‹ Les coulisses artistiquesChapitre 25 sur 27 · MON ENFANCE · texte numérisé non relu

MON ENFANCE

% Je suis venu au monde selon la formule ordinaire. J'ai été* ma nourrice comme les autres. J'ai grandi chaque année du nombre de centimètres réglementaire. J'ai eu la petite

rougeole à l'âge où on Ta. Elle m*a duré ce qu'elle dure d'habitude. »

Et ainsi de suite, pendant tout Tarticle qui - était^ ma foi^ un des plus réussis qui soient sortis de cette plume alerte.

Si le souvenir du monsieur à qui il ri est rien arrivé m'est revenu à la mémoire à propos de M. Henner, c'est qu'il rentre assez, pour ce qui est de sa vie, dans la catégorie banale.

Piocher, encore piocher, toujours piocher, ne constitue pas tin . bilan d'existence bien varié.

Et poyrtant l'artiste a conquis une notoriété assez importante et assez légitime pour qu'il nous soit impossible de passer son nom sous silence dans la série que nous avons entreprise.

Allons-y donc quand même.

Alsacien alsaciennant, M. Henner appartient à une famille rustique, et il a conservé de cette origine quelque chose d'agreste qui est la note caractéristique de son individualité.

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li semblerait que le paletot le gêne encore parfois, et qu'il endosserait une blouse avec un soupir de soulagement.

De même de sa conversation, qui d'ailleurs ne saurait encourir le reproche de bavardage ; car il ne cause qu'avec ses intimes, et lorsqu'il y est pour ainsi dire entraîné.

Sans éclat, sans recherche d'esprit, cette conversation n'en a pas moins une certaine saveur de sauvageon*

M. Henner ne recule pas, si on l'interroge, . devant l'expression sinon brutale, du moins très-franche de ses opinions, qui sont ellesmêmes très-intransigeantes.

Pour lui, la simplicité, c'est l'art même.' Mais entendons-nous. •• la simplicité de conception secondée par la sûreté d'exécution.

Corrège est son idéal.

On pourrait plus mal choisir.

Cette rusticité d'allures n'empêche pas

cependant M. Henner de savoir conduire sa barque au mieux de ses intérêts.

Un confrère l'avait surnomaié le Malin du Danube.

Le mot est drôle. Il n'est pas ji^ste, caf cette qualification de malin supposerait que M. Henner étudie des nianœuvres habiles pour arriver.

La vérité est seulement qu'ail s'applique à ne pas faire de fautes de conduite qui puissent entraver son avancement.

Il y a une nuance importante : celle qui sépare Tattaque de la légitime défense.

Je n'ai pas à vous apprendre que le peintre a suivi la voie la plus hiérarchique pour parvenir à a réputation.

Il fut prix de Rome.

Depuis lors il a emboîté le pas à ceux de ses prédécesseurs qui marchent dans la route qui conduit de Técole au fauteuil académique.

Le trajet n'est qu'une question de temps*

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lorsqu'on ne fait pqs de zigzags buissonniers.

Et les zigzags ne sont pas du tout dans le tempérament paisible de M» Henner.

Il a cette placidité qui passe dans les veines, à mesure que la bjère passe dans restomac.

O houblon 1 puissant sédatif! ...

Âmi-€hemin entre quarante et cinquante, M. Hennern'a pas de prétentions coquettes. £t il a raison y car jamais la tr9.nsformation la plus experte ne parviendrait à faire de lui un petit gommeux.

Un Adonis non plus.

La tête est bizarre et comme fabriquée à la pointe du couteau dans une pomme de canne par un de ces pâtres de la Forêt-Noire dont il est quasiment originaire.

Le nez surtout demanderait une étude approfondie.

II a des creux et des saillies, des vallons et des collines qui en font presque un moulage géographique.

L'œil est sympathique et bienveitlant. .• sans effuëion.

Le satané houblon est toujours là qui calme les élans.

Une barbe de couleur indécise complète le signalement.

M. Henner habite sur la place Pigalle un atelier qu'ornent des tapisseries de valeur et quelques vieux meubles authentiques.

Le juste nécessaire pour que ce soit assez, sans être trop.

Un équilibré, M. Henner.

Cela se voit, n'est-ce pas, dans sa peinture où toujours la part faite à l'audace est compensée par les concessions faites au traditionnel.

C'est même là ce qui fait qu'il lui arrive d'exposer dans la même année des toiles qui semblent protester l'une contre l'autre et qu'on ne croirait jamais sorties du même pinceau.

Par exemple, sa Madeleine et son portrait de la Dame au parapluie.

On connaît la formule :

Sur des sujets anciens faisons des vers nouveaux,

à laquelle répondit celle-ci :

Sur des sujets nouveaux faisons des vers antiques.

M. Henner pencherait plutôt pour le second système.

Il comprend quMl faut vivre avec son temps, et que le classique nourrit mal son homme.

Mais en même temps il ne saurait se résoudre à entrer dans la voie de la fantaisie.

Lorsqu'il entreprend un portrait, par exemple, vous le tueriez plutôt que de le décider à le traiter à la façon de Garolus Duran.

H y mettra un parapluie, parce qu'enfin la note moderne est indispensable.

Mais ce parapluie aura de la tenue comme un sceptre.

Je ne prétends pas condamner cette théorie.

Il y en a tant qui poussent l'art vers le débraillé et l'insensé qu'on est heureux de trouver des poignes robustes pour tirer à reculons et empêcher la dégringolade.

M. Henner est une de ces poignes-là.

Si quelqu'un mérita jamais la qualification de talent solide y c'est lui.

Solide parfois jusqu'à en devenir massif.

Mais que celui qui est sans défauts lui jette le première pierre.

Lorsque vous faites l'ascension du mont Blanc, vous trouvez, à mi-montagne à peu près, une sorte de refuge qui est la limite (}es excursions honnêtes et modérées.

C'est là que s'arrêtent les ascensionnistes qui n'ont pas au cqBur la passion frénétique et téméraire.

On appelle, je crois, ce point les Grands Mulets.

M. Henner est un talent qui cherche à monter.

Mais jamais il ne grimpera jusqu'aux cimes extrêmes, jusqu'aux sommets du genre.

Sa peinture, ce sont les Grands Mulets de l'art.

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