A. VOLLON
Nous voici revenus dans ces parages du boulevard Clichy, que nous avons visités déjà, et qui sont un rendez-vous de noble compagnie artistique.
Antoine Vollon, un des plus puissants pétrisseurs de couleurs que possède notre époque, habite au numéro 25 une maison dont il est le propriétaire.
Nous avons déjà eu assez de fois occasion d'expliquer comment les mots artiste et pro-
priétaire ont cessé de s'étonner (^uand ils se trouvent réunis.
Nous n'insisterions dpnc pas sur ce détail, s'il n'empruntait aux commencements du peintre un intérêt exceptionnel. C'est le point de départ qui rend plus curieux le point d'arrivée.
Si jamais on a pu dire de quelqu'un qu'il était l'enfant de ses œuvres, c'est de Yollon.
Savez-vous quel fut son premier ouvrage?
Oh ! une peinture qui» du premier coup, jouit d'une incomparable publicité; qui, du premier coup, passa sous les yeux de je ne sais combien de mille spectateurs !
Son premier ouvrage fut.. . les numéros sur fonte émaillée des maisons de la bonne ville de Lyon, sa patrie !
Employé dans une fonderie, il débuta par cette belle couche de bleu azuré sur laquelle se détachent les 1, les 2, les 3 chargés de guider le passant en quête d'une adresse.
Il tâtonna encore ainsi pendant quelque temps^ piochant avec énergie pour gagner le pain quotidien, faisant de la bijouterie, puis de la gravure. Mais déjà sa vocation se dessinait.
' En dehors des heures qu'il consacrait au labeur nécessaire, il trouvait moyen de manier le pinceau, d'inspiration, sans avoir reçu de leçons de personne.
C'est celuirlà qui aurait le droit* de revendiquer vraiment la formule dont je ne sais quel poseur se parait dans un livret du Salon et de se dire élève de la nature !
Le professeur, c'était son œil observateur.
L'élève, c'était sa main déjà habile. Si bien qu'en 1857 il exposait à Lyon des Pierrots.
L'événement parut de mince importance et les annales artistiques n'en font pas mention. Mais bientôt Yollon devait marcher au pas de charge dans la voie du succès, qu'il n'a plus quittée depuis.
En 1859» il arrivait à Paris, pas tout à fait en jabots, comme les célébrités légendaires ; mais bien peu s'en faut.
Le démon de Part s'était emparé de lui, il lui appartenait dès lors tout entier.
Qu^importaient les privations? On trouvait toujours quelque brocanteur pour acheter, à n'importe quel prix, les dessins et les croquis que Vollon enlevait avec une fougue infatigable.
Une fois il donna à un revendeur vingt de ces croçuis contre une table à couleurs.
La table valait dix francs. Chacun des croquis a été, depuis lors, coté mille francs au mpinsp
A ce propos, une anecdote bien typique.
Un matin (à Tépoque où il commençait à percer), Vollon vit arriver chez lui un des marchands de bric-*à,- brac avec lesquels il avait jadi$ négocié des trocs du genre de celui dont je viens de parler.
Le bonhomme avait l'air furieux.
— Me reconnaissez-vous? s'écriâ-t-il en entriant.
— Certainement.
— Eh bien, vous m'avez volé.
— Hein?
— Oui, volé ; car vous ne m'avez pas dit que vous aviez du talent et que vous deviendriez célèbre!...
Est-ce beau ce cri da cœur !
Et comme Vol Ion regardait son homme d'un air assuré :
— C'est abominable! poursuivit l'autre.
Vous êtes cause que j'ai lâché pour rien des études de vous, qu'un de mes confrères revend maintenant des prix fous.
Il fut impossible de faire comprendre au digne commerçant que le voleur c'était lui.
En 1 863, toutefois (il paraît que c'est le lot de tous ceux qui ont l'étincelle sacrée), les tableaux de Vollon étaient encore refusés au SaIo:i.
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De même en 1864.
Su revanche, six ans après, en 1870, il faisait partie de ce jury qui naguère repoussait ses toiles avec dédain.
N'est-ce pas qu'ils sont amusants les retours d'ici-bas I...
A l'heure qu'il est Vollon est de ceux dont on dit, avec raison, qu'ils vendent ce qu'ils veulent.
Les amateurs et les marchands assiègent la porte de son atelier, — dans lequel nous allons pénétrer, tandis qu'ils font antichambre.
