DE NITTIS
— L'Italie 1 monsieur Tltaliel ber*.
ceau des arts, 8*écrie volontiers Joseph Pru«
d'homme.
On dort profondément dans ce berceau -là depuis pas mal de temps, et, sauf de rares
exceptions, Tltalie n'engendre que la médiocrité, en fait de peinture surtout.
M. de Nittis est une de ces rares exceptions en faveur desquelles j*ai fait une réserve.
Vous ne vous seriez certes pas douté, à voir
ses tableaux d'une touche si française, voire même si parisienne, qu'il dût le jour à une petite localité des environs de Naples.
Il en est ainsi cependant.
En arrivant à Paris, il s'achemina vers Tatelier Gérôme.
Ce n'est pas là non plus qu'il a pu apprendre à peindre des tableaux comme la Place de la Concorde.
Décidément M. de Nittis tient à dérouter son monde.
. Le succès n'en est pas moins venu^ et venu avec une rapidité que je qualifierais d'extraordinaire si^ dans ces derniers temps, nous n'avions assisté déjà à plusieurs autres éclosions aussi hâtives.
Vous n'êtes pas sans avoir entendu conter, à propos de son Piccâfe/^/Zy exposé récemment aux Mirlitons, que sa toile a été achetée a un prix fabuleux par un amateur américain.
Quelqu'un a dit :
— Les Américains n'estiment pas les arts. Ils les évaluent.
Le mot a du vrai.
< Pour les Yankees, Tachât d'un tableau n'est pas un plaisir, c'est une affaire.
Us ne pensent pas à Tagrément personnel qu'ils en peuvent tirer ; ils pensent aux chances de revente que ce tableau leur offre...
Mais il ne s'agit pas ici d'écrire un chapitre de mœurs exotiques, il s'agit de M. de Nittis dont vous désirez faire la connaissance.
L'homme vient, au coup d'œil^ de franchir la trentaine. Je ne vous dirai pas au juste depuis combien de semaines... de mois... ou d'années.
Le détail n'aurait d'intérêt que si M. de Nittis était Français et qu'il s'agit de le cataloguer dans la réserve ou la territoriale.
L'artiste est brun comme tout Italien qui ne veut pas manquer aux traditions.
Barbe noire, cheveux soignés qu'il porte un
210 LBS COULISSES ARTISTIQUES
peu trop en bandeaux ; une coiffure qu'il faut laisser aux gomtneux, n'est-ce pas?
Élégant de misa, recherché même; un biin grassouillet d'encolure. Vif et gai de caractère.
Êtes-vous insatiables et souhaitez«vous d'au» très détails !
J'ajouterai : marié avec une Française fort intelligente et père de fam ille.
N'a perdu, comme vous le voyez, de temps d'aucune façon.
Pas môme pour posséder le fameux hdtel qui est le desideratum des artistes contemporain s»
C'est à l'avenue de l'Imp... Pardon 1... je rne trompe.
C'est à l'avenue Uhrich... Pardon, je me trompe encore. On a débaptisé pour la cinquième ou sixième fois cette voie aux trop variables dénominations.
Vous savez le mot d'un philosophe à propos du la rue du Dix-Décembre^ qui devint la rue
LU CODLISSBS ARTISnQUM !^11
du Quatre^-Septembre et qa*on foulait dism* tituler encore.
— Parbleu, fit le philosophe^ pour tout arranger, appetez*la tout de suite : Rue de la Prochaine-Révolution .
L*aveûue de Tlmp... ci-devant Uhr.., a employé un moyen meilleur encore.
Elle a renoncé aux sobriquets politiques et se nomme tout amplement à présent : Avenue du Bois^-^de-Boulogne.
Gela a quelque chance de durer, au moins I P A vous parler dans toute la sincérité de mon cœur, je ne professe aucune admiration pour elle.
C'est trop pei^ Paris Fhiver, et trop peu la campagne Tété.
Mais des goûts et des domiciles il ne faut pas discuter.
Tel n*est pas Pavis de M. de Nittîs, puisqu'il y est devenu propriétaire d'un immeuble qu'il a fait surélever afin de s'y agencer un atelier •
Gommerson s'écrierait à ce propos :
— Le sort du même coup exauçait ses vœux*... et sa maisoni
Installation plus que confortable, collection japonaise qui a son mérite.
