‹ Les coulisses artistiquesChapitre 4 sur 27 · DAUBIGNY · texte numérisé non relu

DAUBIGNY

— Quel âge avez- vous? demandait-on un jour à celui que l'unanime sympathie avait surnommé le Père Corot.

— Moi, mes enfants, j'ai bien plus vingt ans que vous.

Et il avait raison.

C'était «ne rude génération que celle qui produisit^ cette phalange de vieillards à la verte énergie, dont Dumas père disait :

— Noos ^sommes les Invincibles du temps.

Daubigny en pourra dire autant, lorsque

quelques années de plus se seront accumulées sur son iront, si Ton en juge par la façon dont il tient dès à présent tête à son extrait de naissance.

Ce document, au dire de Vapereau, certifie que Daubigny est né en 181 7.

La barbe et les moustaches qui grisonnent, quelques rides qui accentuent l'énergique figure de l'artiste, semblent être de l'avis de Yapereau.

Mais autrement, qu'elle est vivace cette physionomie maigre et ardente où pétille un satané regard au picrate ! . . .

Quel démenti surtout infligent à \ Art de vé-

rifier les dates ^ la mobilité de ce tempérament toujours en éveil, la chaleur de conviction qui anime le maître aussitôt qu'on a mis la conversation sur son art bien-aimé !

Alors il se métamorphose et ses cheveux^ bientôt blancs, ont l'air d'être fleurs de printemps et non pas neiges d*hiver.

C'est encore Dumas père qui, un jour de grande gelée où il se promenait en simple petite redingote, rencontra un ami.

— Comment, d'un temps pareil, si légèrement vêtu ? exclame l'ami surpris.

— Mon cher, je ne m'aperçois pas de la température... je me chauffe à moi-même.

Daubigny, au moral, pourrait en répondre autant.

11 est de ceux qui se chauffent à euxmêmes, de ceux chez qui le foyer intérieur ne s'éteint jamais.

Notre plus ^grand paysagiste vivant (c'est mon opinion, et je la partage, comme dit Câline), prend ses quartiers d'hiver en plein pays galant, rue Notre-Dame-de-Lorette.

Vous voyez cela d'ici?... La maison à la grille verte, à droite en montant.

Parisien de naissance (il y en a encore quelques-uns !) il tient à son vieux Paris natal, et même à l'heure où, chaque année, il prend son

vol pour aller revoir ses amis les arbres et ses amies les rivières, il ne s*éloigne que de façon à avoir toujours le faubourg Montmartre sous la main*

Non pas que je vemlle faire passer Daubi-* gny pour un bçulevardier, la plaisanterie serait trop inviuisemblable I Ltti« le sincère rustique^ lui qui ne vit vraiment qu'en compagnie de la nature I

Mais, par cela qu*il aime la nature pour elle-même^ il n'a pas besoin, comme les po-* seurs du genre, de s'en aller cherober bien loin oe que notre France, si belle et si mal connue, donne smns compter : le pittoresque réeh tement artistique^ le pittoresque accessible à rinterprétation.

DaubHSny, pour trouver les admirables mo^ tifs qu'il traduit avec tant d'éloquente simpti^ cité» ne s'amuse pas à courir les quatre coins du mottde.

iN^ FigureahYoos, me racontaii^il en riant,

que mon dernier voyage un peu lointain a été un voyage en Italie... Je n'en ai rapportéqu'un croquis. C'était une étude de plantain prise aux environs de Naples... Eo rentrant chez moi, à Âuvers, je me suia aperçu que te pareil avait poussé en mon absence devant ma porte. . . Il arait l'air de me dire : « Ingrat!... Pourquoi nous quittes-tu?... » J'ai compris— ' et je ne voyage plus qu*au petit cours sur l'Oise ou la Seine.

Ces circumnavigations sont une des particularités les plus bizarres de la vie de Daubigny.

Tous les ans, pendant un mois ou ^x semaines, il s'embarque aveo son fiis Karl (un gaillard dont la solide peinture prouve que bon sang ne peut mentir;, compagne, et les vojlà parti k eux appartenant, pour les taisistes.

