‹ Les coulisses artistiquesChapitre 21 sur 27 · BONNAT · texte numérisé non relu

BONNAT

II y a quelques années. . . que de ruines, hélas! se sont accumulées depuis lorsl... ruines publiques I ruines privées I . . .

Il y a quelques années, la maison qui fait Tangle de la rue et de la place Yintimille possédait un atelier dont le tout Paris mondain connaissait la route.

Là se donnaient chaque soir, à Tépoque.du carnaval, des bals costumés dont la chronique célébrait à l'avance les charmes, et dont longtemps après elle redisait les joies.

L'artiste, qui conviait à ces fêtes tant recherchées tout le public artistique et folâtre, était à l'apogée de sa réputation.

Tout paraissait lui sourire.

Les commandes affluaient, et Ton se disputait l'honneur d'être portraituré par son pinceau en vogue. Les gazettes lui faisaient de

l'esprit et redisaient ses bons mots.

Tout un peuple d'amis l'assurait d'un inaltérable dévouement...

Le décor est changé. Nous sommes en 1 876.

La scène représente... le cabanon d'une maison d'aliénés.

Une femme sur le front de laquelle la vieillesse a commencé à neiger est enfermée dans ce pabanon.

Elle a oublié qu'elle eut un jour du talent. Elle ne sait nfiême plus à quoi peut servir une palette.

iî.t du matin au ^soir, les yeux levés au ciel avec une morn(& fixité, elle débite des lambeaux

de phrases incohérentes,- qu'elle prend pour d'admirables poésies.

La nuit s'est faite à jamais dans ce cerveau qui pensa.

Or, l'artiste aux joyeux raouts Qt la folle de Sainte- Anne ne font qu'une seule et même personne, qui s'appelle-, ou plutôt qui s'appela madame O'Gonnell

Tous ces souvenirs vous reviendront malgré vous, à la mémoire en franchissant le seuil de l'atelier de Bonnat.

Car c'est précisément celui que madame O'Gonnell occupa au temps de sa splendeur.

Celui qui fut témoin de tant de rieuses soirées et dont les échos redirent tant de gais refrains !

Alas ! poor Yorick !

Aujourd'hui les refrains ont fait place au calme recueilli du travail. Car c'est un laborieux que Bonnat ; l'histoire de sa vie tout entière est lh> pour l'attester»

Originaire de Bayonne, il manifesta dès son enfance des aptitudes si particulières que sa ville natale tint h honneur de se charger de son éducation artistique.

Les villes natales n'ont pas toutes de ces bons mouvements, mais il ne faut pas leur en vouloir quand elles se méfient et s'abstiennent.

Les enfants prodiges tiennent rarement les décevantes promesses de leurs débuts.

Il n'en devait heureusement pas être ainsi de Bonnat, et Bayonne n'a pas à regretter les quelques billets de mille francs qu'elle a semés.

Us ont produit récolte.

Donc le jeune homme vint à Paris, en vertu de ce que les physiciens appellent la force cmtripète.

A Paris, où s'élaborent toutes les réputations.

Il n'était pas encore question pour lui de renommée. Tout petit élève, il rapinait (vous

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comprenez bien dans quel sens je prends ce mot), en vue de ce fameux prix de Rome, qui est l'objectif universel.

Il eut beau le viser de son mieux, il le manqua et n'obtint que la seconde place.

Fallait-il persévérer et concourir à nouveau?

Bonnat, perplexe, hésitait beaucoup. Heureusement le hasard propice plaça sur sa route un des maîtres de la peinture contemporaine, et ce maître, qui n'était autre que Robert Fleury, s'intéressa sincèrement à l'avenir du néophyte.

— Croyez-moi, lui dit-il avec l'autorité de l'expérience et du bon sens, ne vous entêtez pas; à quoi bon?... Partez pour Rome sans passeport officiel, ni pension du budget. Vous y perdrez quelques sous, mais vous y gagnerez l'indépendance... H y a plus que compen-

sation.

Ainsi dit, ainsi fait.

Bonnat s'installa à Rome où, pendant trois ans, il vécut avec une trentaine de bàioehi par jour.

Mais qu'importe! on était riche... d'espérances qui devaient bientôt devenir des réalités.

Le premier envoi du jeune peintre toutefois ne fut pas heureux.