Qus^t à Tatelier lui-même, sa principale décoration (et je Ten félicite) consiste en études du peintre plantées au mur.
On a laissé le luxe aux appartements, où t^haque semaine les amis sont reçus à table ouverte et à bras idem. .
Mais le véritable atelier de Tartiste^ c'est depuis quelque temps... un fiacre à Theure.
Peut-être ne comprenez-vous pas du premier coup. On va s'expliquer.
Vous ne vous êtes pas demandé sans doute comment un artiste s'y peut prendre pour exécuter une vue de Paris comme la Place de la Concorde, déjà citée, ou comme la Place des Pyramides f qui figurera au Salon de cette année.
La photographie ne fournit que des renseignements bêbêtejs, avec lesquels on ferait un tableau inanimé et figé pour ainsi dire.
Ce qu'il faut, c'est surprendre le secret de la vie foraine, c'est cueillir sur place (c'est le cas de le dire) l'impression si curieuse et si fugace du mouvement parisien.
Pour cela le plus simple serait certainement de camper crânement avec son chevalet sur un trottoir quelconque.
Mais, sans parler des coups de vent, de la poussière, des averses^ des mille et une taquineries atmosphériques d' un climat aussi variable que le nôtre, vous figurez- vous quelle intolérable chose ce serait que de peindre en ayant derrière le dos cinq cents badauds et badaudes, échangeant des commentaires idiots à crélinisme que veux-tu î
Il faudrait au boutd'une heure qu'une charge de cavalerie vint dégager l'infortuné artiste étouffé par un attroupement de Béotiens.
214 LBS COULISSES ARTISTIQUES
Mais alors, comment faire? Nous voici revenus au point d*interrogation.
Comment?
Parbleu I prendre le fiacre que j'indiquais, s'y établir aussi à son aise que possible, et là, peindre le plus vite qu^on peut» à raison de 2 francs Theure... sans le pourboire...
C'est ainsi que M. de Nittis 8*y prend, en effet.
Et voilà pourquoi, depuis deux ans quHl s'adonne à ce genre spécial où il excelle, son véritable atelier a quatre roues et un cocher.
Ce cocher4à <— qui varie naturellement à chaque séance *-« est môme le plus intrigué de l'affaire.
Tandis que ses chevaux s'accommodent à merveille de ces repos prolongés, l'automédon, curieux de sa nature, se perd en conjectures sur les raisons qui font stationner son bourgeois durant des heures sur la voie publique.
D'où des scènes souvent drolatiques.
liBS COULISSBS ARTISTIQUBS 215
Dernièrement, tandis que M. de Nittis, installé rue des Pyramides, esquissait la place, le cocher se retourne soudain et d'un ton compatissant :
— Eh ben I monsieur, elle ne vient donc pas?
Puis d'un air de connaisseur :
— Je crois que monsieur est rasé pour aujourd'hui^ et que nous ferons bien d'aller dîner.
Le gaillard avait cru à un rendez-vous raté.
Une autre fois^ un cocher soupçonneux flaira un conspirateur et arriva en compagnie d'un sergent de ville demander à de Nittis s'il ne complotait pas là dedans contre l'état de siège.
Il y en a pour tous les goûts.
Ce sont d'ailleurs des épisodes qui varient la monotonie de la pose.
Mais le plus drôle a été celui qui dit au peintre :
— Vous savez... pour faire vos saleléf, retournez au moins mes banquettes.
Pardonnez-lui, mon Dieu, il ne savait pas que ces saletés-là sont de vrais bijoux, ciselés avec le pinceau.
De Nittis, en effet, a rencontré là une note d'une originalité saisissante qui donne raison à la vogue dont jouissent ses œuvres tout à fait personnelles.
Être soi, rare bonne fortune, alors que tous les chemins ont été si explorés !
La touche de Tartiste a trouvé moyen d'être à la fois fme et large, minutieuse et hardie.
N'a d'ailleurs pas de l'esprit qu'au bout de la brosse.
Exemple :
On causait un jour d'un détestable tableau reçu au Salon»
— Enfin, comment a-t-on pu l'admettre!
disait-on*
— Le peintre avait des ennemis dans le jury, fit de Nittis.
Le mot est alerte... comme sa peinture.