CHAPITRE ÏX Les Officiers
Le silence de la presse allemande. — Les pli >
NOBLES DE LA NATION. — L NE VOIX d'oLTRE-TOMBE.
— Quelques réflexions sur l'origine des officiers — Relations entre supérieurs et inférieurs. — Quelques exemples frappants. — L'opinion de M. de Bismarck. — Le langage de ces messieurs. — L'officier en civil. — Monsieur l'Ivrog>"e. — Le major et le conducteur du
TRAMAVAY. — Le COMMISSAIRE OFFICIER DE RESERVE.
— Le major et le sous-préfet.
Ici, c'est Lien le cas dédire : Qui ne dit rien consent.
Jai énoncé, dans ma première brochure, toute une série de faits qui n'étaient pas précisément à leur avantage. Eh bien ! pas un seul journal allemand n'a osé rompre une lance en faveur du corps d'officiers.
Au fait, les gazettes ont eu raison de s'abstenir, car elles se seraient lancées dans une aventure d'où elles n'auraient pas pu se sortir et dans laquelle
elles auraient perdu leur latin. Aussi bien que l'Allemagne entière, et même l'ensemble de l'étranger, savent-elles quel trésor nous possédons en la personne de la « Fleur de la nation ».
En citant cette épithète, il me revient à l'esprit une petite pièce de vers, que j'ai lue je ne sais plus où, et dont je ne voudrais pas priver mes lecteurs. La voici dans toute sa beauté :
LES PLUS >OBLES
(d'après Uhland)
Des mœurs très austères, des princesses de Dresde,
Kwiltsch-WrobleAvo, Oldenbourg, Gumbinnen,
De Forbach, l'énamouré bataillon!
Quand je cliante de pareils noms
Je n'ai pas grand'cliose à dire
Pour vous clianter, ô les plus nobles de la nation !
La nation allemande a-t-elle réalisé les désirs que lui exprimait, à l'époque des guerres de l'indépendance, l'auteur des Discours à la nation allemande, le grand philosophe Ficlite? Non, cent mille fois non.
Ce vrai patriote, qui avait reconnu, avec une tristesse profonde, la pourriture dans laquelle se débattait son pays et qui avait suivi, jour par jour, les progrès de cette décomposition, exprimait, sous la forme que voici, son opinion sur la noblesse et l'armée :
(( 11 est vrai, chevalier de la Toison d'or, ô toi qui n'es que cela d'ailleurs, il est vrai, et personne ne le conteste, qu'il serait très désagréable pour toi si le monde perdait subitement le respect de ta haute naissance, de tes titres et de tes décorations
et si tu étais, en effet, réduit un jour à n'être estimé que d'après ta valeur personnelle, si l'on devait t'enlever tes biens, dont la propriété est basée sur des droits contraires au Droit; il est vrai que tu deviendrais le plus méprisé et le plus pauvre cle tous les Allemands, que tu disparaîtrais dans la misère la plus profonde. Mais, pardonne-moi, il ne s'agissait point du tout de ta misère ou de ta longue misère, il s'agissait de notre droit... 11 est vrai. o branche d un tronc noble, que les principes immuables d'honneur, de l'ancienne brave chevalerie se sont répandus sur toi; mais il est tout aussi bien possible que les principes des artifices de l;i cour t'aient été transmis. Nous ne pouvons savoir ni l'un ni l'autre.
» Vois, nous ne ferons pas cette deuxième supposition; mais, en échange, ne crois pas que nous acceptions la première. Va et agis, .^près cela nous te jugerons dapiès toi-même. Qui ne travaille pas ne doit pas manger; ne jugeons pas plus sévèrement le simple bourgeois que nous ne jugerions les- heureux de la vie. s'ils pouvaient travailler.
» A côté de ceux-ci. un état presque aussi redoutable s'insinue dans les monarchies mih'taiies : l'armée. Par la chose même qui rend leur métier si dur, par la discipline rigide et les lois inscrites en lettres de sang, qui en sont les conséquences, ils trouvent leur honneur dans leur abaissement et une compensation dans l'impunité dont ils jouissent pour les fautes qu'ils commettent contre les bourgeois et les paysans.