On couche dans le bateai

nagé, ou Ton met pied à terre pour gagner l'auberge d'un village dont on a été le Christophe Colomb.

Au hasard du hasard ! Quelquefois on couche dans un lit. D'autres jours il faut se con* tenter d'un tapis de billard pour sommier élastique.

Bast!... On en a vu bien d'autres.

Et le lendemain on regagne le navire pour rire^ qui, voile au vent, s'en va en quête de nouveaux sites.

Dès que l'œil de Daubigny a découvert un effet imprévu de paysage, stoppe !

Il prend un panneau de bois et, en une demi-heure, du bateau même, il a enlevé la chose avec sa furia de pinceau.

Rien de plus intéressant que de passer en revue ces impressions de voyage peintes au jour le jour. 11 y a là des merveilles.

Cette année, notamment, Daubigny a rapporté de vraies richesses.

Au retour, il vous empile tout cela dans un coin, jusqu'au moment où^ feuilletant en quelque sorte sa mémoire, grâce à ses croquis, il fera revivre l'impression dont il a pris pour ainsi dire Tempreinte.

Son atelier de Paris est tout entier tapissé de ces études. Il y en a plus de mille sur les murailles.

Et ce n'est là qu'un dixième des archives du paysagiste.

Là bas aussi, dans ce coin, voilà d'autres esquisses. . .

Prenez garde, derrière ce chevalet vous allez vous heurter à une troisième réserve.

Ainsi partout.

Je le trouve charmant cet atelier qui s'est bâclé à lui-même sa toilette^ sans accessoires, sans ornements extérieurs, sans mise en scène.

Rien que l'art se faisant les honneurs de chez lui.

A Anvers, Corot, qui était pour Daubigny un

sincère ami (ils avaient trop de talent tous les deux pour être rivaux), Corot a décoré magis* tralenient une partie de la demeure de son fidèle camarade.

A Paris, Daubigny peut dire comme Médée i

Moi seul, et c'est assez I

Ou plutôt non, il ne le dirait pas, il est trop modeste.

Mais las autres le pensent en inspectant cette étonnante collection de souvenirs à Thuile*

Un panorama en chambre dont chaque bribe rappelle à Tartiste une étape de sa vie.

J'ai dit la verdeur du maître ; j'ai dit son ab* sence de pose.

Il faut le voir, le béret bleu sur le chef, ayant aux dents sa vieille pipe qu'il rallume

vingt fois par cinq minutes, tandis qu'il vous parle.

Une fière pratique qu'a en lui la compagnie des allumettes!...

Il faut le voir... Et un coup d'œil suffit pour deviner derrière ce grand talent un cœur chaud, sympathique à tous et encourageant pour les jeunes.

Parbleu I puisqu'il en est toujours I . . .

Il Kl. ^-rf'"-'*"^ -^^~—

FEYEN-PERRIN

La peinture est comme la politique. Elle a ses droitiers et ses gauchers.

Deux camps séparés... par la Seine, dont la rive droite est habitée par les uns, tandis que la rive gauche est colonisée par les autres. L'école de la nouvelle Athènes et du quartier des Martyrs d'un côté; de l'autre, l'école de la rue de Fleurus et du quartier Notre-Damedes-Champs.

Feyen-Perrin est un droitier... toute politique à part; car je crois qu'au contraire (et je

Ten félicite) ses opinions le catalogueraient du côté opposé.

Cocher!... Il, boulevard de Clichy!...

Nous y sommes!... En effet, voilà bien Faspect d'une maison à fréquentations artistiques.

Une vaste cour avec un bout de verdure, puis, au fond, ces grandes diablesses de fenêtres qui disent à la lumière :

— Entrez donc !... vous êtes chez vous !

Si vous aviez gardé le moindre doute à ce sujet, des cartes de visite, incrustées sur les portes à chaque étage, vous renseigneraient définitivement.

Tout pour le pinceau ou le ciseau.

Ici l'atelier de Diaz, dont nous entre-bâillerons la porte un autre jour...

