‹ Les coulisses artistiquesChapitre 18 sur 27 · A. CABANEL · texte numérisé non relu

A. CABANEL

Négociant en toiles.

GÏÏSTAVB DQRâ

Connaissez-vous la rue Bity^rd?,.^

Ç^ nne question qu'il est permis de vous adresser sans offense ; ç^r ce coin de Parûi splitaire et inexploré est» pour un boulevar- * dier, presque aussi ignoré que le pôle Nord.

La rue Bayard fait partie de ce quartier François P qui s'allopge en pointe comme une tranche de fronpiage de Brie, entre Tavepue Mpntaigpe^ le^ Champs-Elysées et les quais.

Elle est oroée à son «i^ngle de cette fameuse

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maison (non moins François I^' que le quar« tier) devant la façade de laquelle il était de mode de se pâmer il y a trente ans.

Personne n'y prend plus garde aujourd'hui.

Ces indications préalables étant données, il vous sera facile de vous guider et d^arriver jusqu^au numéro 3 de ladite rue.

Vous sonnez à une petite porte. On ouvre, et vous vous trouvez dans une salle immense, qui ferait un ample café-concert ou une boutique de carrossier.

La salle fut un gymnase, avant de devenir Tatelier de Gustave Doré.

De telle sorte qu'il en résulte parfois encore d'assez étranges quiproquos.

Il y a deux mois environ, par exemple, un étranger se présente. Que veut-il ?

Par une pantomime expressive, il indique qu'il ne sait pas un mot de français, mais par la même pantomime, toujours expressive, il 8*évertue à faire connaître le motif qui l'amène.

Il se frappe sur la poitrine, ce qui, en langage pantomimique, a éternellement voulu dire : Moi I II fait le geste de se déshabiller.

Doré, qui commençait à être étonné, le suit de FceiU *

Il frappe sur ses biceps, sur son torse, se campe, les jambes arc-boutées.

— Àh! très>-bien! exclame Doré... j*y suis.

Tout bas il pensait mentalement :

— Quelle drôle d'idée a ce monsieur de vouloir faire faire son portrait tout nu, en athlète!... Enfin!...

Et, prenant son fusain, il esquisse une silhouette et la montre à l'étranger.

Celui-ci secoue la tête négativement. Ce n^est pas cela.

Mais alors...

Bref, il fallut une heure de signes éperdus, échangés de part et d'autre, pour arriver à comprendre que notre homme, croyant que le

cours était toujours là, venait demander à Tartiste des leçons de g;yinnastique^

Gustave Doré ac^'ait, à ^ rig;4Çi:ir, |ui faire son affaire, car il qsI doué d'une agilité çt îdl'une dextérité peu communes. Au temps df^ ^ prime jeunesse^ quand il retenait du Girqu^ il répétait dans rintimité tous les tou^ q[ue les clowns avaient exécutés devint Iiû. .

C'est aussi Tépoque où il cultivait le vidon avec frénésiç.

Il n*y a pas renoncé, k preuve q^*i\ y a on stradiva];ius plus 9U moins authentique sur cette chaise, et que quand il se sen^f^iglié djiitrayail (c'est bien rare avec cet* intrépide), Gustave Doré s'exécute à lui-même,! pour se reposer, up andante classique ou une piazurka éoioustillée.

Maïs la musique lui tient tout de mêaie moins au cœur qu'à l'époque où, chaque dimanche soir, dans son autre atelier de la rue Saînt-Dominique-Saint-Germain, il donnait dçs soirées artistiques, d'un réel intérêt.

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Ce c(i4 le dégoûUde ces sçirées, je V9,is veus le dire.

Doré av9)( pf^ pour règ;le de ne fcumulei^ aucun programme.

Il pait snaplçnient préyçBU tftW Iw vir-

^tjuo^ de sa ço^Qqissiaaç^ qu.ç le dimfOlchQ soir

il restait chez lui et qu'pn ^mit h^urçu:^ de

Içs applaudir^ lorsqu'il ieur plçiirait d*y venir

ç];taQter^ pianptçjr ou minier ^'afcbetn

G*était fort bien et d'une in^épendanoe charmante.

Vax niaUieur il Rêvait y ftvpir ua revers à la médaille. Tout é^i^ 9^ ^vfé fiiU Ii43ar4« X^e hasard, qui est un rftillçwr perpétuel, se wit à fi|ire des siennes.

Uae fois i) y Bis^i{ di^tte, urç ftutfç, f# pléthore.

