GÉROME
Un jour de Tété dernier, vers trois heures, un cavalier suivait au trot le boulevard des Ba- ' tignoUes.
Soudain, je ne sais quoi se détraqua dans son étrier.
Le cavalier s'arrêta.
Ub soldat passait. Il s'approcha avec un empressement tout à fait disciplinaire, rajusta i'étrier, puis faisant le salut militaire et s' effaçant :
— Voilà, mon commandant!... Ça tiendra, j'en réponds.
Mon commandant l... Celui auquel s'adressaient ces mots avait en effet tout ce qu'il fallait pour mettre en défaut la perspicacité du bon troupier. Il répondait bien au signalement consacré de l'officier supérieur français.
Tête à la fois énergique et fine.
Moustaches grisonnantes à l'ordonnance.
Cheveux en brosse. Une figure osseuse et pleine d'accent. Un œil sévère, accoutumé à regarder son monde avec la fixité du conunandament.
A la boutonnière enfin la rosette de la Légion d'honneur.
Et cependant, naïf troubade, tu t'étais singulièrement mépris; carie cavalier à qui tu venais de prêter ton concours n'était autie que Gérôme, le peintre célèbre.
L'équitation est son délassement favori.
Sortant chaque jour de chez lui/il suit les
boulevard3 ci-devant extérieurs pour gagner le bois de Boulogne, et resuit les mêmes boulevards ci-devant extérieurs pour regagner son hôtel de la rue de Bruxelles.
La carrière de Gérôme est une de celles, parmi les artistes contemporains, qui se sont faites le plus rapidement et qui ont rencontré le moins d'obstacles sur leur chemin.
Ouvrez le livret du Salon.
La nomenclature vous démontrera, avec une éloquence abréviative, quelles gibi)ulées de distinctions en tout genre ont, sans interruption, plu sur ce favori de la chance.
Regardez-moi ça :
H. c. — GÉROME (Jean-Léon), né à Vesoul, méd. 3* cl. 1847, 2® cl.
1848 et 1855', décoré 1855. M.
de rinst. 1865, méd. d'honneur 1 867 (e. u.) , officier 1 867, méd.
d'honneur i 874.
L*énumération est de taille, comme vous voyez.
Depuis trente ans^ la fortune lui dit :
Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler.
Et, en effet, il commence à y avoir accablement^ le nombre des récompenses ayant augmenté à mesure que Tartiste opérait un mouvement en sens contraire.
Fils d'un bijoutier de Vesoul (est-ce ce qui lui a donné le goût des tableaux-bijoux?) Gérôme arriva à Paris à dix-sept ans.
Ceci se passait en Tan de royauté constitutionnelle 1841.
Paul Delaroche, le Casimir Delavigne de Tarty était alors en pleine renommée.
Cette peinture anecdotique, qui se prenait pour de la peinture d'histoire» avait spécialement le don de charmer le bourgeois, dont elle ne dépassait pas le niveau intellectuel.
Ce qui ne veut pas dire que je veuille rabaisser Delarocbe au-dessous de sa très-réelle valeur.
Mais on a rétabli simplement l'équilibre en dénigrant sans justice celui qu^on avait exalté sans mesure.
Gérôme iut du coup classé parmi les élèves de cet atelier, où la tradition classique se nuançait à peine d'un romantisme attiédi. ,
Il se rangea sous la bannière des néo-grecs qui commençaient à percer.
Il faisait partie du petit cénacle culinaire qui tenait ses assises gastronomiques chez le père Laffitte.
Rien du banquier, bien entendu : car, en ce temps-là, les billets de banque et Gérôme n'avîkient que des rapports plus qu'intermittents.
Et à coup sûr on l'aurait prodigieusement surpris si on lui avait prédit qu'il deviendrait l'opulent personnage qu'il est, si on lui avait
annoncé que sa de'stinée lui tenait en réserve, comme épouse, une des fiiles de Goupil, le plus célèbre éditeur artistique de l'époque.
Le père Laffitte tenait une petite boutique de traiteur à Tangle de la rue Taranne et de la rue Saint- Benoît.
11 y avait là une table réservée aux néogrecs dans un petit cabinet contigu à ladite boutique.
