‹ Les coulisses artistiquesChapitre 22 sur 27 · MEISSONNIER · texte numérisé non relu

MEISSONNIER

Un soir (c'était à la première de je ne sais plus quelle pièce de la Gaîlé) la foule était énorme dans les couloirs, comme elle Test chaque fois qu'on joue de TOffenbach.

Je n'approuve pas. Je constate.

Le fameux tout Paris était là, en compagnie de pas mal d'étrangers venus pour faire connaissance de nos célébrités eu tout genre.

Deux des étrangers paraissaient regarder avec un vif intérêt et un non moins vif étonnement un petit homme dont le costume étrange

se composait d'un habit noir, d'un pantalon collant et d'une paire de bottes à l'écuyère. Et les deux étrangers d'échanger ieurs réflexions :

— C'est un militaire, disait l'un,

— Non!... Ils ne mettent pas de bottes pour aller dans le monde.

— C'est un artiste du Cirque.

— Peut-être!

— A moins que ce ne soit un dentiste opérant en public.

Cette dernière hypothèse parut sourire particulièrement aux. deux étrangers qui^ sand doute, la consignèrent dans leur Journal dé voyage.

Quelle erreur pourtant n'était pas la leur I

Celui sur lequel ils venaient de se perdre en conjectures était... Pun de nos artistes lés plus illustres...

C'était Meissonnier en personne.

Quant à sa tenue, que nous avons esquissée

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avec une fidélité d'objectif, elle n'était qu'une des mille et une excentricités dont l'idée traverse tour à tour le cerveau fantasque du peintre, qui fait grand dans le petit.

Son dernier tableau des Cuirassiers me donne le droit d'ajouter :

— Et qui ferait petit dans le' grand.

Ahl qu'il a décidément eu raison, le bonhomme La Fontaine, quand il a formulé son :

Ne forçons pas notre talent.

Et cependant forcer est le désir de la plupart.

Mais surtout de Meissonnier.

Je suis sûr que jamais son cœur ne tressaillit avec plus d'allégresse que le jour où il fut pour la première fois question de lui donner à faire une des grandes fresques décoratives du Panthéon.

Pouvait-on cependant imaginer une plus abracadabrante lubie?

Aller exposer la gloire de toute une carrière pour la vaine satisfaction de sortir de la sphère où Ton est vraiment à sa place 1

Jouer toute une réputation sur une carte qui a perdu d* avancé !

Mais nous prêcherions pendant un an que nous prêcherions dans le désert.

Meissonnier se boucherait les oreilles pour ne point entendre.

Car c'est un des têtus les plus réusssis de son époque. C'est un Breton qui se trouve être né à Lyon par hasard.

Quelle que soit l'utopie, quel que soit le paradoxe qu'il s'est fourrév«^ en tête, vous ne l'en ferez pas démordre.

Plus il aura tort, plus il persistera. La contradiction fait sur lui l'effet du marteau sur le clou.

Avec cela une pétulance qui ne permet pour

ainsi dire pas le débat, un emportement juvénile sur lequel soixante-quatre années n'ont pu jeter un peu de calme.

Regardez-le... La personnalité est assez bizarre pour valoir à elle seule un examen, abstraction faite de la haute valeur de Tarliste.

J'ai dit que Meissonnier est petit.

Peut-être Texiguîté de sa taille contribuel-elle parfois à lui inspirer cet amour du vaste dont il se sent possédé.

Cependant il fait tout ce qu'il faut pour souligner encore sa petitesse.

Pourquoi, par exemple, porte-t-il cette Ion* gue barbe de fleuve»

Appuyé d'une main sur son urne penchante?...

Elle est très-typique la barbe de Meisson nier. Une barbe en saule pleureur ! Ce qui ne

veut pas dire que son porteur engendre la mélancolie.

C'est le grouillement fait homme.

Sll ne parle pas, il faut qu'il gesticule. S'il parle, il faut qu'il gesticule encore.

Ses yeux, qui n'ont pas par eux-m^mes un caractère accentué et que les passe-ports qualifieraient volontiers à' ordinaires , ne sont remarquables que par leur agitation continuelle.

Comme ils doivent être fatigués le soir !

Et avec quel plaisir ils doivent savourer le repos, quand Meissonnier leur permet enfin de baisser ce rideau qui s'appelle la paupière !

Longtemps Meissonnier habita Poissy.