Robert Fleury, de Paris, lui expédia une semonce réconfortante qui produisit un effet immédiat ; car l'année suivante il exposait Adam et Eve en présence du cadavre ctAbel.

Le succès n'avait pas imposé un bien long stage au débutant.

Dès lors, il n'eut plus qu'à apporter, d'année en année, sa pierre à l'édifice, dont il avait posé les fondations.

Nous ne faisons pas concurrence aux catalogues, et vous voudrez bien en conséquence nous faire crédit d'une énumération que votre mémoire saura compléter aussi bien que la nôtre.

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Avec sa petite Pasqua Maria, Bonnat était devenu populaire.

Ses œuvres attestaient toutes une main sûre d'elle et pleine d'audace.

Naturellement, ce fut le moment qu'on choisit pour le contester.

Tant mieux! On ne discute que ce qui s'impose à la discussion.

Son Artffe luttant avec Jacob a réveillé les polémiques qui accueillirent son fameux Christ aux muscles. A l'artiste d'écouter et de «avoir faire la part du juste et de l'injuste dans les critiques aussi bien que dans les éloges.

Bonnat, tout pénétré des maîtres espagnols, n'est pas l'homme des demi- tons et des nuances raffinées. Il ne comprend que la peinture d'énergie et de contrastes.

C'est un véhément. A lui de se surveiller pour ne pas devenir un brutal.

A coup sûr, quoi qu'on prétende, il faut compter avec lui comme on compte avec

ceux dont les œuvres vivent... et survivent.

D'abord voyez-vous, c'est un honnête homme de pinceau qui ne triche pas son monde, mais qui veut et qui croit.

Pas ficelle pour un sou I De la conscience,

encore de la conscience, toujours de la conscience I...

Chez lui tout atteste Teffort persévérant.

L'atelier sent Xh pioche. Quant à. la chambre de Tartiste... c'est la cdlule d'un chartreux...

Grande comme la main, ^ à peine meublée, austère et nue, elle fait chercher du regard le crucifix à la muraille et dans un coin la discipline pour se flageller.

Elle doit même être assez surprise, c^tte chambre monacale, de voir depuis qn an environ celui qui l'habite endoâser chaque soir l'habit noir de la vie mondaine.

D'autant plus étonnée que pendant longtemps Bonnat professa pour les salons une aversion des mieux senties.

Il y a eu revirement subit.

La faute en est aux portraits. Quand on y fourre le petit bout du doigt, ils ne vous lâchent plus et vous entraînent.

Comment résister aux invitations dont on est harcelé par les belles dames dont on reproduit les charmes ?

On cède une première fois... Ce sera si intime !

Puis là de nouvelles obsessions vous entourent et vous êtes finalement débordé.

Bonnat n'en est pas encore à conduire le cotillon... Oh! non I...

Mais il ne faut jurer de rien, pour peu que cela continue.

Il est de taille, du reste, à résister à ces plaisirâ, qui sont des fatigues.

Musclé comme un Basque. . . ou comme une de ses figures... trapu, solide, on sent que, s'il était exercé, il aurait pu faire un lutteur redouta-* ble, qui aurait jeté le caleçon aux plus nerveux.

Mais la pratique manque.

La tête est encadrée de barbe noire et éclairée par deux yeux qui vibrent avec cette vivacité spéciale qui^ de Nice à Biarritz, se retrouve tout le long de notre frontière méridionale.

Cœur vaillant, il s'est dévoué tout entier à sa famille, ce qui ne l'empêche pas de faire la place de l'amitié sincère.

11 est trop intelligent pour ne pas savoir sa valeur, mais il est aussi trop intelligent pour montrer qu'il la sait.

Son atelier d'élèves, installé au boulevard Ciichy et fonctionnant en dehors de l'école, est un des plus suivis. Son enseignement un des plus profitables.

Il s'était épris dernièrement d'une belle passion pour le cheval.

Dès sept heures du matin, il s'en allait trotter et galoper au Bois.

Mais tout le reste du jour, s'il voulait travailler debout, aïe ! la courbature.

S'il voulait travailler assis, aïe! les beefsteacks !

Bonnat y a renoncé.

J'espère pour lui qu'il renoncera de même à sa mondanité de fraîche date.

Car cela finît par vous dévorer un homme.

Il n'y a pas que la tunique, il y a l'habit •noir de Nessus,

xxir

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