‹ Les coulisses artistiquesChapitre 24 sur 27 · VIBERT · texte numérisé non relu

VIBERT

Chateaubriand disait un jour :

« Il y a deux sortes de réputations, celles qui font la route à pied et celles qui la font en voiture. »

Il y a longtemps qu'il écrivait cela. On pourraft aujourd'hui ajouter une troisième catégorie : la catégorie des réputations quLvont en

chemin de fer.

M. Vibert est de la troisième division. Il a môme pris V express.

Elève de Barrias, il ne s*empêlra point dans d'inutiles attentes.

Esprit pratique, il comprit tout de suite qu'il était superflu de perdre son temps à faire antichambre.

Aux palmes officielles du prix de Rome, il préféra tout de suite le succès parisien.

11 était né d'ailleurs dans un milieu artistique où il avait pu faire à l'avance une expérience spéciale des moyens d'arriver.

Fils de M. Vibert, l'ancien associé de la maison Goupil, il avait vu à l'œuvre la peinture par son côté pratique plutôt que par son côté idéal.

Enfant de Paris, il aurait pu dire avec le vers connu :

Nourri dans !e sérail, j'en connais les détours*

C'est en vertu de ces données particulières que M. Vibert choisit sans hésitation lapein-

ture de genre, celle qui convient mieux au tempérament moyen de notre époque, où l'on aime surtout à absorber Fart à petite dose , celle qui se case le plus aisément dans nos appartements aux dimensions restreintes.

11 faut penser à tout cela, lorsque Ton veut écouler ses produits sans retard.

M. Vibert y pensa, et l'événement prouva qu'il avait bien fait.

A toute vapeur ! vous disais-je. Dès la première fois qu'il exposa, le public de murmurer : .

— Tiens, tiens !. . . Oh ! oh !.. .

Or^ quand le public murmure : Tiens, tiensl... Oh! oh!...

Jamiais, à la vérité, il n'eut envie de le prendre sur ce ton-là avec Raphaël, avec Véronèse, avec Rembrandt. iMais^ à côté de l'admiration, il y a la séduction.

Si j'avais à établir une équation, je la formulerais comme il suit :

M . Vibert : à un grand peintre : : Offenbach : Meyerbeer.

Son talent (qui existe d'une façon incontestable) est plus capiteux que solide. Il excelle à faire agréable. Ce n'est pas une spécialité à dédaigner au moins.

Ses tableaux me semblent être les Nouvelles à la main de la peinture.

C'est minutieusement préparé pour l'effet.

On y trouve le coup de pinceau de la fin . La touche y fait de l'esprit.

Encore une fois^ M. Vibert aurait tort de prendre cette appréciation pour une critique.

D'ailleurs, en se faisant spirituelle, la peinture de l'artiste trahit tout simplement l'incognito de sa vocation.

11 était né pour devenir vaudevilliste.

Il l'a prouvé par plusieurs tentatives^ dont quelques-unes ont méjne eu des théâtres réels pour confidents.

La Tribune mécanique^ après avoir fait les

délices du Cercle des Mirlitons^ passa au Palais-Royal. La transition ne lui fut pas complètement favorable.

Mais la faute en est surtout à la Censure qui, avec son intelligence ordinaire, mutila à tort et à travers ces ironies inoffensives.

La Censure brandit perpétuellement le pavé de Tours pour écraser un papillon.

Plus tard, Berthelier a joué aux Variétés une saynète réussie... les Chapeaux, ({m ^ortait la même signature.

M. Vibert n'est pas qu'auteur, il est acteur et acteur plein de verve.

Du temps où il faisait partie des Mirlitons déjà nommés (il a depuis donné sa démission à la suite d'une pique légère) il désopilait ses cosociétaires du club par ses improvisations bouffonnes.

On a gardé le souvenir des conférences ultrà-drôlatiques qu'il servait de temps à autre à ^8 auditeurs charmés,

Nul ne s'entend mieux que lui encore à organiser une joyeuse mascarade. Il se grime comme Brasseur en personne.

Le monde artistique a conservé la mémoire d'une célèbre nuit dans laquelle^ chez Goupil, Vibert parut au bal en Napoléon 1*', entouré de toute sa Cour.

Détaille figurait avec vraisemblance le duc de Reichstadt^ un autre était Murât, un troisième Bertrand. Puis venait tout un cortège de maréchaux pour rire.

Le plus beau moment de la petite fête fut celui où Napoléon P' se trouva brusquement en présence de Napoléon III, personnifié par Jundt avec une fidélité surprenante.

Les deux Bonaparte, après avoir décoré jusqu'aux garçons du buffet, terminèrent la séance par un quadrille abracadabrant, où ils avaient pour partenaires deux autres artistes travestis l'un en gendarme, l'autre en sergent de ville.

On riait, en ce temps-là, de ceux par qui

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Ton devait pleurer bientôt. . . car Sedan approchait.

Ajoiijtons quQ pour sg costumer en i^apoléoo I^'f Vib^rt n'oyait pas eu besoin de fs^ire beaucoup violi^nce à sa na.ture^

Il a, presque te physique de l'ôipploi.

Imberbe^ gras, large d*épaules, il lui avait 8uf|i de quelques retouches pour epmpléter lea analogies.

A propos de cette imberUté, une anecdote plaisante ;

Vibert yend beaupoup pour T^roérique.

J'ai déjà 6u occasion de dir6i ailleurs^ au courant de ces croquis^ de qiielle façon le^ Américains comprennent le mécénismç* Je n'y reviendrai p*s.

Donc les Yankees, non contents de lier connaissance avec la peinture de Vibert, avaient envie de lier conn£|.issançe ^vpq ses traits.

Un correspondant Ip pria de se f^ire photographier et d'expédier ensuite là-bas un fort

paquet de ses portraits-cartes dont le placement était d'avance assuré.

Vibert obtempéra à la demande. Seulement^ pensant qu'un visage sans la moindre barbe n'imposerait pas suffisamment là-bas, il se fit, pour mieux répondre au signalement de la crânerie française, opérer avec une superbe moustache retroussée qu'il avait achetée chez le coiffeur voisin.

Les Yankees continuent depuis lors à admirer un Vibert moustachu qui nous est à nous inconnu complètement... Et pour cause.

Vibert a d'ailleurs eu d'autres accointances avec le collodion.

L'atelier de l'artiste (est-ce une petite ironie du hasard à l'endroit de ce qu'il y a d'un peu photographique dans la minutie de son faire?) l'atelier de l'artiste fut jadis occupé par un apôtre du « N^ bougeons plies. »

Singulièrement conformé, cet atelier occupe une encoignure. De sorte que les tableaux du

wa«i

peintre pourraient prendre l'enseigne populaire : Au bon coin.

C'est rue de Boulogne, presque en face de Judic, la diva aimée, qu'il a fixé ses pénates.

Berne-Bellecour, son beau-frère, habitait autrefois la même maison. Il a émigré depuis vers un séjour plus indépendant.

Ce qui n'a en rien diminué la fraternelle intimité qui unit les deux pinceaux.

Vibert marche vers la quarantaine, ou plutôt la quarantaine marche vers lui. Car je crois que, comme tout le monde, il ne demanderait pas mieux que de rester stationnaire.

On dit qu'il caresse l'espoir d'entrer un jour à l'Institut et qu'il en croit le jour prochain.

Entre nous, ce n'est guère son affaire.

Il y perdrait sa fantaisie. Il n'y pourrait rien gagner.

Marché de dupe.

Son verre n'est pas grand, mais qu'il s*en tienne à son verre.

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