Un bien étrange assemblage de richesses et de sans-façon que cet atelier tout personnel.
L'indépendance fantasque de Yollon y éclate dans le moindre détail.
Ici une admirable chasuble du XYP siècle toute brodée en or fin repose sur un chaudron noirci par un long usage.
Là une vieille pipe culottée se prélasse sur im bahut dans lequel sont enfermées les pièces d'argenterie les plus rares.
Car Vollon est un collectionneur passionné qui ne sait pas se marchander une fantaisie.
Très-connaisseur, il ne jettera jamais son dévolu sur un morceau médiocre ; mais, comme on le sait impatient de conquérir le bibelot de son goût, on lui fait payer son emplette en conséquence.
Il est dit que les marchands trouveront toujours moyen de l'exploiter sous une forme ou sous une autre I
En dehors des collections dont nous venons de dire la beauté^ j'aperçois à h muraille un remarquable Géricault (un Trompette de cavalerie) j puis de bien curieuses peintures de Carpeaux (entre autres un portrait de Vollon, enlevé en une heure par le regretté sculpteur qui fut son ami) .
A propos de sculpture, c'est un des soucis du peintre que de s'entourer de plâtres d'après l'antique. On se croirait presque chez un sta^ tuaire.
Vollon, qui désire passionnément faire de la figure^ cherche dans l'étude les secrets du relief humain et du mouvement anatomique.
A ce point que c^t été il travaillait à une toik que vous admirerez au Salon, une splendide pêcheuse^ grandeur nature, suivant , la main fièrement campée sur la hanche, le bord de la mer.
Soudain, au moment de peindre le pied, je ne sais quel scrupule le prend.
Yoilà qu'il saute en chemin de fer (c'était à Puy, près Dieppe, qu'il peignait), et s'en vient à Paris rien que pour acheter un pied d'écor;^ ché^ avec lequel il retournait là-bas dans la nuit même.
Cet exemple vous dit si Vollon est consciencieux.
Jamais la préoccupation du gain n'a été pour lui en ligne de compte. Un tableau est achevé. L'amateur qui cjoit le couvrir d'or l'attend. N'importe I
Si à la dernière minute Vollon n'est pas satisfait, il prend le couteau à palette et d'un seul coup détruit l'œuvre.
Il a procédé ainsi tout récemment pour une composition de quarante-deux figures qu'il a effacée au moment de la signer.
Ceci , avouez-le, n'est pas le fait d'un artiste ordinaire et mercantile?
Vollon, d'ailleurs, est l'originalité en personne ; l'originalité sincère et sans pose, l'originalité naïvement bizarre.
Voyez sous son inamovible chapeau rond, voyez, au milieu de sa barbe touffue, la bonne figure souriante. Elle vous annonce un brave et vaillant cœur.
Les yeux bleus sont tout remplis de bienveillance. C'est la simplicité même et la droiture aussi.
Seulement vous avez devant vous l'être le plus candidement fantasque de la création.
Vous êtes de ses bons amis. Il est heureux
de vous voir^ mais là tout à fait heureux. N'empêche qu'il restera parfois trois ans sans vous donner de ses nouvelles.
Vous vous promenez avec lui. Il vous dit :
— Attendez une minute... j'entre allumer un cigare.
Vous attendez et... vous ne le reverrez que si le hasard vous le fait rencontrer en 1878.
11 lui arrive de vouloir descendre de son atelier à son appartement qui est au premier pour chercher n'importe quoi.
Dans ce parconrs de vingt-cinq marches une idée lui traverse la tête. 11 gagne la rue... et en vareuse part pour un voyage de six mois.
Mais impossible de lui en vouloir. Il est si cordial et si vrai dans son excentricité.
Et puis aussi il a tant de talent! Quelle patte et quelle pâte!. .. Comme il manie la lumière ! On dirait qu*il trempe son pinceau dedans.
Passîoh particulière : Adore le billard...
À Puy^ il joue parfois avec Dumas ûls un tableau en trente secs.
Et il perd... Parbleu! S'il gagnait il ne serait plus passionné.
Signe plus particulier encore : est arrivé à Tapogée du succès sans avoir d'ennemis.
C'est que la jalousie est réellement forcée de désarmer devant celui qui semble avoir pour devise :
— Après avoir trouvé cent fois comme un maître, chercher encore comme un élève.