^n ^ir il ^rriy^ pour composer le menu huit violoncellistes en même temps.

Hiiit ! . ., Et pa« ftutrç cho^e.

11 fallait voir quels regards effrayants les

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huit champions de la petite armoire se lançaient de loin.

Qui jouerait le premier? Problème terrible à résoudre!

Doré était plus en peine qu'un dompteur qui entre pour la première fois dans une cage de lions encore sauvages.

Sans compter qu'au huitième sanglot de violoncelle solOf tous les assistants avaient clos la paupière»

Ce fut la suprême épreuve.

Doré, pour couper court à Ces mésaventures, ferma sa porte à double tour.

Qui n'en eût fait autant à sa place?...

L'atelier de la rue Saint-Dominique, qu'il a conservé, violoncelles à part, ne lui sert que pour ses admirables dessins.

C'est là qu'il a illustré tant de livres célèbres.

L'atelier de la rue Bayard est, au contraire, exclusivement dédié à la peinture.

Ce qui frappe tout d'abord en entrant, ce sont d'immenses échafaudages qui rappellent presque ceux (fui servirent à la réédification de la Colonne.

Ils ont, par ma foi, jusqu*à trois étages, et quelqu^'un qui, ayant assez de la vie, voudrait se suicider à huis clos, pourrait, en se faufilant Cher Gustave Doré, grimper là-haut et mettre fin à ses jours, sans être gêné par le public.

Gustave Doré a même failli ainsi mettre fin aux siens malgré lui^ en reculant un peu trop vivement pour juger de Teffet d'un personnage qu'il venait de retoucher. Heureusement son adresse clowniqiie le sauva.

Il se rattrapa d'une main, et son domestique vint le décrocher après une attente de trois minutes. Trois siècles! aurait ajouté Ponson du Terrail.

En voilà un (pas Ponson, Doré) qui ne pose pas pour le chic, quand il est à la besogne. Il vous endosse une vieille vareuse marron telle-

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ment bart>ouîllée de détritus de toutes couleurs, qu^elle donne de loin h son porteur Taspeçt d'une palette qui marcl\p.

Je ne vous présente pas Gustave Doré, Qu| ne sait par cœur sa tête juvénile sur lacpçUe les années passent sans pouyoii* y laisser leur estampille, ce teint rose, ces cheveux qui s'allongent rebelles à toute frisure, ces yeu; vîvaces q[ui ont toujours \%t de ppursyivre une idée ou une recherche ?

Tout le temps que Doré vous parle, il mâchonne un cigare qu'il fume à peine à nioitié et qui est aussitôt remplacé par un autrç, destiné à subir le même sort.

Rien ne peut donner une idée de la puissance de travail de cet infatigable producteur.

Un sts^tisticien a const^-té que^ si Ton nlettait bout à bout tous ses desseins et tous ses tableaui^, on couvrirait dans toute sa longueur une voie du chemin de fer de Paris à Lyon.

Nous qui assistons à cette éclpsion perpé-

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lueile, nous finissons par trouver la chose toute naturelle; mais la postérité sera stupéfaite quand elle aura à recueillir l'héritage de ce crayon et de ce pinceau.

A l'heure qu'il est, c'est la peinture qui est la prédilection de Doré.

Comme c'est un vaillant, les résistances que certains partis pris lui opposent, loin de te décourager, le rendent plus opiniâtre à la lutte.

CTest ainsi qu'il vient d'achever pour le Salon une toile gigantesque : t Entrée du Christ à Jérusalem. Il y a là dedans un fourmillement ensoleillé, qui déroutera ceux qui reprochaient à Tartiste de pousser au noir.

Je vois encore çà et là, sur les chevalets, une marine aux rochers saisissants de relief, Un épisode biblique traité au point de vue du paysage oriental, avec une caravane de chameaux se profilant sur un ciel empourpré.

Puis encore d'autres paysages, des gitanes, un Jésus au pilori. , ,

Je renonce à rénumération. Je ne Tauraîs pas finie que déjà Doré y aurait ajouté quel-» ques toiles.

Prodigieux tempérament^ en vérité !

Mais celte étonnante fécondité est précisément une des raisons qui irritent contre lui tous les stériles de Tépoque. Et il n'en manque pas.

Il tient trop de place.

Un jour Rossini, dans un moment d'épanchement, causait avec des amis. On parlait de sa renommée à laquelle tout le monde rendait un hommage unanime.