On a conté des volumes d'anecdotes plus ou moins authentiques sur les caprices qu'il y satisfaisait, en semant à pleines mains l'or qu'il récolte d'ailleurs à pleines mains aussi.

On a dit comment, s'y bâtissant une demeure, il la fit démolir huit ou dix fois, parce

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que tel ou tel détail lui déplaisait au dernier moment.

Balzac était plus accommodant^ lui I

Quand il eut oublié Tescalier dans sa maison des Jardies, il se résigna philosophiquement à le remplacer par une espèce d'échelle appliquée au mur.

Mais Meissonnier est aussi friand du confortable que Balzac en était insoucieux.

Une des plus singulières idées qui aient traversé la cervelle de Meissonnier fut son projet de petit chemin de fer pictural.

Vous ne comprenez sans doute pas sur quel terrain la peinture et les locomotives peuvent fraterniser ?

Voici :

Meissonnier, en ce temps-là, exécutait à Poissy son premier tableau militaire.

Une charge de cavalerie.

Bien d'autres ont peint des charges de cavalerie, sans chercher midi à quatorze heures.

Mais lui avait d* autres visées. Il ne voulait rien livrer au hasard. Il voulait que tout fût observé, étudié, approfondi.

Et il se disait :

— Ce qu'il faudrait, ce serait surprendre dans leur élan même^ le mouvement des jambes du cheval qui galope.

Poussé par cette pensée, il imagina alors qu'on pourrait lancer un cheval sur une piste et le suivre dans un petit wagon remorqué par une petite machine.

Assis dans ce wagon, on aurait chance de croquer le galop du cheval au vol.

D'aucuns prétendent- que la combinaison reçut un commencement d'exécution.

Je n'en crois rien.

Toutefois...

Meissonnier, après s'y être longtemps complu, a quitté tout à coup Poissy, Le besoin lui a pris de se retremper dans le milieu parisien.

Jamais d'ailleurs il n'a eu le penchaut de la méditation solitaire.

Il lui faut autour de lui le mouvement, le va-et-vient. C'est aujourd'hui un des seigneurs châtelains de ces environs du parc Monceaux auxquels nous avons déjà rendu visite en allant chez de Neuville.

L'hôtel de Meissonnier s'élève à côté de celui de Détaille.

Peut-être vous demanderez-vous si le maître ne ressent pas quelque jalousie à voir que son élève est arrivé presque aussitôt que lui à la fortune et que sa vogue menace de contrebalancer la sienne.

Non!

Meissonnier n'est pas jaloux^ cela pour deux motifs :

Le premier, c'est qu'il aime bien sincèrement ceux qu'il aime et Détaille est du nombre.

Le . second^ c'est qu'il a une conviction si

parfaite de sa supériorité que la concurrence ne lui peut porter ombrage.

Cet hôtel que Meissonnier s'est fait construire en millionnaire qu'il est.,, ou qu'il devrait être (je n'ai pas compté avec lui), cet hôtel est, inutile de le dire, un palais opulent.

Mais l'opulence est-elle le pittoresque? Pas précisément.

Goût spécial : Meissonnier raffole du militarisme.

S'il n'avait pas été un grand peintre, il aurait voulu certainement être général.

Je ne suis môme pas certain qu'il ne regrette pas parfois la grosse épaulette.

Il a d'ailleurs trouvé moyen de la porter...

dans l'état-major de la garde nationale, et il ne lui a pas dit un adieu définitif.

Tout récemment, au contraire, Meissonnier se trouvait chez des confrères.

L'un d'eux naïvement lui demande :

— Est-ce que vous n'êtes pas dans la territoriale?

Meissonnier, en dissimulant une moue de non-satisfaction, répond que son âge le met hors cadres.

— Qu'importe ! fait l'interlocuteur désireux de se rattraper de sa bévue... avec vos états de service antérieurs, vous obtiendriez certainement d'être maintenu dans votre grade. Vous seriez fait colonel sans doute.

— Vous croyez?...

Meissonnier ne prêta plus qu'une oreille distraite à la conversation.

Puis il descendit peu après.

Et on prétend qu'on l'entendit dire à son cocher : ^

— Cours Caulaincourt! chez le gouverneur de Paris !

Quel fut le résultat de l'entrevue?

Aurons-nous le colonel Meissonnier?

Dans tous les cas^ nous avons Meissonnier, le

maître peintre, qui égale les plus délicats parmi les délicats de la peinture hollandaise.

Si cela ne lui suffit pas, cela nous suffit.

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