MONSIEUR SARAH BERNHARDT
En dehorâ de son atelier, c'est une femme, et une femme charmante que Sarah Bernhardt.
Mais dès qu'elle a franchi le seuil du sanctuaire oh elle pétrit la glaise, c'est un homme qui tient rébauchoir.
Un homme seul^ en effet> peut avoir ce dédain des coquetteries, celte énergie de volonté, cette résistance à la fatigue.
Regardez-la... je me trompe, regardea-le faire.
Il vous prend la terre à pleines mains sans
132 LES COULISSES ARTLSTIQUES
souci de ce qu'il en adviendra. En vain ses doigts frôles essayent de protester; en vain ses ongles roses voudraient s'insurger contre les violences qui leur sont faites.
L'artiste poursuit sa tâche avec une ardeur fébrile.
Faut-il monter à l' escalade sur cette échelle ? . . . En avant !
Et de là-haut, téméraire comme un gymnaste, Monsieur Sarah Bernhardt ne daignera pas même répondre aux abjurations effrayées d'une amie qui lui crie d'en bas :
— - Mais prends donc garde, si tu tombais. ••
Un crâne tempérament et un tempérament crâne.
Une lame de l'acier le plus finement trempé dans ce fourreau presque diaphane.
Comment l'idée de sculpter vint à Sarah Bernhardt? Je l'ignore.
Ou plutôt quelle est l'envie artistique dont elle n'a pas été possédée à son heure?
Un jour ce fut la musique,
A force d'avoir joué le Passant elle se
demanda pourquoi elle ne deviendrait pas un
troubadour pour de vrai.
Et voilà qu'avec passion elle se mit à piocher
la guitare.
En rentrant du théâtre, à une heure du
matin, elle prenait son instrument favori et
exécutait des sérénades qui finirent par amener
une protestation collective de tous ses voisins- Ce qui prouve que parmi ces voisins-là il n'y
avait pas un seul homme d'esprit capable de
rééditer l'histoire de Roqueplan.
Vous ne la connaissez pas? Je vais vous la raconter.
Roqueplan, dans une des maisons qu'il habita, avait pour voisine une chanteuse.
Celle-ci, fort jolie fille, mais encore inconnue, car elle n'avait pas débuté, avait la manie de répéter parfois au milieu de la nuit un grand morceau.
Il ' .1 ■ -
Vous comprenez quel charme ce genre d'exercice pouvait avoir pour les alentours.
Roqueplan, qui demeurait à l'étage au-dessous, eut d'abord un désir fou de se mettre en ftirèur.
Mais il se ravisa.
Et, prenant sa plume de Tolède, il rédigea le quatrain suivant qu'il expédia par son domestique, à deux heures et demie du matin, chez la cantatrice nocturne :
On dit que ma voisine est jeune autant que belle. L'entendre, c'est fort bien; la voir est mieux, ma foi ! Je demande à pouvoir aller veiller chez elle... Ou bien venez dofmir chez moi.
L'histoire ne dit pas de quelle façon la voisine opta.
Quoi qu'il en soit, pour revenir à Sarah Bernhardt, les protestations dont sa guitare fut , l'objet ne surent pas revêtir cette forme ingénieuse. Aussi n'en aurait-elle tenu aucun
compte, si déjà elle n'eût elle-même été prise d'une fantaisie nouvelle.
Pour le moment c'est la sculpture qui a ses préférences. Mais elle commence déjà à regarder du côté de la peinture et à se dire que le pinceau est peut-être plus agréable à manier que le ciseau.
k preuve.,, voyez sur ce chevalet ce portrait qui ne manque, ma foi, pas d'accent dans sa simplicité un peu naïve.
C'est le début pictural de Sarah Bernhardt, qui ne s'en tiendra pas là, sans doute.
Ce ne sera d'ailleurs pas une raison pour qu'elle délaisse la sculpture pour laquelle elle a une prédilection solide.
Elle est femme à mener les deux de front.
N'accomplit-elle déjà pas un tour de force quotidien en conciliant les exigences du labeur théâtral avec son goût pour les arts plastiques?