GUSTAVE JUNDT
Marius pleurait sur les ruines de Carthage.
Gustave Jundt rit sur les ruines de la Pépinière.
• C'est, en effet^ comme bhante Une célèbre complainte,
Là-bas, là-bàs, tout près du Luxembourg,
Que le plus joyeux des attistes a installé ses pénates^ au 80 de la rue d'Âssas (ci-devant de rOuesl).
Comment a-t-elle cessé d'être à l'Ouest, si elle y était jadis? Mystère! L'édilité a des caprices autocratiques. Inclinons-nous.
Madame Richard, la préposée au cordon de l'immeuble (elle en fait un cordon bleu par ses talents culinaires), est là qui vous attend un sourire sceptique sur les lèvres.
Ce sourire signifie :
— Allons, bon I encore un qui s'imagine qu'on rencontre quelquefois M . Jundt chez lui !
Et avant que vous ayez ouvert la bouche, elle a déjà répondu :
— 11 est sorti !
Quelquefois même elle ajoute en a parte :
— Depuis quatre mois.
L'état chronique de Jundt est en effet, quand il se porte bien, d'être sorti.
Le Benoiton du pinceau !
Avec de la persévérance, toutefois, on parvient à tout même à le rencontrer au logis.
Tenez! d'en bas, j'aperçois sa bonne et
sympathique figure qui nous envoie un cordial bonjour*
Elle s'épanouit bien sincèrement dans une bonne humeur bien franche, cette figure que coupent, comme deux coups de sabre, une énorme moustache blonde et une vaste barbiche de même nuance.
Les yeux du peintre feraient le désespoir des marchands de lunettes. Ils sont tellement rapprochés du nez que, pour lui, il faudrait presque remplacer le binocle par un monocle.
Ces deux yeux-là sont d'ailleurs toujours occupés.
Le premier observe, le second parodie ce que l'autre a observé.
Ce qui fait qu'il y a en Jundt un peintre plein de talent et un humoriste plein de verve.
Le peintre va vous être tout de suite raconté par son atelier .
L'amusant tohubohu 1
Sous un costume alsacien ou breton, sous
une défroque de n'importe quelle provenance, une étude, deux études, trois études, cent études d'après nature !
C'est un musée complet.
L'Alsace, le Tyrol, là Bretagne, l'Auvergne, l'Angleterre, l'Algérie, les environs de Paris, Orsay, Cernay, iMarlotte, Montgeron, y défilent à l'envi. •— Etudes charmantes, primesaulières, claires, que la postérité seule connaîtra.
— C'est pour ma vente après décès, dit-il parfois en riant.
Car je vous ai prévenu que Jundt rit toujours.
C'est sans doute pour que le logis fût en harmonie avec la gaielé. de l'habitant qu'il a choisi cet atelier ouvert à plein ciel, d'où Ton découvre tout le jardin que les folies du van-r dale Haussmann n'ont pu entièrement déshonorer.
Le gazon verdoie sous ses fenêtres, même en hiver. A l'horizon, les belles silhouettes des
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Vieux monuments et les vélocipèdes dô ia civilisation, f^aris ancien et Paris moderne^ avec des oiseaux jaseurs pour familiers } c'est cliarmant.
Jundt est né à la Robertsau, près de StrAs^i* bourg.
Alsacien de cœur, Parisien d'esprit^ Français de patriotisme^
En 1849, il entrait à TatelierDrolling, où il rencontra ces vaillants artistes qui, séparés depuis par leurs tempéraments, leurs succès, leurs travaux, n'en restent pas moins de solides camarades. Parmi eux : Jules Breton, le maître de Courrières; Baudry, ce Vénitien trop longtemps égaré dans Rome ; Maillot, le € chapellier » de Notre-Dame et de Bellèville ; Feyen-Perrin ; Saintin, qui saintimehtaiise \eii Parisiennes; Marchai, qui lui fait parfois lA concurrence; enfin ses compatriotes Lix et Henner, surnommé Qu'est-ce que tu tis.
, Gomme tous ceux qui ont appris sous les
Picot, les Drolling, les Cabanel^ Jundt se crut obligé (pour sa famille peut-être) de concourir pour l'entrée en loges.