On mangeait à raison de 25 centimes le plat.
La légume, comme disait le père Laffitte, s'y cotait 15 centimes.
Quant à la volaille, on ne l'abordait que dans les jours de solennités exceptionnelles. Par exemple, quand il s'agissait de donner le baptême à un nouveau de Tatelier dont la bourse à glands (le porte-monnaie n'était pas inventé encore) était plus copieusement garnie que celle du commun des martyrs... de la vocation.
Les hôtes les plus assidus des agapes quotidiennes du père Lafl5tte étaient Picou (une promesse si brillante, hélas! qui a été si peu tenue!), Hamon, qu'on a mis en terre tout récemment, boulanger (Gustave) qui, bien que vivant, s'est suicidé dernièrement en décorant le foyer de la danse au nouvel Opéra.
Fidèles* à une coutume du temps, ces messieurs avaient orné la boutique du restaurateur des arts (ne pas confondre avec François P^) de peintures par ma foi fort intéressantes, qui faisaient ouvrir de grands yeux ahuris au passant qui entrait par hasard dans ce caboulot-musée.
Mais Gérôme ne devait pas connaître long^ temps le rata de la bohème.
Son Combat de coqs le mit d'un bond hors de pair, et bientôt on le retrouvait installé dans cette rue Notre-Dame-des-Champs qui fut témoin de tant de joyeuses fêtes, de tant de fantaisistes soirées.
Les échos en rient encore. Et Gérôme voudrait bien faire comme eux, aujourd'hui qu'il est devenu le grave professeur de l'École, l'auguste membre de l'Institut^ aujourd'hui que la mélancolie a enveloppé de sa^'brume attristée le maître blasé sur les plaisirs... peut-être même sur les bonheurs.
C'est qu'aussi d'autres sont venus en qui circulait une sève nouvelle.
C'est que, sous les yeux mêmes de Gérôme, grandissent des générations qui Je devancent et qu'il ne pourra rattraper.
C'est que le Gérôme se démode à vue d'œiL
Cette facture porcelainée et minutieuse jusqu'à la sécheresse n'est plus dans le tempérament du siècle.
Les routiniers s'attroupent encore devant les travaux de patience de l'artiste. Mais le public regarde d'un autre côté, vers de nouveaux horizons.
I^ façon de procéder de Gérôme est à elle
seule la condamnation de sa formule artistique.
11 peint comme les ouvriers des Gobelins tissent.
Il vous prendun tableau par n'importe quel^ coin ;. généralement par le ciel ou par le sol.
Puis il s'en va, toujours manipulant ses petits <^oups de brosse, jusqu'à ce que la toile soit entièrement couverte.
L'aspect d'ensemble sera ce qu'il sera... au petit bonheur, au hasard de la marqueterie !
Chose singulière 1 Gérôme, qui comme exécutant est si tatillon, a, comme professeur, des aperçus d'une largeur qui étonne.
Dans tous les cas, c'est un consciencieux qui remplit scrupuleusement ses devoirs réglementaires et qui n'imite pas le sans-gône de M. Cabanel, venant à l'Ëcole quand il n'a rien de mieux à faire.
Cette honnêteté n'est pas que professorale chez Gérôme.
Caractère droit et ferme, il impose la. considération même à ceux chez qui il implante du même coup Tantipathie par des. manières parfois sèches et anguleuses.
C'est un homme et c'est un cerveau.
Si je ne craignais que l'expression ne vous parût obscure, je dirais que c'est un pinceau de lettres.
Ce qui signifie que ses tableaux sont plutôt de la littérature que de l'art, que ses toiles sont plutôt écrites que peintes.
Point n'est besoin d'ajouter, n'est-ce pas, que sa demeure n'est pas celle d'un malheureux, que le confortable y est prodigué à foison, qu'il a rapporté de ses voyages en Orient et ailleurs des richesses pittoresques qui font de son luxe une intelligente manifestation.
Le Chinois, le Japonais oriental s'y coudoient.
Laissera après lui un nom plutôt qu'une œuvre.
Célébrité d'à peu près.
La postérité saura qu'il y eut au dix--neuvième siècle un Gérôme qui peignait.
Mais elle ne se rappellera plus quoi.