Et Rossini souriant :

— Cest que, voyez-vous, je ne gêne plus personne. Âh ! comme j'ai bien fait de m'arrêter après Guillaume Tell.

— Par exemple, maître I se récrièrent les assistants.

— Âh! je sais ce que je dis. Ce qu'on admire le plus dans ma musique, c'est mon silence.

Elle était profondément philosophique la réflexion du maestro, mais elle est à la portée de bien peu de gens. Gustave Doré ne sera jamais de ces gens-là et je Ten félicite.

On n'a pas le droit de se taire tant qu'on croit avoir quelque chose à dire.

FICHEL

Ce n'est pas une maison comme une autre que la maison qui porte le numéro 23 dans la rue de la Gbaussée-^d'Ântin.

Ahl mais non I

Vous pénétrez dans une sorte de longue impasse.

A droite, au*Kles8Us d*une porte, flamboie cette inscription extraordinaire :

i CONCIERGE GÉNÉRAL

On connaissait déjà les receveurs généraux,

les secrétaires généraux, les majors généraux.

Louis-Philippe avait même créé jadis, en rbonneur de feu le maréchal Soult, le grade de maréchal général.

Mais concierge général est une innovation tout à fait inédite.

Gomme ce ne peut être un général (même de don Carlos), qui a pris sa retraite dans une loge, qu'est-ce donc?

Je me serais peut-être creusé longtemps la tête, si le concierge général en personne, n'était sorti de sa loge et ne m'avait adressé un : « OùalleZ'Vous? y> majestueux.

Je dois dire pourtant que Ja solennité de sa personne ne répondait qu'insuffisamment à la pompe de son généralat.

11 ressemblait assez exactement aux concierges qui n'ont pas conquis la graine d'épinards de la profession.

— Monsieur Fichel, répondis-je à tout risque.

— C'est bien... Adressez-vous au second portier de la lâëconde maison à gauche.

Et il.rentra.

J'avais l'explication ardemment souhaitée.

L'immeuble qu'hs^ite Fichel est une sorte de cité, et le concierge général a sous ses ordres des sous*concierges de détail.

N'ayant aucune objection à faire contre ce luxe de cordons, je gravis aussi lestement que je pus les six étages qui m'avaient été indi-* qués«

Un peu raides, les six étages ; mais quand on est artiste et qu'on a besoin de vivre dans l'intimité du soreil^ il ne faut pas regarder à quelques marches de plus ou de moins.

Fichel d'ailleurs peut prendre ces ascensions quotidiennes à titre de gymnastique hygiéniste.

C'est son système Banting, à lui. Histoire .de ne pas se laisser envahir par un embonpoint excessif .

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L'aimable artiste est assez rondelet pour ne pas souhaiter de supplément*

Celui-ci n'est pas un renfrogné. Il accueille le visiteur avec un engageant sourire, et ne se calfeutre pas dans un isolement misanthropique.

Figure bon enfant, et largement épanouie, petite moustache grisonnante. On se sent tout de suite à Taise, et Ton serre avec plaisir une main qui se tend avec entrain.

Gomme la plupart des artistes, Fichel a commencé par prendre un chemin qui ne conduisait pas du tout^ du tout où il devait aller.

Il entra à Tatelier de Delaroche, — où il fut le camarade d'études de Gham, notre aimé caricaturiste.

Tous deux piochaient la peinture d'histoire.

Tous deux lui ont tourné le dos.

Et personne ne s'en plaint en voyant leurs œuvres actuelles. . .

Au contraire !

Quand Tatelier Delaroche se ferma, Fichel passa chez Drolling.

Les grands tableaux avaient seuls alors ses prédilections.

Ceux qui veulent savoir comment il s'en tirait peuvent aller à l'Ecole de médecine où est accrochée une vaste toile de lui, représentant, si je ne m'abuse, la Découverte de la théorie de là ciraulation du sang.

C'était singulièrement préluder aux tableaux de chevalet qui ont fait la renommée du peintre de genre.

Je vous assure que l'art à l'arpent et la circulation du sang sont bien aujourd'hui ce qui au monde préoccupe le moins Fichel.

Il convient d'ajouter que ces essais ne donnaient pas précisément des résultats californiens.

Aussi le papa Fichel, en commerçant entendu et positif, ne tarda-t-il pas à signifier à son fils qu'il eût à chercher une autre voie.

C'est alors que ledit fils eut la pensée d'entrer au théâtre, pensée qu'il réalisa, par ma foi.

