‹ Les coulisses artistiquesChapitre 13 sur 27 · MONGINOT · texte numérisé non relu

MONGINOT

Ett face de ces terrains de la Pépinière, dont la hîdedse nudité témoigne (on ne saurait trop le répéter), de la folie de M. Haussmann, la rue d'Assas possède une sorte de cité à Tallure pittoresquenàent mystérieuse.

Sur la rue ^ une grille derrière laquelle on aperçoit une charmille de tilleuls, faisant bordure à deux rangs de petites maisons, qui rappellent un peu les cottages anglais.

Au milieu de cette avenue- cité se balance

mélancoliquement un des derniers réverbères que possède Paris.

Le vieux vrai réverbère classique ; le réverbère à poulie qui grince un gémissement chaque fois que le vent l'effleure.

C'est là qne d'assez nombreux artistes ont planté leur tente, locataires d'un propriétaire artiste lui-même, puisqu'il n'est autre que M. Signol, l'auteur de la Femme adultère, un bon tableau dont il a eu Pair de se repentir pendant toute sa vie.

A droite, en pénétrant dans la cité Signol (donnons-lui ce nom à défaut d'autre), l'atelier de Perrault, l'élève de Cabanel^ qui cabanellise pour son compte de façon à charmer les bour geois épris de la peinture jolie, jolie.

Plus loin^ Mathieu Meusnier, l'habile statuaire.

Plus loin encore, l'atelier dans lequel nous vous conduisons, l'atelier de Monginot, l'habile nature-mortier. Une inscription tracée à la

craie sur la porte vous invite à pénétrer par la petite porte de l'escalier, lorsqu'il y a modèle et que Monginot craindrait avec raison que Taspect inopiné d'une dame décolletée, par en haut et par en bas jusqu'à la ceinture, n'effarouchât le regard d'un visiteur non prévenu.

En prenant la petite porte qui nous a été recommandée, nous arrivons sans que notre pudeur ait à rougir.

L'atelier de Monginot, en effet, est divisé en deux parties.

La pks petite est celle où posent les modèles.

La plus grande celle où sont les œuvres de l'artiste, et où il travaille lui-même, quand un de ses élèves s'escrime de l'autre côté contre les rondes-bosses d'une poseuse.

Du premier coup d'œil on constate qu'on est chez un amateur du bibelot, et chez un connaisseur aussi.

Ces faïences rares, ces tapisseries choisies,

ces bahuts, ces crédences, ces argenteries sont autant de collaborateurs pour le peintre, qui les fait figurer dans ses tableaux.

Prenez garde ! • . . vous allez renverser un superbe singe enapaillé qui vous grinaace le bonjour.

Encore une des utilités de la troupe. Monginot possède son singe comme personne.

Il a fait de vrais chefs-d'œuvre avec cette contrefaçon de l'homme, qu'il a su rendre infiniment plus spirituelle que l'homme luimême.

Je connais notamment, dans la salle à manger d'un amateur, un certain macaque à l'air important et lourdaud, qui, le chef coiffé d'un bonnet de gâte-sauce, apporte une colossale soupière... Une merveille !

Ce qu'il y a d'agréable chez Monginot, c'est que, suivant la saison, vous pouvez vous y livrer à une collation variée.

Tous les fruits du calendrier défilent succès-

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sivement devant sa palette. Vous pouvez avancer la main et goûter.

Bien entendu, personne ne le fait.,, si ce n'est un jour un Anglais dont l'histoire est curieuse.

Notre homnae venait pour acheter à Monginot deux toiles qu'il avait vues au Salon.

11 arrive pendant que le peintre était allé flâner chez son voisin Mathieu Meusnier, déjà nommé.

Sur la table, une splendide corbeille de raisins mêlés de poires.

L'Anglais avait soif. Pourquoi se gêner ?

Il entame une grappe, puis Te^utre, puis.,.

Bref, quand Monginot revint, il constate que la corbeille qu'il avait disposée comme modèle était complétenjent yide, et s'écrie avec dégesppir;

— Qui est-ce qui wl^ mangé mon tableau?. , .

L'Anglais écarquillait les yeu$ sans çQm-prendre.

Heureusement ce grand mangeur était doublé d'un grand seigneur qui, le lendemain, envoya à Monginot une corbeille semblable avec ! CCS mots :

« J'en achète la copie, cinq mille francs. »

AU right !...

— Ça donnerait envie de s'établir fruitier, disait Monginot en racontant la chose.

Les succès de Monginot ont commencé dès l'époque où il était le premier élève de l'atelier de Couture.

Car, s'il lui plaît de faire surtout de la nature morte, il prouve, quand il le veut, qu'il est capable d'aborder tous les genres.

Il fait le portrait avec cet éclat de palette qui est sa maîtresse qualité.

