‹ Les coulisses artistiquesChapitre 3 sur 27 · A. DE NEUVILLE · texte numérisé non relu

A. DE NEUVILLE

JMgnore si vous connaissez la rue Legendre.

Si non, je vous la recommande comme une des singularités .du Paris contemporain.

Cette rue, divisée en tronçons qui ne se recollent pas entre eux, commence à Tavenue de Clichy. Je ne suis pas bien sûr qu'ellefinisse dans le département de la Seine.

Ce quMI y a de certain, c'est qu'un de ses^ morceaux s'en va se perdre dans les steppes dtt côté du parc Monceaux.

Pendant l'hiver on y rencontre, le soir en

rentrant, des troupeaux d'ours blancs cherchant pâture.

C'est là que s'est installée toute une colonie d'artistes désireux sans doute de se donner un avant-goût du pôle Nord sans quitter l'enceinte des fortifications.

La peinture est la marquise de Carabas de CCS parages. Tout lui appartient.

— A qui cette superbe maison qui a des airs de chapelle?

— A Meissonnier, qui a renoncé cette fois à faire petit.

— Et cette autre?

— C'est Détaille qui l'a fait construire.

— Et cette troisième ?

— A de Neuville.

— Bravo ! Nous voici arrivés.

Le petit hôtel Ici, j'éprouve un irrésistible besoin d'ouvrir une parenthèse sous forme de prosopopée.

Ombre de Joseph Prudhomrae, qu'en dis-tu?

Qu'en dis-tu, toi qui étais habituée à croire qu'en dépit de la consonnance, artiste vimuiii invariablement avec mansarde! Un hôtel, mon bon Prudbomme I Us en sont là, les audacieux I Sans respect pour la tradition, sans égard pour les vieux couplets de vaudeville, ils ont renoncé à mourir de faim.

Us vivent de leurs rentes, ô Prudbomme, tout comme uii quincaillier en retraite. Mieux même, beaucoup mieux.

Et maintenant ce sont eux qui menacent leur fille de la déshériter, quande le a envie d'épou. ser un de ces meurt-de-faim de bourgeois!...

Je ferme la parenthèse, et je reviens au petit hôtel que de Neuville a précisément acheté à Détaille, ci-dessus nommé.

Le déménagement de l'ancien propriétaire n'est même pas encore tout à fait opéré. Ce qui fait que les deux peintres partagent momentanément et fraternellement le même atelier.

Une entente aussi cordiale est assez rare

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pour mériter qu*on la signale... sans espérer qu^elle fasse jamais école. Ohl non.

De Neuville est installé là-bas avec une somptuosité devant laquelle Prudhomme; ci-dessus invoqué pousserait certainement des exclamations de stupeur jalouse.

Meubles précieux, cuirs anciens, tentures de haut luxe et de vrai style, tout est à Tavenant. . . dans la partie réservée à l'habitation privée du peintre.

Quant à son atelier. . . De Neuville, qui ne ■peint jamais rien de chic^ a une façon toute spéciale de décorer la pièce où il travaille.

Fidèle historien des drames de la guerre, il ne s'entoure que de ses pittoresques horreurs..

Roues de canons brisées, matelas saîiglants,. débris de toute sorte, paille boueuse, voilà les bibelots qui remplacent Chez lui les étagères....

Son premier soin, quand il occupé un nou- Teau local, est de tirer dans la muraille quelques coups de revolver, histoire de se faire dea

modèles sincères pour les toiles où il aura besoin d'un mur criblé de balles^

On comprend que celte façon de procéder ne soit pas du goût de tous les propriétaires* Aussi a-t-il bien fait de mettre en pratique le conseil de la chanson et d'avoir une maison à lui.

Quelque chose de biçn curieux, c'est son Musée des coiffures.

Ne Vous attendez pas à une collection pomponnée, luisante, de parade; il est bien autrement intéressant, ce recueil de reliques du <îhamp de bataille !

Tout ce que vous voyez là a été ramassé après la mêlée. Et, chose étrange I chacune de ces coiffures a pour ainsi dire sa vie propre et ses mœurs.

Ce képi à la visière gauchement relevée, c'^est le képi du moblot du siège, du moblot non encore dépaysanné qui, le pauvre garçon^, lourd efc gauche, allait à la mort comme à Téta*

A cet autre (un képi de vrai troupier) esl resté suspendu le mouchoir à carreaux que son maître y avait attaché. • . Sur les carreaux des taches d'un rouge jaune... Uih éclat d'obus dans la tête... Honneur au courage inconnu !