Il comprit tout de suite, cependant, quMl valait mieux manger amoureusement la saucisse traditionnelle que de faire semer des oranges à Atalante, ou de frapper Ajax de la « Foudre du Dimanche. »V,ous comprenez que non-seulement il n'entra pas en loges, mais que l'épreuve fut pour lui suffisante.
Sa nature indépendante n'avait rien à faire avec l'école.
Disons qu'il avait besoin d'air !
Drolling mort, son amour de la bonne chère peut-être le conduisit chez Bieimoury.
Puis il prit son vol et fit son premier voyage avec celui qui était connu dans le monde artistique sous le nom du « Père Saal. » Us partirent pour le Tyrol. .
Tous deux étaient doués de même façon, artistes jusqu'au bout des ongles, spirituels,
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musiciens nés, parlant allemand, Tun de naissance, Pautre malgré lui.
Le voyage fut charmant : Saal en rapporta d'excellentes mauvaises études et Jundt Tartde chanter à merveille la tyrolienne.
C'est à cette éqoque qu'il fit à Strasbourg, dans sa famille, la connaissance de Vetter déjà
portraitisé ici.
Une amitié-antithèse I Vetter sévère comme la justice, Jundt indulgent comme le jury !
Ils voyagèrent ensemble en Suisse, et devinrent aussi amis que lés plus célèbres. La postérité dira Jundt et Vetter, comme elle dit : Oreste et Pylade, Thiers et Barthélémy Saint- Hilaire, de Broglie et Antonin Lefebvre- Pontalis.
Plus tard, il visita, avec Schutzemberger, la forêt Noire, chère à son enfance, le duché de Bade, d'où il rapporta ces joyeux croquis qui nous ont valu la Matinée au musée du Grand-- DuCf un mélange d'art et d'humour. Un œil
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raillant ce que Fautre avait étudié, comme je vous le disais. C'est pendant ces voyantes qu'il imagina les premières des charges qui Tont rendu célèbre dans le monde picturant et sculpturant.
C'est là aussi qu'il composa ses premières symphonies pour jo^^n^ soh.
Vous ne comprenez pas? Rien de plus simple.
Sur les dents d'un simple peigne, Jundt imite le hautbois 'à faire pleurer un mélomane.
Préférez- vous un morceau décor exécuté sur la paume de la main? Voulez^vous qu'il miaule du Mozart ou gratte sur la guitare le ïjever du jûur^wn concerto avec chant du coq, bêlements, gloussements, beuglements^ et le reste?*..
Après l'audition de ce dernier morceau, Berlioz, un jour, décerna à Jundt cette mémorable qualification : « Chef d'orchestre de l'arche de Noé. »
Et ses imitations! Que de fantaisie dans
l'exactitude!
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Jundt est, à lui seul, un musée des souverains.
Tour à tour Napoléon III, Victor-Emmanuel i leducd'Aumale s'incarneront en lui.
Au besoin il serait, je crois, le roi d'Araucanie en personne...
Est-il besoin maintenant de rappeler les succès de l'artiste aimé du publie?
Tout le monde sait par cœur V Invitation à la noce, le Premier né et le Baptême^ deux merveilles d'esprit.
Qui a oublié l'épatement comique de ce paysan badois, en présence des appâts incomplets de la Vénus de Miio dans le Dimanche au musée du Grand-Duc; l'adorable Marguerite, sd séduisante, si chastement coquette dans la rosée du matin où elle noue ses blonds cheveux, qu*elle a béduit le jury lui-même; la terreur du casque à pointe, trop spirituellement prédite dans Sàdowa; les Libellules et les Iles du Rhin, ces blondes improvisations.
Et la Chèvre, et le Dimanche matin, et le Denier de sainte Anne qui révèlent, à côté de l'artiste-poête et du fin comique, un maître paysagiste et un coloriste pour qui la lumière n'a pas de secrets.
Arrêtons-nous et terminons par une anecdote qyi prouve que Jundt manie aussi bien la fine ironie que la drôlerie épique.
Il avait vendu à un amateur un de ces champêtres tableaux où il excelle.
Mais voilà que l'amateur lui fait dire en confidence que ce tableau, à cause du sujet, lui paraît bien peu élégant pour figurer dans un salon.
— Qu'à cela ne tienne! répond Jundt; on n'a qu'à me le renvoyer.... j'arrangerai la chose.
Deux jours après il réexpédiait la toile telle quelle à son propriétaire. Seulement au doigt du paysan^ il avait peint une bague avec un diamant énorme.