Il fait aussi le tableau épisodique et l'enlève d'une touche spirituelle. Vous en pourrez juger au prochain Salon en regardant sa Fillette dévalisée par les chats.

D'audacieux matous sont venus voler en ca-

timini le lait que la pauvrette tenait en réserve pour son déjeuner. Et ellp pleure, il faut voir.

C'est ingénieusement et harmonieusement composé.

Vous verrez aussi dans une toute autre gamme sa Femme au traîneau.

Avec Monginot on est toujours sûr d'une œuvre consciencieuse et sachant son métier.

Je vous recommande ses dessins aux deux crayons.

Il n'en fait que pour ses amis. Je vous souhaite d'être du nombre.

— Et l'homme? demanderez-vous.

Avancez à l'ordre, ô Monginot, et ne vous troublez pas pour cela, je vous en prie.

Laissez un peu cette satanée timidité qui se double chez vous de modestie, et permettez que je vous portraiture à mon tour.

Quarante et quelques années, moustache et mouche, un nez en pointe, des yeux idem.

Par exemple, ne me demandez pas le signa-

lemenl de la chevelure ; je n'aurais pas coin-' mencé qu'il ne serait déjà plus ressemblant.

Monginot, en effet, joue de ses cheveux comme d'autres jouent du bilboquet.

Tantôt il les porte hérissée cqmrpe U perruque d'un clown, tantôt sillqnné^ d'une rp.ie, tantôt cQupés eq brosse comme la crinière d'un troupier.

Vous Tavea; rencqntré ébouriffé la veille, le lendemain il est tondu de si près qu'on le dirait chauve. Ça et la il pêche ^ la ligne, ce sont ses distractions favorites.

Parlez-lui brochet, il bondira comme ppussé par un ressort.

Oui, monsieur, il en a péché qui pesaient trente-cinq livres 1 Je ne les ai jamais vus, par exemple.

Chaque année, pendant deux n^qis, il dit adieu au pinceau et s'en va dans le fond d'un département cacher sa passion malheureuse,

L'hiver.,, faut-il ledir^?... c'est l'amour de

la bouillotte qui envahit son cœur. Ohl... une bouillotte d'amis.

Il s'amuserait autant si Ton jouait des haricots. Superbe d'ailleurs d'impassibilité, il y est le plus sympathique des hommes, comme toujours.

Je me résume :

Un des trop rares artistes dont on peut aimer à la fois les œuvres et la personne.

MOULLION

Et aussitôt l'écho d'ajouter :

— Le peintre des blés !

Oui, le peintre des blés, si vous voulez, car nul mieux que lui n'excelle à faire frissonner les épis blonds dans une plaine sur laquelle passe le souffle d'un vent tiède.

Le peintre des blés, puisque les amateurs — race moutonnière — s'acharnent à lui demander des tableaux voués aux céréales.

Mais ne croyez pas que MouUion ait l'inten-

tion de se parquer ainsi dans la spécialité des froments, seigle, orge et avoine...

Avec lui toujours la nature est traduite avec fidélité et idéal en même temps.

Et commençons par escalader les (piatre étages de la maison de la rue de l'Odéon, n^ 20.

Ce grave quartier, peuplé de professeurs, est peu accoutumé aux artistes. Aussi la portière de Moullion regarde-t-elle toujours avec une curiosité mal déguisée ceux qui viennent lui demander son locataire.

Le coup d'œil dont elle voqs toise dit clairement qu'elle s'attend toujours à voir des êtres d'une conformation spéciale,

Je ne suis pas bien sûr qu'elle ne vpus cherche pas un pied fourchu au bout du p^ntaloi) et des griffes au bout de la manchette.

Montons pourtant. Nous y voici.

1,'atelier de MouHion se distingue par cette particularité qu'il a l'air d'une ^alle de bal deç

environs de Vms.

LBS COULISSES ARTISTIQUES 12^

Une sorte de t^alustrd'de, placée en haut d'un escalier intérieur qui mène à sa chambre k coqcheri semble attendre l'orchestre traditionnel.

On s'étonne de ne pas entendre |e flageolet y exécuter le quadrille de la itfî^r^ AngoU en compagnie d'un piston enroué.

On cherche des yeux le placeur dont la voix glapit :

— En place pour la contredanse!.,. Un vis-à-vis!... Un danseur !

La danse n'est pourtant pas ce qqe Moullion aime. Une pipe et un bon bock (rien de ManetJ sont plutôt son affaire.

Le peintre des blés (toujours l'expression consacrée) est agreste.

Cela peut paraître étonnant ; car trop souvent, n'en déplaise aux axiomes reçus, l'homme ' n'a rien de commun avec ses œuvres,.

Que j'en connais de soi-disant rustiques qu|

étudient la nature, le lorgnon à l'œil, le stick à la n)ain, sur le bitume du boulevard !