» Le demi-barbare, le plus brutal croit revêtir, avec son uniforme, l'insigne assuré de sa supériorité sur le pavsan timide et molesté de tous les côtés qui s'estime trop heureux s'il peut s'en tirer au prix de plaisanteries, d'injures et d'offenses.
alors qu'il s'attendait à être frappe par son digne chef.
» Le jeune homme qui a beaucoup d'aïeux, mais d'autant moins d'éducation, considère sa dragonne comme un insigne lui donnant le droit de contempler avec mépris le commerçant, l'homme d'Etat éprouvé, le digne savant qui, peut-être, peut faire mieux que lui, la preuve de ses aïeux. Il croit avoir le droit de le tourner en ridicule et de le fouler aux pieds. J'ajoute que c'est, précisément, celte classe qui cultive de préférence et entretient certaines nobles vertus, que la promptitude et le courage dans la décision, que la franchise virile., l'ornement de notre vie sociale ne se rencontrent plus, pour ainsi dire, en ce temps-ci que chez les officiers ayant une haute culture.
)) Je m'empresse donc d'exprimer mon respect le plus profond à toutes les dignes personnes appartenant à cette catégorie, que je connais ou que je ne connais pas. Mon appréciation générale est basée, en ce cas, non pas sur un plus ou moins grand nombre de faits, mais sur des principes.
» Quand une classe de la société est soustraite aux lois générales et est soumise à une législation particulière , quand les lois de ce tribunal diflerent considérablement des lois générales dictées par la morale et qu'elles punissent avec une extrême sévérité des délits insignifiants aux yeux de l'autre, qu'en revanche elles ignorent des fautes que cette dernière punit avec la dernière rigueur, cette classe offre un intérêt spécial ainsi qu'une morale spéciale ; elle devient un Etat dans l'Etat et un danger pour celui-ci. Quiconque échappe aux tentations d'une telle constitution est un homme d'autant plus misérable, mais il ne contredit pas la règle, il y fait seulement exception. »
Et sous qviel aspect se présentent les cJioses aujourd'liui, exactement un siècle après les deux batailles d'Iéna et d'Auerstadt, dans lesquelles (suivantl'expressiond'unécrivainfortconnu de l'époque) Napoléon I"^ a remporté une victoire facile sur la gentilhommaille prussienne, aussi bête que vantarde, et a jeté par terre, d'un coup de pied, la vermoulure de droit divin de Frédéric-Guillaume 111; dans lesquelles ces pitoyables hobereaux ont lâchement pris la fuite, livré les forteresses et provoqué l'humiliation de Tilsit !
L'état de choses s'est-il amélioré après 1806? A cette question, on peut répondre à la fois par oui et par non; car, après une période passagère d'amélioration, à laquelle elle a dû ses victoires de 1864-1866 et 1870, l'Allemagne va au-devant d'un deuxième léna; les faits suivants montrent que je suis autorisé à faire cette prophétie.
En ce qui concerne la qualité des officiers actuels, l'opinion générale en Allemagne, opinion confirmée par les événements des trente dernières années, est que l'auréole acquise à la suite des guerres de 1864-1866 et 1870 est en train de pâlir fâcheusement.
Cette opinion est des plus fondées; elle ressort d'une façon éclatante d'un article intitulé A propos de l'amélioration de la solde des officiers, pulalié par la Strassburger Posl du 7 juillet 190G et dû à la plume d'vm officier.
Dans cet article, il est dit entre autres :
« Le recrutement de notre corps d'officiers, aussi bien au point de vue du nombre qu'à celui de la
valeur, n'est plus partout à la hauteur de ce qu'il était autrefois. C'est un fait universellement connu et sur lequel il est inutile d'insister. »
Voici les raisons pour lesquelles le corps d'officiers allemand n'a plus la même valeur, ni sous le rapport personnel, ni sous le rapport professionnel :
Tout d'abord, envisageons l'état de l'instruction de ces messieurs ; il suffit d'entendre ce qui se dit couramment dans le public : (( Qui est trop bête pour devenir autre chose devient officier ».