Lk, l'atelier du sculpteur Sarah Bernhardt... Oui^ Sarah Bernhardt de la Comédie-Française!..; Un rude petit piocheur, allez, que cette femme-là !.«. Dès que les répétitions lui

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laissent une minute de libre^ craci elle accourt saisir l'ébauchoir et vous fourre hardiment ses mains mignonnes en pleine terre glaise»

Avec cela bon camarade s'il en fut..» Tout à fait du bâtiment, quoi I . . .

Mais je fais Tescalier buissonnier^ si je ne m'abuse.

Grimpons encore*., grimpons toujours.

Comme peintre et comme frileux, Feyen-Perrin s'est rapproché du soleil le plus qu^il a pu.

Drelin ! . . . drelin ! . . . On ouvre. Nous pénétrons. Mille pardons^ mais nous éprouvons tout d'abord le bonheur de reprendre haleine sur un divan.

Justement en voici un qui nous tend ses coussins. Merci, meuble ingratement délaissé^ ô toi que le canapé bête et incommode ont si injustement supplanté^ mais qui as trouvé un refuge suprême dans les ateliers où le travail rend si gourmand de far niente.

Merci, mon vieux ; car tu es et resteras sans

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rival^ ô divan, lit sur le pouce^ sur lequel tour à tour la paresse est à l'aise pour s'horizontaiiser, Tamour pour luncher, la songerie pour rêvasser en suivant les méandres bleus de la fumée qui monte en valsant sur la pointe de la cigarette...

Si nous commencions maintenant^ avant d'inspecter ses œuvres, par regarder le maître du logis.

Buffon, ô vénérée ganache^ une fois par hasai*d ta fameuse formule a raison ici.

— Le style^ c'est l'homme^ as-tu dit.

Feyen-Perrin est bien en effet le personnage de sa peinture. Ses enfants ressemblent à leur père.

Le charme saisissant de ses tableaux, c'est par-dessus tout la vague mélancolie, le sentiment trouvé sans être cherché, l'accent qui pénètre ; c'est, quoique notre ami Théodore de Banville proteste contre l'assimilation , l'aliance fraternelle de la peinture et de la poésie ;

de la peinture qui passe par les yeux pour aller au delà chercher la pensée.

Or Feyen-Perrin répond exactement luimême à ce signalement.

Grand, mince, d'aspect un peu indolent, avec de longs cheveux noirs qui retombent tout droit.

La figure, au teint bistré, s'éclaire de deux grands yeux doucement tristes, dont l'expression velouté un sourire penseur.

Le nez, aux narines vivement relevées, a des froncements qui rappellent les faunes.

Il y a aussi, et beaucoup, de l'Italien, dans ce type bizarre d'homme de l'Est. Car Feyen- Perrin est tout ce qu'il y a de plus Lorrain... Un Lorrain qu'on prendrait pour un pifferaro, s*il avait une cornemuse sous le bras.

A ce point qu'un jour, comme il montait l'escalier dans une nouvelle maison qu'il habitait depuis peu de jours, un confrère, qui ne le connaissait pas, crut voir un modèle napoli-

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tain qu'on lui avait annoncét et voulait absolument forcer Feyen à se déshabiller pour lui exhiber son torse.

Au surplus, si vous tenez à être complètement renseignés sur la tête de Tartiste que Dous avons rhonneur de vous présenter! deux moyens s'offrent à vous.

Le premier, c'est de prendre le train et d'aller au palais de YersailleSéi. -*^ pas pour entendre vociférer nos honorables» non I «-^ mais pour aller au musée du château regarder le Bonaparte qui figure dans un tableau d'Yvon.

Ce Bonaparte, c'est Feyèn-Perrin qui Ta posé.

Si la promenade vous p^.ratt trop longue, j'ai votre affaire tout de même* Acheminezvous tout simplement vers la salle Ventadour, et, sur le rideau^ regardez le grand jeune homme du premier plan^ aux cheveux flottant sur les épaules.

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C'est eDCor^ Feyen-Perrin, mais cette fois peint par lui-même... il y a un certain nombre d'années.

Ge rideau (caprices étranges de la destinée) joua même un rôle décisif dans la vie du peintre.