Ce casque troué, noirâtre, mais fier encore, appartenait à un cuirassier de Reischoffen.

Comme il dit bien l'intrépidité défiant le désastre !

Ainsi des armes de toute sorte (armes d'usage et non de parade) qui sont accrochées au râtelier. #

Côte à côte le fusil prussien et le chassepot français se racontent là de terribles histoires en grommelant peut-être tout bas des menaces que nul n'entend.

De Neuville a dû se munir, pour pouvoir conserver ces dangereux instruments de tra-^ vailj d'une autorisation en règle de l'état de siège.

Une fois même qu'il avait envoyé son petit

domestique chercher chez rarmurier un sabrebaïonnette, le gamin, qui s'était sans autre cérémonie bouclé le ceinturon aux reins, fut bel et bien appréhendé.

Le commissaire, sur ses indications, fit une descente chez de Neuville, qui fut pendant une demi-heure pris pour un conspirateur de ta plus féroce espèce.

Depuis lors, son petit arsenal a le visa officiel. La société est rassurée !

J'ai dit que de Neuville ne faisait rien de chic. Chaque année il s'en va parcourant les champs de bataille de la dernière guerre^ prenant sur place le croquis des paysages dans lesquels il encadrera ensuite quelque épisode de notre douloureuse épopée.

Ces croquis, exécutés avec une sûreté da touche si précise, forment comme un album à l'huile, album précieux et triste !

Les décors attendant le drame !

De Neuville s'est voué à cette tâche patrioti-

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que de perpétuer le souvenir de nos deuils, afin de perpétuer ainsi le besoin et Tespoir. de la revanche.

Les marchands lui offrent parfois des sommes folles pour le décider à faire quelque tableau de genre. Il refuse., Il a sa besogne ailleurs.

Vous savez, comment il s'en acquitte et quel accent énergique et personnnel il a donné à la peinture militaire .

Élève de Picot, (pendant quinze jours, ce qui est trop encore), il exposa pour la première foison 1859.

Le père Picot, qui était venu voir son tableau^, fut épouvanté de Taudace de cette couleur sincère. Il contraignit de Neuville à noyer le tout dans un vernis panaché de bleu de Ptusso.

Ce qui fil surnommer sa toile une Matelotte de zouaves au vin bleu.

Il fut médaillé, Picot à part.

C'est alors que je le rencontrai pour la prie-

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mière fois au Paris-Journal (l'ancien), où il. dimna ses premiers dessins sur bois«

Fea J<acûttet nous doit même encore à.

chacun quelques billets de banque. Nous en donnons quittance à ses mânes..

Combien de Neuville a-t-il crayonné de mil- 4iers de croquis depuis? Car il fut un des grands illustrateurs de notre temps, et il a fait en ca genre de vraies merveilles. Voyez plutôt son Histoire de France ^ publiée chez Hachette.

De Neuville était alors (il est encore, pari>}eu!) un garçon sveUe, élégant, fin, à la petite msustache en croc, au nez mndyckment bus- <qué, à l'œil romanesque.

Il n'a pas changé. H a eu raison.

Ce qui a changé, par exemple, c'est la cote 4e ses tableaux.

Ail! dame, oui^

Vers 1865 il négociait à un sien ami, pour 250 francs, une grande toile dont le cadre seul valait bien 300 francs. Mais, pour.

sauver au moins Thonneur, il fut convenu que l'ami, qui offrit son acquisition au Cercle impérial, dirait qu'il l'avait payée 6,000 francs.

Hélas ! l'expédient devait avoir son revers !

 quelque tem[>s de là on recommandait à Niewerkerque de Neuville pour qu'il lui fit acheter quelque chose par l'État.

— Allons donc ! répondit-il^ est-ce qu'il a besoin de nous? Un gaillard qui vend maintenant ses tableaux 6,000 francs I

Le plus comique, c'est que l'ami acquéreur est aujourd'hui peu fortuné et qu'il est question de lui rembourser les 6^000 francs du fameux tableau !

Ces 6,000 francs-là ont été singulièrement dépassés depuis. C'est 30^00 ou 40,000 francs que de Neuville vend ses œuvres à sensation.

Prudhomme, mon ami, il faut en prendre ton parti. Ça enfonce le commerce des bonnets de coton lui-même.

Signe particulier, très-particulter :

La vogue a laissé .de Neuville aussi simplement cordial.

Qu est-ce que cela prouve? Qu'il méritait

son succès.

— Les poseurs^ a dit un philosophe, sont des gens qui .ne grimpent sur des échasses que parce qu'ils se sentent plus petits que leur réputation.

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