Cette appréciation est loin de manquer de fondement, ainsi que le prouvent les faits suivants.
De nos jours, l'officier sort, soit d'un gymnase, soit d'une école de cadets. Dans le premier cas, il a eu toutes les peines du monde à arriver jusqu'en « première inférieure » (exclusivement); par conséquent, il a, tout au plus, l'instruction que doit posséder la moyenne des employés subalternes de cette catégorie d'employés que M. le lieutenant croit devoir à peine honorer d'un regard de pitié. Il entre au service, en qualité d'aspirant officier, devient au bout de trois mois appointé et au bout de trois autres mois sous-officier.
Dès ce moment, en raison de son ignorance professionnelle et de ses manières prétentieuses, il devient la risée de la troupe; ensuite, quand il a passé un temps fort court à l'école de guerre, il subit l'examen d'officier; un examen d'où se tire brillamment tout individu qui n'est pas bouché à l'émeri. Le voici donc sous-lieutenant royal prussien, hautement et bien né. 11 n'est pas difficile de s'imaginer ce qu'un jeune homme de cette
espèce a pu apprendre dans une période d'instruction qui n'a guère duré plus d'un an.
Mais la situation est encore beaucoup moins brillante si l'on envisage les jeunes gens qui ont reçu leur éducation dans le corps des cadets.
A peine en rupture des bancs de l'école, ils obtiennent, directement, le grade d'enseigne porteépée; quelques-uns même sont promus officiers surle-champ.
En raison de son instruction première, aussi médiocre au point de vue scientifique qu'au point de vue militaire, l'officier subalterne allemand est un incapable. Ses inférieurs passent leur temps à se moquer de lui et ses supérieurs ne se gênent pas pour lui lancer au visage, en présence de la troupe, les grossièretés et les insultes les plus grandes.
Chaque jour, sur les champs de manœuvre, s'offre au public l'occasion de constater la façon dont les officiers sont morigénés et maltraités par leurs supérieurs. De quelles mercuriales la troupe, qui s'en réjouit follement, n'est-elle pas le témoin auriculaire!
Quelques exemples, à l'appui de ce que j'avance :
En août 1892, le 98^^ régiment d'infanterie (Metz), dans les rangs duquel je servais à la 9" compagnie, en qualité de volontaire d'un an, exécutait un exercice en campagne. A cette occasion, le lieutenant Rudeler avait à protéger le passage d'un cours d'eau II s'acquitta de sa mission avec tant d'adresse que le colonel de Kamla, qui ne se connaissait plus de fureur, lui lança ces mots à la figure :
« Monsieur, f -moi le camp, je n'ai pas besoin
de vous; riioiiime de recrue le plus idiot aurait fait son aflaire mieux que vous, »
Autre chose :
Il y avait à ma compagnie un sous-lieutenant tout frais émoulu, répondant au nom de Bauk, un monsieur qui n'avait pas l'étoffe d'un futur maréchal, et qui aurait mieux fait dans n'importe quelle situation autre que celle d'officier. Dès le jour de son arrivée au régiment, et par suite de ses innombrables « traits de génie » militaire, il faisait la joie de la troupe devant laquelle il avait une attitude si lamentable qu'un beau jour le capitaine de Letow- Worbeck l'injuria dans les termes suivants :
(c Je vais donner le commandement de votre peloton à un appointé ; il le conduira certainement plus intelligemment que vous. »
Certains de ces héros, à force de faire le gros dos et d'accepter les humiliations les plus graves, parviennent à obtenir le grade de chef de bataillon. Incapables d'aller plus loin, ils deviennent alors une charge pour la caisse des retraites.
J'ai connu bon nombre de personnages de ce genre, à l'époque où j'ai fait mon service militaire, notamment les capitaines de Letow-Worbeck, 9" compagnie, du régiment d'infanterie n° 98, Brennhausen de la 11° et Pfeffer de la 5" compagnie du régiment d'infanterie du Roi n» i45, des messieurs qui étaient la risée de leurs compagnies.