Vous allez voir comment

En ce temps-là , plus riche d'espérances que de réalités, il piochait le classique, et con courait, comme tout le monde, pour le prix de Rome,

C'est vous dire qu'il vous alignait comme un cabanelliste quelconque ses bonshommes poncifs et monotones.

Mais son tempérament franchement original ne cherchait qu'une occitôion de s'évader de la banalité. .

Cette occasion se présenta sous la forme d'un impressario qui proposa à l'artiste de lui peindre une nouvelle toile pour la salle des Italiens.

Vive Dieu I C'était un prétexte à audaces.

Comme il le saisit !

Pouvoir donner carrière à son imagination I Travailler selon sa fantaisie, loin de la férule des magisters de l'école !...

Feyen-Perrin se mit ardemment à l'œuvre et fit ce remarquable morceau que vous voyez encore et où tant de qualités s'affirmaient, à travers quelques défauts d'exubérance et d'inexpérience.

'Dans son empressement à accepter la proposition, Feyen-Perrin avait oublié deux choses ; savoir ce que cette page lui rapporterait et se demander ce qu'elle pourrait lui

coûter.

Ce qu'elle lui rapporta î. . .

Un bon procès, grâce auquel il parvint, non sans peine^ à se faire payer trois cents francs. Il y avait eu cinq cents francs de frais !

Ce qu'elle lui coûta ? Sa carrière classique, "ïl y eut un toile dlr^dignation à l'École contre

le téméraire qui faisait des infidélités à la muse de r Ennui.

Mais comme le proverbe a raison d'assurer qu'à quelque chose malheur est bon !

De là date Témancipation du talent de Feyen-Perrin.

Il allait donc pouvoir être lui-même !

Vous savez comme il y a réussi.

Après avoir tâtonné encore un peu et pataugé quelque temps dans Xç^s grandes machines^ il avait trouvé la vraie voie, celle où il a toujours depuis lors marché d'un pas ferme, allant toujours en avant.

Ses paysannes, comme ses pêcheuses, ont cette saveur de sincérité qui est en art le premier des mérites.

Elles ont aussi, comme je le disais, avec, Tattrait d'une couleur sobre et vibrante . à la fois, une poésie personnelle et intime.

Ce pinceau, plein de souplesse,. ne s'enfeVme d'ailleurs dans aucune spécialité.

11 VOUS fera une année un portrait de femme au charme pénétrant, comme celui de la jeune fille à la robe noire ; ou un portrait d'homme énergique comme celui du général Billot, si apprécié au dernier Salon.

Feyen-Perrin réalise ce problème trop rare-^ ment résolu :

— Avoir sa note à soi, tout en étant un clavier.

Uété il s'en va à Cancale prendre sur nature ses croquis, où l'on hume pour ainsi dire les senteurs marines.

Quand il inventa dans ces parages un petit village où aucun pied parisien ne s'était posé, on lui louait une chambre six francs par mois,

Mais tout se découvre.

L'an dernier, un bon paysan lui a dit :

— Ah çà, mon gaillard, il paraît que vous n'êtes pas un pauvre malheureux, comme je le croyons, et que vous gagnez gros à faire vos bêtises de barbouillages !«.. Je n'pouvoos

plus vous laisser votr'chambre à moins de vingt francs... Ah! mais...

Terrible, le bon paysan !

L'hiver, Feyen-Perrin rentre à Hatelier où, faute de pouvoir arpenter les dunes et les falaises, il fait de l'exercice en jouant au bilboquet.

Mais quel bilboquet I La boule pèse quinze kilos I...

Le Feyen maigre et plein de morbidease^ qui semblerait vouloir défaillir à la moindre fatigue, vous manie cela comme une plume.

Je gage que cet air maladif qu'il vous a n'est qu'un truc habile pour désarmer les jaloux qui convoitent toujours la place des autres au soleil.

Quel bon tour il leur joue ! . . . Il fera espérer ses envieux pendant quatre-vingts ans, ce vaillant dont le tempérament a trouvé cette spirituelle formule :

— Être un chêne et avoir l'air d'un roseau l

VETTER

Les habitants du faubourg Saint-Denis, — parages de la rue Lafayette^ — voient tous les matins passer, avec une régularité chronométrique, un monsieur qu'un chien tient en laisse.