Combien aussi de peintres de batailles en chambre !

Et ainsi de suite.

Pour Moullion, ce n'est pas cela.

Il a vécu pendant des années en tête-àtête avec les grandes plaines et les bois ombreux.

Et, s'il consent maintenant à rester à Paris l'hiver, dès que le printemps a donné le signal des bourgeons, le voilà reparti, sac au dos, à la recherche des motifs^ usant aux aspérités des rochers ses godillots et laissant aux ronces de la route les derniers débris de sa capote de moblot.

Car Moullion a porté l'épaulette pendant la guerre de 1870.

Il a même dans ses états de service un exploit que Ton peut dire unique dans l'histoire néfaste de ce douloureux siège.

Il est le seul qui ait trouvé moyen de faire entrer des vivres dans Paris ! !

Dame, ce ne fut pas un ravitaillement en règle, et nos estomacs n'en ont jamais rien su.

Mais que voulez-vous! charité bien ordonnée ne commence-t-elle pas par soi-même ?

Moullion^ en ce temps-là^ commandait une compagnie détachée aux avant-postes du côté de Créteil.

11 faisait furieusement froid et plus furieusement faim.

Une nuit, des bêlements inattendus arrivent à son oreille. C'était bien la voix du mouton.

Organe cent fois plus enchanteur, en de telles circonstances, que les roulades .de la Patti ou les trilles de la Niisson elle-même 1

Des moutons vivants et parlants ! C'était de la féerie.

Evidemment les quadrupèdes en question étaient amenés aux avant-postes prussiens pour servir de régal à nos ennemis.

Leur ravir ce régal, quelle tentation !

Notre artiste, métamorphosé en homme de guerre par les circonstances, fit part de cette envie à quelques-uns de ses hommes.

Quatre (nombre consacré) partent avec lui en rampant, guidés toujours par les bêlements pf^outonniers. Bientôt, dans les ténèbres, ils aperçoivent deux de ces pauvres bêtes attachées à un piquet, où elles attendaient sans doute le lendemain matin pour être débitées en côtelettes.

Leur enfoncer le sabre dans le cou, puis les charger sur les épaules et déguerpir, tout cela fut Taflaire d'un instant,

Quimd'ies sentinelles firent feu, on était déjà hors de portée, et voilà comme quoi, çn plein mois de janvier 1871, ce sybarite de Moullion se paya un gigot improvisé et extra-réglementaire.

J'ai dit le goût de Tartiste pour la vie champêtre.

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Pour le quart d'heure il figura au nombre des inventeurs d'une petite plage pas méchante du tout qui s'appelle Pourville et qui est voisine de Dieppe. Cette plage, où Ton cherche instinctivement un écriteau avec ces mots :

Décharge publique, rappelle vaguement, par sa nudité semée de galets, les quartiers où passaient jadis les démolitions de M. Qaussmann.

L'été, le parasol de Moullion est le spul omj^r^ge qu'on trouve h deux lieues 4 I^ ronde.

Aussi des familles de touristes à moitié carbonisées lui ont-<eIles offert jusqu'à cinq cents francs pour s'y abriter pendant ciuq minutes.

Il a courageusement refusé les présents d'Artaxercès.

Depuis lors on vient en caravane pour contempler cet intrépide piocheur qui, en plein soleil, pliant en deux sa haute stature, ces cheveux ultra-blonds au vent, travaille quand même, alors que son teint, plqs coloré encore

que de coutume, fait craindre qu'il ne prenne feu tout d'un coup.

Tout en villégiaturant ainsi, Moullion est l'homme de France qui connaît le mieux son Paris artistique.

Parlez-lui de n'importe qui tenant un pinceau ou un ciseau, il vous racontera sa biographie depuis le jour de sa naissance, ^

— Un tel... famille de Bourgogne... On avait oublié de le vacciner. Il a eu la petite vérole en 1837... il s'est marié en 1854, avec une femme qui était faible de poitrine. 11 avait un beau-père qui louchait et qui s'est ruiné dans les tuyaux de gaz... Peintre médiocre.,, achète ses couleurs chez Edouard.., danse le cotillon.

£t ainsi de suite.

On le feuilleterait pendant des heures sans s'ennuyer. Un Vapereau vivant, relié dans un paletot.

Très-aimé des camarades. Pas de ceux par

exemple qui ont des cadavres dans leur vie ; il sait trop bien l'art de les déterrer.

Comme artiste, un chercheur qui s'est frayé sa voie lentement, mais qui va progressant toujours.

Les médailles officielles Font dédaigné.

Il a assez de talent aujourd'hui pour leur rendre la pareille.

Ce qui fait naturellement que c'est le moment qu'elles choisiront un jour ou l'autre pour arriver.

Médaille est du féminin.

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