Une fois rendus à la vie civile, ces majors caractérisés jouent dans la société un véritable rôle de parasites. Ne voulant et ne pouvant pas travailler, ils s'efforcent, par tous les moyens, de maintenir leur situation au milieu de cette dernière. Pour
atteindre ce but, ils sont obligés de ployer constamment réchine et de s'offrir à rendre tous les services possibles et toutes les complaisances imaginables.
Un représentant accompli de celle catégorie de personnes, c'était le lieutenant en retraite de Lungershausen, récemment décédé à Metz.
Il s'imposait, en quelque sorte, en qualité de trésorier, de secrétaire, etc., etc., à toutes les associalions religieuses, patriotiques, de bienfaisance et autres, formées par la haute société. En agissant ainsi, il n'avait qu'une chose en vue : ne pas perdre le contact avec le milieu auquel il avait appartenu, alors qu'il était officier en activité de service.
Celui qui est mis à la retraite, avant le moment où l'on échoue d'habitude sur l'écueil qui sappelle « l'angle du major », se trouve en fâcheuse posture; car. lancé dans la vie pratique, le savoir de l'officier ne lui permet même pas de gagner l'eau pour faire sa soupe. S'il ne réussit pas à se faire entretenir yiav une fille de brasserie ou par (( quelque chose de mieux ». il n'a plus d'autre ressource, s'il ne veut pas mourir de faim, que d'aller en Améri(]uc et de s'y mettre garçon de café, décrotteur. etc. Encore faut-il qu'il soit propre à exercer lune de ces professions.
Je connais un nombre considérable de lieutenants, mis à la porte de l'armc'e, qui se font entretenir par des femmes; pour ne pas me laisser entraîner trop loin, je me borne à citer deux cas particulièrement ignominieux.
Le lieutenant Wiss, qui a été expulsé il y a en\iron trois ans, mène actuellement, à Strasbourg,
une existence joyeuse, grâce à l'argent que gagne, par les moyens que l'on supposé, son « amie », une fille de brasserie mise au rebut, laquelle fait la retape dans tous les cafés de nuit.
Un ancien officier d'artillerie, nommé de Vogts, après avoir été chassé de l'armée, s'est insinué dans la famille d'un cordonnier qui avait mis quelques sous de côté. Finalement, il a obtenu la main de la fille de la maison, qui se sentait extrêmement honorée d'entrer dans la noblesse. C'était, d'ailleurs, une très jolie fille ; une fois marié, les occupations de ce monsieur ne consistèrent plus qu'à mener promener Mme son épouse et à la conduire d'un lieu de réjouissances à un autre.
A un moment donné, ce couple estimable fut admis à la table des habitués de l'Aschaffenburgcr- Braustubl, quai des Bateliers, à Strasbourg, et, à partir de là, il devint la risée de cette société composée d'officiers, de juristes et d'étudiants. Mme de Vogts, pour tout dire, n'avait pas tardé à échanger des œillades avec l'étudiant en droit Haber. A ce jeu ne tarda pas à succéder une liaison très sérieuse.
Lorsque celle-ci fut établie dans les règles, les deux époux ne vinrent plus que très rarement ensemble à la réunion du soir. Quand une fois, par hasard, ils y venaient, ils étaient régulièrement accompagnés de M. Haber, le plus heureux des trois. Le jour, aussi bien que le soir, la « Petite Dorée » (c'était le nom d'amitié dont M. de Vogts avait gratifié son épouse) fréquentait les promenades publiques, les concerts, les théâtres et les brasseries, en société de son éternel Haber.
Et, pendant ce temps, M. de Vogts, parfaitement informé de ce qui se passait, mais fermant les yeux pour ne pas perdre son pain quotidien, était mis de côté, purement et simplement. Chaque jour, sa femme lui donnait son argent de poche, se montant à 5o pfennige, je dis cinquante pfennige, qu'il gaspillait, chaque soir, à la table des habitués. Ceux-ci s'amusaient prodigieusement de cet époux qu'ils supposaient aveugle et ignorant tout, et lui montaient toutes les scies possibles et imaginables.
