GUSTAVE BRION
Un philosophe, en veine de définitioD, a dit un jour : '
— L'oubli, ce chiendent de la gloire!...
. Rien ne pousse, en effet, plus vite sur un nom connu, pour peu que Ton ne prenne plus soin de faire audit nom sa petite toilette de célébrité.
Exemple : Brion.
Il y a treize ans, le peintre alsacien obtenait au Salon de 1 863 la décoration pour son Christ marchant sur les eaux.
G^était Tapogée de sa réputation qu'il avait solidement fondée par une suite d*œuvres remarquables.
En 1868, la médaille d'honneur lui était décernée, et les amateurs se disputaient les toiles de Fauteur de V Enterrement sur le Rhirij de la Noce, du Jour des rois en Alsace, etc., etc.
Le talent de T artiste est resté le même à coup sûr. Mais il n'a pas soigné sa notoriété. El le satané chiendent s'est mis à pousser si dru, si dru, que des gens de la jeune généra«tion vous diront :
— Brion?... J'ai entendu parler de lui...
mais je ne me rappelle pas ce qu'il fait.
Ceci n'ôte rien, bien entendu, à la valeur du maître, qui n'en est plus, d'ailleurs, à chercher la publicité.
Sa situation est faite et bien faite. Il peut, si bon lui semble, se retirer dans un fromage de Hollande des plus confortables.
L'Amérique lui achète tout ce qu'il fait... à condition surtout que ce sera quelque chose qui ressemble à sa Noce alsacienne j dont les Yankees sont, à ce quMl parait, énamourés au point d'en vouloir répandre des exemplaires dans tous les États de T Union.
Mais ce n'est pas une raison pour se retraiter complètement avant Tâge.
Satané amour de la propriété, voilà de tes coups !
Un jour, en effet, Brion se rappela un refrain connu, mais pensa qu'il convenait d'y apporter une variante plus logique que l'ancien texte.
Et il se mit à fredonner :
C'est qaand on a de quoi payer son terme Qu'on peut avoir une maisou à soi.
La vogue était venue. Les recettes grossissaient d'année en année.
Brion, qui n'éprouva jamais pour la promis-
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cuite des logis parisiens une bien folle tendresse, résolut de s'édifier une sorte de villa dans Tenceinte même des fortifications.
Ses goûts ravalent toiqours porté vers les extrémités — fâcheuses -— de la capitale qui avoisinent l'Observatoire •
Déjà il avait habité la fameuse botte à thé de la rue Notre-Dame-des-Ghamps, cette illustre baraque où, du temps de Gérôme et G^, se donnaient des fêtes si abracadabrantes.
Mais ces fêtes mêmes avaient contribué à inculquera Brion Tamour de la solitude.
Dès qu'il entendait les premiers accords d'un' piano, dès qu'il savait qu'on devait procéder à une contredanse ou à un souper quelconque^ il se claquemurait, effarouché à l'avance.
Donc, poursuivi par le désir de se soustraire à la gamelle de la confraternité, il s'achemina un matin vers les boulevards mornes et sinistres qui se déroulent du côté de l'ancienne barrière Saint«Jacques.
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Quartier d'une charmante gaieté L . .
N'a4-on pas tout sous la ii^ain pour inspirer des idées riantes?
Les catacombes par*-ci, le cimetière Montparnasse par'^là.
Plus loin, la prison de la Santé, Thôpital du Midi et la Bourbe*
Sans oublier remplacement où se dressait jadis la guillotine.
Tout un musée d'attractions, n'est-ce pas?
Mais quand on aime le désert, on y a la main dans ces parages-là.
Le boulevard Arago fascina Brion/ qui s'écria :
— Eurêka l... Je serai là presque aussi loin des visiteurs que si j'habitais le Sahara ou le pôle Nord.
Il construisit donc.
Cest de cette époque que date sa disparition presque complète du monde des vivants»
Ce qui devait arriver arriva.
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L'isolemnet accrut encore ses prédispositions à la misanthropie^ et dame ! le monde d'où il se retirait si prématurément s*est mis à fabri-» quer d'autres renommées.
