‹ Les coulisses artistiquesChapitre 15 sur 27 · PAUL BAUDRY · texte numérisé non relu

PAUL BAUDRY

La paisible rue Notre -Dame-des-Champs, aux pavés encadrés de gazon, n'en croit pas ses échos depuis quelque temps.

Aussitôt que le jour a commencé à poindre, des pas retentissent, pressés et précipités, en même temps que les boutiquiers, qui ouvrent leurs volets, voient passer avec étonnement des hommes qui semblent tous suivre la même direction.

Ces hommes, en effet, s'arrêtent tour à tour devant la même porte.

Ils sonnent.

On vient ouvrir.

— Monsieur Baudryî

— C'est ici.

— Est-ce que je pourrais lui parler ?

— Il est encore couché.

— Nous attendrons, alors.

Et les inconnus se mettent à sej)romener de long en large, attendant ainsi qu'ils Tont dit.

Si j'étais feuilletoniste de profession, j'ajouterais :

— Quels sont donc ces hommes?...

Et, m'en tenant à ce point d'interrogation, je le ferais suivre de la formule de rigueur :

« La suite au prochain numéro. »

Mais rassurez-vous. Mon intention n'est pas d'abuser de vous à ce point.

Aussitôt donc je vous mettrai au courant.

Ces hommes sont des inventeurs, qui s'en vont proposer à Baudry trois naille procédés,

plus infaillibles les uns que les autres, pour préserver le nouvel Opéra contre les outrages de ce polisson de gaz.

Gomme bien vous le pensez', il ne saurait être facile de pénétrer dans un logis aussi assiégé.

Au premier mot que nous dirions au maître de céans, il nous interromprait par un :

— Encore pour le gaz, n'est-ce pas?

Profitons plutôt de ce qu'il a lé dos tourné pour nous faufiler subrepticement.

L'atelier, ou plutôt les deux ateliers où Baudry s'est installé depuis qu'il a achevé son gigantesque travail de l'Opéra, sont sévèrement élégants, si l'on peut accoupler cçs deux mots, discordants en apparence.

A la muraille, de curieuses aquarelles. Elles ne sont pas Tœuvre de l'artiste. Elles ont été peintes par son frère, aujourd'hui architecte favori du khédive.

Baudry les a mises dans sa malle, lors du

voyage qu'il fit en Egypte Tan dernier. De là aussi viennent ces superbes tapis orientaux, vraies symphonies de couleurs.

C'est d'ailleurs tout ce que Baudry a rapporté de cette excursion, y Orient l'a vivement impressionné personnellement ; mais artistiquement, ilne s'est pas senti dutoutTenvie de se mesurer avec ces violences de coloris qui ne sont pas son fait.

Florentin il est, Florentin il restera.

Pour le moment, ce qui l'occupe, 'c'est un portrait du fils du général Montauban de Palikao,- portrait pour lequel il se livre à des études hippiques toutes spéciales.

Chaque jour, on lui amène dans sa cour un cheval qu'il crayonneî sous tous ses aspects.

Histoire de se reposer un peu des grandes compositions du passé en attendant les grandes compositions de l'avenir.

Car Baudry rumine un vaste projet.

Chargé d'exécuter au Panthéon (espérons

que ce fameux projet avortera) deux épisodes de Jeanne d'Arc, il a par la pensée agrandi la chose et voudrait retracer en douze toiles les épisodes principaux de la vie de Jeanne, à qui une revanche artistique eât bien due, après la statue de M. Frémyet»

Cette légende mystique va aii tempérament de Baudry, qui, en m qualité de Breton^ a toujours conservé en lui une certaine religiosité idéaliste.

Il n'est pas d'ailleurs Breton que de ce côté-là« 11 Kest aussi par une volonté qui irait au besoin jusqu'à rentétement.

Pour vous en convaincre il vous suffira, si vous êtes physionomiste, d'examiner un ins^ tant cette tête d'un accent spécial.

Le teint est pâle, les cheveux sont noirs ainsi que la moustache qui surmonte une bouche énergique.