Les annales de TOdéon sont là pour attester qu^il y fut engagé en même temps que ce pauvre Lambert Thiboust, que Deiaunay , que. .• bien d'autres encore.

L'engagement avait une durée de trois ans.

Au bout d'une année de jeunes comiqueB^ Flchel en eut assez et, la vocation l'emportant, revint à ses premières amours.

Mais en diminuant ses dimensions, ce dont bien lui prit, comme en fait foi la suite de sa carrière.

Les récompenses commencèrent bientôt à pleuvoir, si bien que, de médaille en médaille, il en arriva à la décoration, étape suprême.

Les amateurs et les marchands avaient pendant ce temps-là appris la route de son atelier.

Au fait... si nous y risquions un coup d'œil dans cet atelier voisin du ciel ?

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Le bibelot y abonde, et c'est de droit.

L'artiste n'a"*t-il pas besoin, pour ses toiles si spirituellement rétrospectives, des mille et un accessoires que j'aperçois ?

Dans ce coin, c'est une chaise à porteur Louis Xy. Elle lui a servi pour un très-beau tableau que rAmérique a enlevé, sans permettre à Fichel de nous le laisser voir : la Sortie de la messe. Une scène mouvementée et pittoresque où s'entre-croisaient à la porte de Saint-Sulpice les grandes dames du temps.

Ailleurs des hallebardes, des étoffes, des Collections de perruques, d'habits brodés, d'u* niformes. . .

Dans une vitrine, des émaux, des Saxe, des pièces de fme joaillerie.

Bref, le bataclan de rigueur.

Ah!... attention!... Ceci est le tableau que

Fichel envoie au Salon cette année : Une fête

publique eh 1750.

Je n'ai pas besoin de consulter le marc de

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café ou les cartes pour prédire que cette toile si curieuse sera une des attractions de l^Exposition des Champs-Elysées.

Plus de cent cinquante personnages de l'époque grouillant autour des bateleurs et des chariatans.

Un régal pour les yeux en même temps qu*une exacte reconstruction de mœurs.

En quittant le tableau de Ficfael mon regard rencontre... les buttes Montmartre qu^on découvre à travers les vitres de l'atelier.

A la fin de la Commune, comme les canons tiraient sur Paris, les obus passaient en rasant la toiture.

L'artiste prit un grand partL II réunit tout ce qu'il avait de toiles^ les mit entre ses matelas et se coucha dessus.

Assez caractéristique, cette scène de l'artiste faisant bouclier à ses œuvres.

Fichel est un mondain. Il ne s'en cache pas.

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Il confesse surtout son adaoar passionné pour les premières représentations: G*est une frénésie. Il grimperait plutôt au paradis que de manquer une de ces solennités*

Ce goût spécial lui valut même une aventure assez piquante.

Un jour, un amateur étranger était venu lui acheter un tableau le matin.

II y avait le soir une première. Pichel, n'ayant pu cette fois-là se procurer la moindre stalle, ne voulut pourtant pas se tenir pour battu.

Et^ n'ayant pas d'autre moyen de pénétrer dans la salle^ il s'enrôla dans la claque.

Gomme il opérait consciencieusement sous les yeux du chef des romains, qu'aperçoit-il à l'orchestre?

Son riche amateur qui regarde avec stupéfaction, dans les rangs des claqueurs à cinquante sous, le monsieur à qui, dans la matinée, il avait payé une toile trois mille francs.

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Notre étrangçr en fut tellement ahuri que, le lendemain matin, il revenait chez Fichel pour s'asatter si ce n'était pas 6on domestique qui avait vendu un tableau à Tinsu de sod maître.

Fichel est un des plus assidus membres des Mirlitons.

En souvenir de sa carrière dramatique, c'est lui qui organise la plupart des représentations qu'on y donne. Il y prend même part com me acteur, en homme qui a de la planche.

L'été, il émigré à Etretat.

Maisn' allez pas le prendre pour un rustique.

Sa villégiature y consiste à travailler toute la journée dans son atelier et à faire ensuite le soir le chemin de chez lui au Casino et réciproquement. *

Il y va depuis dix ans, et comme il voyage toujours de nuit il n'a pas encore vu un seul arbre du pays... qu'il trouve charmant de confiance.

■» Vs-^-J--»-

Dame I vous comprenez quCi^ qus^nd on voit de sa fenêtre les buttes Montmartre^ tous les autres paysages semblent fades.

Au revoir, mon cher maître, veuillez dire de loin demain matin bien des choses de ma part à la future église du Sacré-Cœur.

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