Vous ne vous doutez pas des prodiges qu'il lui faut réaliser pour réussir ce cumul invraisemblable.
Il est une heure du matin quand elle sort de la Comédie-Française, brisée par les émotions d'un rôle dans lequel elle s'est donnée tout entière.
Elle a à regagner la rue de Rome.
Même en se hâtant, impossible de reposer avant deux heures. Cependant, en rentrant, elle a trouvé un billet de répétition qui lui enjoint d'être de nouveau au théâtre le lendemain à midi et demi.
D'autres se résigneraient à peine en gémissant, épouvantées d'une semblable tâche.
Sarah Bernhardt, elle, fait avant de s'endormir son petit calcul :
— A midi et demi... en me levant à sept heures, j'aurai encore le temps de gagner le boulevard Clichy et de sculpter pendant une heure ou deux.
Elle le fait comme elle Ta dit.
Car c'est au boulevard Clichy (parbleu I nous sommes déjà venus dans la maison, ami
lecteur, rendre visite à Feyen-Perrin ensemble), c'est au boulevard Clichy que Sarah opère elle-même.
La porte à droite aurez-de-chaussée... Nous y sommes. Une première pièce sert en quelque sorte de vestibule.
Du seuil, vous apercevez la sociétaire de la Comédie-Française s'escrimant sur le groupe qui va figurer au Salon de 1876.
Comme j'avais raison de Va,ppeler Monsieur tout à rheure !
Vainement vous chercheriez une trace de préciosité féminine dans cette ceuvre d'une vigueur audacieuse, dont le sujet même est viril comme l'exécution.
Une vraie vieille femme, une mère de pêcheur, lÀeu peuple, franchement haillonnée, tient sur ses genoux le cadavre d'un gars de quinze à seize ans que le flot vient de revomir.
Sinistre, les yeux hagards, silencieusement
effarée, la bonne femme contemple, médite et
souffre.
C'est plein de hardiesse, de témérité même.
Je ne vous ai rien dit jusqu'à, présent de l'atelier.
Peut-être vous attendez-vous à y trouver des raffinements d'élégance rappelant le boudoir?.. .
Ah ! mais^non .
C'est tout bonnement la demeure d'un travailleur, trop occupé pour se soucier des effets de mise en scène.
Deux portraits ds l'artiste y attirent le regard. Pas de chance comme reproduction.
Il ne faut pas que Sarah Bernhardt soit
coquette pour exhiber ces diffamations.
A moins que sa coquetterie, non pas féminine, mais artistique, ne consiste précisément à faire valoir ses propres œuvres par un pareil contraste.
Comme bien vous pensez, les visiteurs affluent chez la maîtresse du logis.
Ceux qui viennent pour la première fois s'aventurent à débiter quelques compliments banals. Mais elle les a bien vite dégoûtés du madrigal.
Les habitués savent qu'elle déteste cette bonbonnerie de l'adulation.
Les poètes sont naturellement en nombre chez leur poétique interprète.
On cause littérature. Sarah Bernhardta des dévouements ardents et des haines féroces.
Si vous attaquez un de ses amis, elle le défend comme une Uonne.
Par contre, si vous dites du bien d'une de ses antipathies, elle exécute des charges à fond de train.
On ne peut pas lui reprocher de ne pas avoir le courage de ses opinions.
• Ajoutons que, la plupart du temps, elle a les opinions de son courage, ne défendant que ceux qui valent la peine d'être défendus.
L'autre jour un des maîtres de la sculpture
moderne s'en vint rendre visite à Sarah Bernhardt.
Il examina en silence.
Elle était quelque peu intimidée.
Puis, comme il continuait à ne rien dire :
— Vous trouvez qu'il y a des défauts?
— Oui, mais du jour où vous aurez perdu ces défauts-là, ce sera bien dommage, car vous aurez perdu en même temps la première des qualités : la conviction.
Ce n'était point un éloge banal que le maître sculpteur faisait là.
Sarah Bernhardt tient tout entière dans cette appréciation.