Le chien a Tair de faire absolument du monsieur tout ce qu'il veut. 11 suffit à Tun de tirer un peu la corde pour que l'antre s'arrête immédiatement ; il suffit d'un signe pour qu'il se remette en marche.

On sent que l'homme est bien complètement la propriété du quadrupède.

Par instant même, le griffon, sévère mais injuste, abuse de son pouvoir despotique et se met à aboyer des reproches tout à fait immérités.

Le passant n'en courbe pas moins la tête avec résignation, d*un air qui semble dire :

— Que voulez- vous I II est mon maître !

Or, ce passant en possession de toutou, regardez-le un instast^ et vous apercevrez tout de suite que vous êtes en présence de quelqu'un.

Sa tête, en effet, a la fière allure d'un Van- Dick, dont elle rappelle vaguement le portrait dé Charles 1^.

Mêmes moustaches grisonnantes au léger retroussis, même barbiche afSlant le bas de la figure, d*un dessin très-fm.

Le nez ferme en sa ligne est surmonté de deux yeux d'une énergie et d*une loyauté toutes particulières^ de ces yeux qui regardent bien en face, qui ne dissimulent rien et qui semblent dire :

— Comme nous ne faisons rien que de droit et de franc, nous tfavons jamais besoin de fermer la fenêtre.

Des sourcils en broussaille, et une forêt de cheveux dans laquelle les années n'ont pas fait de coupés sombres, complètent un ensemble vraiment sympathique.

J'ai l*honneur de vous présenter Jean-Hégésippe Vetter^ un Alsacien, pour qui la France a opté depuis longtemps, un maître peintre, un de ceux qui ont trouvé le secret de faire grand en faisant petit.

Toujours guidé par son possesseur à quatre pattes, voilà qu*il regagne, sa promenade matinale accomplie, Une des maisons du faubourg Saint-Denis déjà nommé.

Ahl dame! c'est que Today (le nom du chien) n'entend pas que son artiste flâne !

— Au travail^ monsieur, et tout de suite !..* Ouahl ouah!..i Plus vite que ça> s*il vou»

plaît l.i. Ouah !... ouah !... ouah!...

Vetter obéit. Le chien se déclare satisfait et s'en va se blottir dans un coin de l'atelier en ne perdant pas l'artiste de vue, comme pour s'assurer qu'il ne fait pas le pinceau buissonnier.

Plus tard il lui accordera, à titre de récréation, la permission de jouer à la balle avec lui. Mais il faut qu'il commence par gagner ce plaisir.

L'atelier de Vetter est un at^ier de bonne roche. Pas de clinquant : des tapisseries sévères^ d'austères bahuts dans lesquels est empilé un véritable magasin de costumes.

Pourpoints, manteaux de satin , culottes à canon, robes Louis XIV, collerettes, fraises, bottes à entonnoir. . .

Un musée rétrospectif de la toilette.

Ceci atteste déjà le soin consciencieux et l'étude intime. Je vous dirai tout à l'heure jusqu'où ce soin et cette étude sont poussés par Vetter.

Jetons auparavant un dernier coup d'œil autour de nous.

Deux magnifiques portraits^ grandeur na^ ture, Tun représentant la mère^ l'autre la marraine de l'artiste^ sont là démontrant que, sMl lui plaît de s'éloigner de ses dimensions ordinaires, il n'est nullement gêné par cette excep • tion et sort vainqueur de Tépreuve.

L'un de ces portraits, avec son effet de lampe et sa puissante construction, serait signé Rembrandt que personne n'aurait envie de s'inscrire en faux.

Çà et là des croquis ou des reproductions des principaux tableaux de Vetter, ou bien encore des esquisses données par des confrères.

L'une d'elles, une charmante tête de femme, est de Steuben, son professeur.

Particularité : Vetter s'est fait, sur une des fenêtres de. son atelier, un parterre au quatrième étage. Il a planté non-seulement des fleurs, mais des arbres. Les voisins montrent

la croisée aux visiteurs et l^appellent le Bois Vetter.

