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CABANEL

C'est par le talent qu'on commence, Par le commerce qu'on finit.

Une légende, déjà lointaine, raconte quMl y eut jadis un peintre du nom de Cabanel qui avait reçu en partage les dons les plus précieux et qui a signé quelques œuvres des plus remarquables.

Ses débuts promettaient un maître ; la suite de sa carrière n'a donné qu'un professeur»

Et quel professeur!... Nous nous expliquerons tout à rheure là-dessus.

Souffrez qu'auparavant je vous présente Par-

tiste millionnaire.

Cinquante-trois ans d'âge, affirme Tétat civil du Dictionnaire Vapereau.

Mettons cinquante-cinq pour faire bonne mesure^ et n'en parlons plus.

Une tête qui entre dans Tère de la vénérabilité. Barbe grise, cheveux idem.

Rien d'intéressant d'ailleurs à noter dans une physionomie qui reste toujours fermée et derrière laquelle il est impossible de savoir s'il y a quelqu'un.

On peut, sans injustice^ en dire autant de la conversation de M. Gabanel.

— Il ne dit rien et n'en pense pas plus, fû^ mulait jadis Qdry dans un vieux vaudeville.

Je suppose que M. Gabanel pepse beaucoup ; mais, en ce cas, c^est un cachottier ; car cela ne parait pas énormément au dehors.

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. Après cela, quand on est abserbé par Taritbmétiiiue et qu^on a à gérer un fonds aussi important que la maison Gabanel^ Poncif fjL Q^y, on ne doit guère avoir de tecnps de reste pour songer à autre chose.

Aussi toutes les minutes de cette existence industrielle sont-elles réglées avec une ponctualité mathématique^

Tous les dimanches matins, par exemple, il daigne recevoir chez lui ceux de ses élèves qui çat quelque réclamation à lui faire.

La porte leur est ouverte de huit à dix.

Malheur à celrn qui, à dix heures deux mi- Dutesjt oserait tirer la sonnette 1

Le valet (}e chambre hautain le foudroierait d'un superbe :

— Monsieur est en séance l

G^est d^ailleurs la. formule sacramentelle qui tient lieu^ chez Qabanel, de Sésame ne f ouvre pas!

Monsieur est. toujours en séan@^ t D'abord

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ça fait bien de passer ainsi pour un homme accablé de besogne, comme le sous-lieutenant éàDrml Drinl

Et puis mes augustes contemporuns sont tellement moutons de Panurge que cette ré^ ponse est vraie... au moins une fois sur quatre.

Les commandes affluent en efiet à la fa* brique. Les commandes de portraits féminins surtout.

G^est bien porté, que voulez-vous I

Et pourtant les prix^courants de la maison sont loin d'être doux.

Il y a un tarif invariable^ Les chromques se sont égayées autrefois avec les prospectus de ce barbouilleur naïf, qui disaient :

RESSEMBLANGB GAHÀNTIE • • 50 fr.

DEMI-EESSEUBLANGE • • . . 25 fr.

AIR DE FAMILLE . . . . 1 fr.

Chez Cabanel cela se règle aussi en chiffres

connus; mais ces chiffres sont ua peu plus im« posants.

Les voici t

POHTRAIT EN PIED . • . 30,000 ÎU PORTRAIT EN BUSTE • • 16,000 ff^ DEUX AVEC LES MAINS . • SO^OOO fp,

G^est à prendre ou à laisser. On prend. .^ parce que dans un certain noonde on tire sur* tout vanité de ce qu'on a payé cher*

Les résultats de ce débit ont permis h M. Cabanel de s'offrir, rue Aîfred-de- Vigny, non loin du parc Monceaux, un magnifique hôtel... dont toutefois il n*habite qu^une partie.

En homme qui entend les affaires, il a tenu à concilier Vutile dulcL

Le devant de Timmeuble est donc exploité comme maison de rapport et loué à bon prix.

Le peintre demeure au fond de la cour.

* Habitation somptueuse, mais de goût dou«^ teux.

Rien d'artistique dans ce luxe. Pas un meuble de style. Du colifichet capitonné, doré, enguirlandé, ».

On se croirait chez un arrivé de la finance.

Seul peut-être, le cabinet de Gabanel, en bois noir incrusté, a quelque originalité. Et encore!...

Quant à son atelier, défalcation faite de belles ''tapisseries, il ne brille que par la dimension.

G^est là que, toujours tiré à quatre épingles, correct comme un gentleman. M, Gabanel fait poser des clientes qu'il peint au cold-créam et à la poudre de riz.

Tout pour le joli I Sur la porte, on pourrait placer cet écriteau :

-— Les rides n'entrent pas ici t " Ou si elles y entrent, le pinceau du reproducteur a bien soin de les mastiquer.

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Les médisants vont jusqu'à prétendre que M. Gabanel ne peint plus qu'à Thuile.». de lavande ambrée...

Une fois par semaine, Thiver, réceptions intimes. On cause, on bâille et on rentre se -coucher. Ne fautait pas que te maître du logis soit à la tâche dès le lendemdn matin ?

C'est sans doute à cet encombrement de travail ({u'il faut attribuer Tinexaciitude pro* fessorale de M. Gabanel.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on le voit à peine une fois par semaine (pas toujours même!) à son atelier de FËcole des Beaux- Arts.

Il y reste environ une heure pour passer en revue soixante et quelques élèves.

* Vous jugez si ces leçons-là doivent être profitables!

Le seul bénéfice qu'on en puisse retirer vient de ce que M. Cabanel, dont Thonorabilité est d'ailleurs hors de cause dans hbs cri^

tiques, laisse chacun libre de peindre h sa guise^

Il ne contraint pas, comme on pourrait le supposer, tout Tatelier à cabqnelliser selon la formule..

Il se contente de quelques indications techniques sans chercher à influencer,, comme di« rection, le tempérament personnel dunéophyte^

C'est un mérite, je le répète. Il est vrai qu*il n'a guère le temps de faire autrement, à rai**' son d'une minute hebdomadaire par tête»

Après quoi il rentre précipitamment chez lui, où de nouvelles pratiques rattendent.

Cette préoccupation marchande de M. Ca« banei se manifesta (souvenez-vous-en) il y a deux ans dans des circonstances spécialement curieuses.

Il avait été nommé membre de la Comipis* sion chargée de présider aux achats que TÉtat fait à chaque Salon»

Son premier soin fut de se faire acheter son propre tableau*

Encore eut-il le soin d'ajouter ce commen-»

taire monumental :

— Je me contenterai du prix le plus mo-* deste : de dix mille francs. Mais j*y mets pour condition qp*aucune autre œuvre ne sera payée plus cher que la mienne t

Après ce trait, tout commentaire supplémentaire serait superflu.

Je demande seulement à ce que, lorsque M, Cabanel mourra (je ne fixe pas de date et je lui souhaite longue vie) , à ce que quand il mourra, dis-je, on ne grave pas sur sa tombe :

Cl-GIT

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