Le nez proémine, les yeux s'enfoncent.

Ces yeux-là, c'est tout l'homme*

Us ont l'air de vouloir rentrer en eux-mêmes pour 86 déroba à Finvestigation des impor-r tuhs.

Tel est bien, en effet, le caractère de Baudry qui vit en dehors de toute coterie, on peut presque dire de toute camaraderie.

Les fréqttenlaticms banales^ si habituelles dans le monde des ateliff*Sy Thôrripilent et Tépouvantent* C'est un isolé. A le voir, on le dirait sombre. 11 est seulement réservé.

Dans rintimité (avec quelques amis rares et privilégiés) il s'ouvre volontiers, san3 aller cependant jamais jusqu'aux expansions véhé^ mentes.

Quelqu^un disait de lui :

— Même quand il se déboutonne avec nous»

il laisse toujours un bouton at^ché.

C'est du reste à ce prix seulement qu'on peut réaliser des œuvres comme celles qui ont consacré son renom.

Le public ne se doute pas de refirûyable

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et incroyable labeur que le peintre a dû s'imposer pour mener à bien la décoratron du foyer deTOpéra.

' Pendant dix années consécutives il a vécu à je ne sais combien de pieds au-dessus du niveau du sol, enfermé dans une sorte de cage aérienne^ qui lui avait été donnée par soù ami Garnier, dans Tédifice en construction.

Vous alliez le voir.

Un ouvrier que vous rencontriez vous disait :

— Monsieur Baudry?... C'est y pas celui qui est perché tout là-haut pour badigeonner toute la journée 7

— Lui-môme.

— Alors, montez au quatorzième... la porte en face.

Là, vous trouviez Baudry, absorbé, fiévreux, infatigable.

Pour lui Tété n'avait pas de feux, l'hiver n'avait pas de glaces»

11 était brouillé avec ralmanacb, il avajt rompu avec la vie normale. •

A ce point qu'il lui arrivait en plein juillet de sortir avec une fourrure, et d'endosser un alpaga en plein janvier.

Par les plus beaux soleils, le dimanche^ alors que toute la ville prenait sa volée vers les coteaux d'alentour, on voyait arriver avec la ponctualité d'un bureaucrate ce piocbeur invincible.

Il gravissait les trois cent cinquante-deux marches, mettait sa vareuse de travail et en avant le pinceau I

Le bénédictin de la palette, quoi !

Un pareil effort ne suffirait-il pas à conquérir la sympathie î \

Et comment s'étonner si, de cette solitude prolongée Baudry a gardé un brin de sauvage^ rie monacale?

Gomment s'étonner aussi, s'il éprouve quelque anxiété à l'idée que cet abominable gaz

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a envie de lui dévorer ses enfants lûmésî

Cette préoccupation est, pour le quart d^heure, le cauchemar de son existence.

Il voit la nuit des compteurs animés et goudlleurs danser en rond sur sa poitrine en s^arrachant les lambeaux de ses tableaux ca^ cinés.

On prétend même que parfois il se glisse à rOpéra, et ferme à moitié, quand on ne le voit pas, les becs à portée de sa main.

11 faut pourtant qu^il en prenne son parti.

Il savait ce qu'il faisait. L'idée de remplacer les originaux par des copies me parait absurde. Pourquoi pas par des écriteaux racontant le sujet des toiles enlevées ?

Cela rappelle les bourgeois qui couvrent de housses perpétuelles leurs meubles de salon, et qui vous disent :

— » Vous savez. . . c^est une superbe étoffe là-dessous...

La belle avance, si je n'en jouis pas !

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^ Baudry, à. rheure actuelle çt^az à part» n'4 plus qu'à se laisser aller au succès.

Il a lèvent^ poupe, • Q^'il 3^ niéfie i^euleinçi^ de son faire qui^ à (ofce de s'amiocir, finirait par donner à aea tar; Ideaips Taspect d'aquafeUe» à Thuila»

Faot du frottis, pas trop n^en faut.

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