D'autant plus que les nouvelles couches de la peinture ne manquent pas de gaillards habiles à jouer de la réclame à grand orchestre. .. Ah 1 mais non!...
A Theure qu'il est, si vous frappez à la porte de Brion, vous entendrez un bruit sourd et lointain de portes qui grincent^ de serrures qui gémissent.
Puis un petit guichet s'ouvre, derrière fequel on vous examine avec des yeux alarmés.
Jq ne répondrais même pas qu'un petit canon ne soit pas braqué derrière le guichet, prêjt à faire feu sur un audacieux qui essaierait de pénétrer de vive force.
Exagération et fantaisie à part, Gustave Brion a l'horreur du bruit et de ce que les concierges appellent la société.
Ne l'invitez pas à dîner, ce serait, peine perdue. Affronter la réunion de dix ou. douze fourchettes le
Plutôt la mort !
' Par exemple, chez lui, dans son coin, il adore casser la croûte avec un ou deux intimer.
Deux, c'est déjà beaucoup.
Et alors vous verrez s'ouvrir la nature la plus cordiale^ la plus dévouée, la plus sincère.
Vous verrez aussi se développer Tappétit le plus entraînant.
Ah ! les franches lippées d'autrefois à Strasbourg ! On les renouvellerait au besoin I
Seulement Brion offre une particularité gastronomique tout à fait spéciale.
Aussitôt qu'il a mangé, pour qu'il ouisse digérer il lui faut..«
— Sa demi-tasse?
— Non.
~ Un verre de chartreuse ?
— Non,
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-—Une tasse de thé?
— Non... Ne cherchez pas. Vous ne parviendriez pas à deviner.. . «
Il lui faut. • • une guitare I
Je livre le fait aux commentaires des médecins qui cherchent un sujet très-original.
Quel beau titre \.,.Dela guitare au point dû me stomachique.
Nous avons déjà^ dans le cours de nos promenades, rencontré plusieurs artistes qui ont gardé le culte de cet instrument démodé.
Mais les autres ne se doutent pas de ce que c'est que la guitaroldtrie ^ Brion seul le sait.
C'est une religion pour lui, parole d'honneur.
Quand il gratte les cordes, il fait le gros dos comme un chat qu'on caresse. On dirait que c'est lui-même qu'il chatouille.
Le peintre, du reste, est l'homme des engouements inofiensifs.
Il était naguère collectionneur passionné.
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Et collectionneur du plus haut goût^ s'il vous plaît.
Pour vous en convaincrey il vous suffirait de promener une minute les yeux sur les richesses du V éritable musée qu'il a formé dans la maison du boulevard Ârago dont j'ai eu Tbonneur de vous indiquer la route.
Mais pour le moment, il a été pris d'une autre toquade.
Il est tout aux fleurs et aux plantes.
Il se relève la nuit pour arroser une bouture qui lui inspire de l'intérêt ou pour contempler un oignon de tulipe qui va percer.
N'essayez pas de lui parler de sa peinture.
U vous répondra arboriculture et jardinage.
Une autre inclination particulière : adore les pommes. A ce point que pendant le siège, tandis que les obus prussiens pleuvaient sur la Grande*Rue de Montrouge et aux alentours^ on voyait s'avancer tranquillement sous la mitraille un monsieur impassible qui regardait
les étalages de fruiterie avec une attention soutenue.
Le monsieur, c'étaii Brion, qui s'en allait cherchant une pomme bien à point pour son dessert.
Au physique Brion rat)pelle un peu Leys, le célèbre peintre belge.
Figure pleine, enveloppée d'une barbe poivre et sel.
Épaules larges ; le reste du corps à Tavenant
des épaules.
Bon regard, honnête et placide.
Il faut bien taquiner en lui d'innocentes
manies dans l'impossibilité de lui trouver un
vrai défaut.
Si!... je me trompe. Il a celui que je lui reprochais au début,
11 s'efface trop. *
Allons I secouons un peu cette indifférence.
Ne permettons pas à l'oubli de se faire sur un nom qui mérita de rester fêté, quand le tapage
exalte tant de noms qui ne méritent que de redevenir obscurs.
Arrachons le chiendent, morbleu ! arrachons le chiendent I