Un de ces jours, Vetler est capable d'y trouver des lapins de garenne.

Je m'inscris pour la première chasse. L'iflustre Today sera de la fête.

Ce qui est plus particulier enôofe que le bois en chambre que s'est offert Vetter, c'est la modestie profondément sincère de cet homme de talent.

Si profondément sincère qu'elle va jusqu'à une demi-sauvagerie.

Vous lui faîtes un corfipliment rapide sur un de ses tableaux^ il commence à vous regarder en fronçant le sourcil. Vous insistez. Il roule des yeux avec colère. Si vous lui dites (ce qui est l'expression de la vérité) qu'il à fait une belle chose^ il grince des dents.

Ne prononcez pas le mot chef-tfœuvre^ il vous sauterait à la gorge et vous ferait un mauvais parti.

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J'avoue que moi-inême je ne suis pas trèsrassuré en écrivant ces lignes., et que, pour détourner son courroux, j'aurais presque envie de faufiler entre les éloges un petit bout d'éreintement qui ferait office de paratonnerre.

Mais tant pis, ma foi ! Ma conviction avant tout ! Je ne saurais dire que ce que je pense.

Et je pense que Vetter est du très-petit nombre des élus dont les toiles vivront par delè notre génération,

Ce sera justice d'ailleurs, si Ton donne quelque crédit au vers :

Le temps respecte peu ce que l'on fait sans lui.

Nul ne pioche plus ardemment un tableau que l'auteur de Molière chm Louis XIV, une des perles du Musée du Luxembourg, de Molière trouvant le sujet du Bourgeois gentilhomme ^ôm Mazar in, du Bernard Palissy,..

et autres.

11 m'a été donné de voir tous les travaux

préliminaires qu'il s'était imposés pour son dernier tableau : La fuite en Egypte. Pour chaque personnage, il avait fait 'jusqu'à douze ou quinze études sur le nu. Pas un mouvement qui n'ait été cherché de dix manières différentes, pas une ligne qui n'ait été méditée et préméditée.

Nous voilà loin des procédés sous-jambe de certains pacotilleurs qui usinent l'art et ne pensent qu'à faire face aux commandes.

Les pères Coupe-Toujours de la peinture...

y compris les galettes.

Vetter ne se soucie pas de la question commerciale. Il passera un an, s'il est besoin, sur son œuvre •

— Il ne suffit pas de pondre, me disait-il un jour, il faut couver.

Et pourtant (bizarre contradiction du hasard), ce désintéressé fut un des premiers qui atteignirent un haut chiffre de vente.

Vous vous rappelez l'émoi du bourgeois lors-

qu'on raconta que son Palissy avait été acheté 25,000 fr. ?

Cela semblait énorme alors.

C'est une misère maintenant à côté des tableaux...

(Àir des Tziganes.)

A trois cent mille, A trois cent mille, A trois cent mille cinquante I

Au dernier Salon Vetter avait un Raffiné. Il achève en ce moment un bijou intitulé : la Lettre y que vous ne verrez pas, au palais de rindustrie, l'Américain qui l'a commandé ayant emporté sa proie.

Une dame de la cour de Louis XIII déchiffrant un billet d'amour que quelque beau seigneur lui glissa, tout à l'heure, dans la main au sortir de la chapelle.

Les étoffes sont prodigieusement belles.

Mais, garde à moil... Vetter m'étranglerait si je continuais sur ce ton et Today qui est à Tunisson montre déjà ses crocs en fronçant les babines.

Un mot peint d'homme.

Un article avait paru qui rendait justice à ce vaillant. Deux jours après il rencontre le jour;ialiste et, lui serrant la main :

-r-Vous ne savez pas le plaisir que vous m'auriez fait, si vous aviezdit cela d'un de mes amis!

Eh bien ! c'est être trop peu de son époque & la fini Vivre ainsi dans son coin (le bon coin pourtant !) c'est laisser passer les médiocrités ambitieuses et toutes les coteries intrigantes.

Balzac disait un jour :

— Je cherche à tenir le plus de place que je peux dans la littérature, afin qu'il en reste le moins possible pour les imbéciles.

Balzac avait raison.

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