d'études et c'est tout.

En revanche il est un autre atelier, installé, celui-là, dans la maison particulière de l'artiste et pour lequel Breton déploie tous les raffinements de décoration et de luxe, c'est celui de sa fille aujourd'hui âgée de seize ans, et qui promet d'être un peintre des plus remarquables.

Aussi avec quelle tendresse et quel orgueil Jules Breton en parle I

— Elle peindra mieux que moi^ allez, dit-il, tout joyeux.

Et il souhaite sincèrement que sa prophétie se réalise ; car la sincérité est avant tout la grande qualité de ce caractère et de ce talent.

Le pinceau, c'est Thomme.

Gomment Jules Breton fut-il amené à faire de la peinture ?

On l'avait destiné à tout autre chose, comme son frère Emile qui fut un moment fabricant de chicorée.

Ce qui liii faisait dire en riant, quand il fi) ses premiers paysages :

— J'ai changé la chicorée pour les épinards.

Le public, qui fait fête à ses tableaux, n*a pas heureusement ratifié ce jugement-là.

Jules Breton, lui, n'aurait peut-être jamais pris la palette sans un peintre belge qui jouissait à Gand, savez^vous^ d'une vraie réputation locale.

Il se nommait De vigne.

Ami du père de Breton» M. Devigne vient un jour le voir.

On lui montre fièrement des dessins poncifs que le jeune homme avait faits au collège.

— C'est détestable I

Alors Jules Breton tira d'une armoire quelques croquis crayonnés par lui en toute indépendance et en dehors des leçons :

— C'est différent ; il y a quelque chose là, dit M. Devigne, qui s'y connaissait assurément. Confie2^raoi-le pendant un an , et je vous dirai alors si, oui ou non, on peut en faire un artiste.

Le verdict fut oui.

Après un court séjour à Anvers, Breton arriva à Paris.

Il était loin de se douter alors de la voie qu'il devait suivre.

Il traversa l'atelier de Drolling et exposa»

en 1855, une scène des barricades de la révolution de 48.

Peu après, retourné à Courrières, en tête à tête avec la vraie nature, il comprit pour la première fois la poésie du paysan.

Sa route était tracée désormais.

Si bien tracée qu'il vendait bientôt sa première toile champêtre deux raille francs.

Nous ne sommes ici ni pour faire de la sta* tistiqUe, ni pour faire de la biographie ; les belles toiles de Breton, si réelles et si idéale^ à la fois, sont trop connues pour qu'il y ait lieu d'insister.

Ce qui est beaucoup moins connu, c'est r homme, car il est fidèle à l'axiome ancien :

Cache ta vie, montre tes œuvres!

Il vit là-bas dans son coin avec une séré-^ nité patriarcale.

Le travail est pour lui un plaisir, parce que dès qu'il deviendrait une fatigue Breton l'interrompt.

Tout à fait fantaisiste sous ce rapport, Breton, va flâner pendant une quinzaine tout entière, quelquefois même pendant un mois.

Puis sans désemparer il se met à la lâche, et enlève un tableau avec une ardeur fiévreuse.

Uété il court les champs, prenant sur nature tous les croquis dont il se servira ensuite.

Quant à Paris, il n'y vient guère qu'une fois par an, au moment du Salon, appelé par les devoirs de juré que lui impose la sympathie de ses confrères; .

Modeste, sans pose, doux mais résolu, Jules Breton est fermement dévoué aux convictions libérales qui l'ont toute sa vie passionné.

Car il y a un penseur derrière ce peintre.

Un penseur qui a prouvé dernièrement qu'il manie le vers aussi bien que la couleur.

C'est aux heures de mélancolie que Breton fait de la poésie.

S'il est heureux et gai, la rime est absolument rebelle.

Si, au contraire, un chagrin vient, Tinspiration arrive avec lui.

En ce moment il travaille à un grand poëme qui fera, j'en réponds, du bruit dans Landerneau.

Comme aspect, Jules Breton offre celte particularité que sa physionomie semble être ovale en large, au lieu d'être ovale en long,

Jundt lui disait un jour :

— Probablement ta nourrice s'asseyait sur toi la nuit.

Ses cheveux longs rappellent un peu la mode romantique. Une barbe inégalement fournie, et d'un châtain doux, encadre la figure qui a des ro^^wr^ juvéniles..

La bouche aux lèvres accentuées dirait, d'après le système de Lavater, beaucoup de choses que je n'ai pas à contrôler.

Ce qui, par exemple, se voit tout de suite, c'est un regard bleu clair et limpide qui ne craint pas de laisser lire au-dedans.

La fenêtre est toujours ouverte; et il y a toujours quelqu'un à la fenêtre.

Ëelle et. calme carrière que celle de Jules Breton ! Applaudi comme peintre, fêté comme poëte, cela tient du phénomène !

Je proposé de le surnommer : le Succès à deux têtes»

Page 1