M. de Vogts acceptait tout, pourvu que chaque jour sa rente lui fût servie régulièrement. Les restaurateurs, les aubergistes et les filles de brasserie ne le connaissaient que sous le nom de « Baron croquette salée )). Il devait ce sobriquet à ce fait que chaque soir, en buvant ses deux petits verres de bière, il mangeait cinq gâteaux de cette espèce.
Et, maintenant, M. de Vogts est obligé de renoncer même à cette modeste jouissance, puisque celle qui lui fournissait son argent de poche est morte. Son épouse est décédée à la suite d'une hémorragie provoquée par une opération très dangereuse à laquelle elle avait été obligée de se soumettre.
C'est la fable de la ville que cette dame a succombé à la suite de manœuvres abortives, faites en vue de supprimer le résultat de ses relations avec l'étudiant. Cette liaison avec le jeune homme, un petit monsieur bien frisé, bien peigné, repassé sur toutes les coutures, mais qui avait le cerveau complètement vide, était un scandale public, un sujet de risée pour tout le monde.
Les personnes, qui faisaient partie de cette réu-
nion d'habitués, des avocats, des officiers, etc., vivent encore aujourd'hui à Strasbourg, mais vont chacun de leur côté; M. Haber est employé quelque part dans la magistrature d'Alsace-Lorraine, en qualité d'assesseur de justice.
Revenons maintenant aux officiers de l'armée active .
Bismarck a dit, jadis, au cours d'une séance du Reichstag : « Ils auront beau faire à l'étranger, ils ne parviendront pas à imiter le lieutenant prussien ». Jamais le grand homme d'Etat n'a dit une vérité plus grande. Dieu merci, jusqu'à présent, aucun Etat n'a encore eu l'idée de prendre exemple sur le lieutenant prussien, sur ce bonhomme en cire qui fait la joie de tous les journaux satiriques. Seule et unique au monde, la Suisse qui, dès qu'il s'agit de la Prusse-Allemagne, fait preuve d'un esprit d'imitation étonnant, a singé fidèlement «' Monsieur le lieutenant ».
Ainsi que je l'ai dit ailleurs, chez l'officier, tout n'est qu'un vernis extérieur, un vernis qui n'est même pas très solide; mais son intérieur est brutal, frivole, pourri. 11 n'a qu'une seule et unique préoccupation, c'est d'avoir un air tranchant et déterminé. Ces messieurs ont conservé la prédilection de leurs ancêtres pour les parfums et ils se conforment strictement aux préceptes de la Bible, deuxième livre de Moïse, chapitre 3o, vers. aS à 25, qui dit ceci : « Munis-toi des meilleures épices. »
Si l'on considère de près un lieutenant ruisselant de pommade, on songe invinciblement à cet autre passage de la Bible, psaume i33, verset 2 : a Combien il est exquis le baume qui coule de la tête
d'Aaron sur sa barbe et sur son vêtement 1 » Quelles ne sont pas toutes les singeries auxquelles se livre l'officier, quand il est à table ou, d'une façon générale, dans toutes ses manières ! Ceci mérite quelques explications de ma part.
C'est du monde des officiers que provient cette coutume qui, malheureusement, a été adoptée par les civils, même par les meilleures classes de la société, cette coutume idiote, qui consiste, en sortant de table à saluer ses voisins, en leur disant : (( Béni soit le .dîner que nous venons de prendre ! a A ce propos, l'un des collaborateurs de la Strasshurger Post qui, pour une fois, a montre de l'espi^tj a fait cette observation très judicieuse :
(( C'est abominable. Est-ce que tout ce monde bien élevé a donc perdu le sens de l'esthétique? Est-ce que leur sentiment du beau ne se regimbe pas contre cet odieux et absurde salut d'adieux P H est odieux parce qu'il est prononcé d'un ton ronllant qui pue la caserne; il est absurde parce que telle ou telle personne pourrait aussi bien dire : « Bonne digestion » ou » coliques ». Pour être logique, un de ces personnages qui disent : « Béni soit, etc., etc., » devrait, pour engager sa belle voisine de table à prendre d'un plat de viande l'interpeller en ces termes : « Langue de porc » ou « tête de veau » !
)) Je me demande comment fera un étranger pour comprendre un terme de politesse haché de cette façon? Donc, débarrassons-nous de cet idiot (( Béni soit, etc., » et débarrassons-nous aussi de notre façon ridicule dédire bonjour. »
Le brave homme qui a écrit cela s'est donné une
peine inutile, car ces locutions phénoménalement bêtes resteront en vogue aussi longtemps que les militaires, les officiers, qui sont l'objet d'un culte si grotesque, en feront usage.
Le moindre petit sous-lieutenant, frais émoulu, même s'il jouit d'une vue qui lui permet de distinguer à l'œil nu une mouche à cent mètres, se croit obligé de porter monocle. Il s'imagine que cet accessoire lui donnera un air plus énergique. La plupart du temps l'intéressé n'obtient qu'un résultat, c'est que sa physionomie, déjà peu intelligente par elle-mênie, prend une expression grotesque. Les différentes grimaces occasionnées par l'usage de ce morceau de verre qui ne veut jamais tenir en place, passent pour gentleman-Uke. Je *ne m'étonnerai pas outre mesure le jour où l'on me dira que les officiers ont pris l'habitude de porter des dentelles à leur pantalon, aux manches et aux jupes de leur tunique.
En nombre d'occasions, la conduite des officiers, en public et en face de la population, n'est vraiment pas en harmonie avec leurs simagrées habituelles. Tout particulièrement, quand il est en civil, l'officier s'imagine être muni d'un manteau qui le rend invisible. C'est alors qu'il se montre sous son vrai jour et qu'il fait preuve des sentiments qui l'animent réellement, car il se laisse aller dans ses attitudes et son langage et se permet toutes les polissonneries.
Quand il vit dans son milieu habituel, c'est un homme de salon sautillant dans ses bottes vernies; par contre, lorsqu'il se trouve au milieu de simples bourgeois, il se conduit à la façon d'un vulgaire
lansquenet. Le caractère général de l'officier actuel, du moins de celui que l'on rencontre en Alsace- Lorraine, c'est la brutalité, la dépravation et la négation de toutes les lois les plus élémentaires de la morale. Il ne s'entend pas à se concilier l'estime de la population, grâce à ses bonnes manières, à sa moralité, à une application constante à former son esprit et son cœur. Les faits que je signalerai tout à l'heure viennent à l'appui de ma thèse.
J'ai raconté, ailleurs, les débordements auxquels les officiers, même les plus élevés en grade, se laissent aller au momentdu carnaval dansles restaurants strasbourgeois « Germania « et « Luxhof ». Ces extravagances ne se produisent d'ailleurs pas seulement à cette époque-là.
Elles se renouvellent aussi après les absorptions de bière, orgies au cours desquelles ces messieurs se conforment aux enseignements du vieux poète allemand, de l'auteur des Chansons d'ivrogne.
Là où Bacchus préside joyeusement
Se montre aussi bientôt son frère Jocus.
Il renverse les tables, il fait du scandale,
Crie trois fois : Vivat Hocus bocus !
L'un joue fJu Dideldom
Et l'autre du Piomplomplom,
C'est uniquement à l'alcool que sont altribuables les esclandres suivants :
Il y a quelques années, une nuit, à Metz, vers deux heures du matin, j'ai rencontré une bande d'officiers en uniforme, absolument ivres, qui traversaient la rue de Pierres et la rue aux Ours, en poussant des hurlements sauvages et en heurtant avec leurs sabres contre les portes et les fenêtres.
Comme ils arrivaient à ma hauteur, l'un de ces ivrognes tenta de me chercher querelle en me demandant: « Veux- tu quelque chose? » Sa voix avait une expression qui me prouvait que cet individu n'attendait qu'une réponse de moi, afin de pouvoir dégainer et me tomber dessus à coups de sabre. J'eus la prudence de ne pas riposter et ces messieurs, avec la « noblesse de leurs sentiments », continuèrent leur chemin en beuglant et en braillant.
A la même époque, des officiers en uniforme présents au débit de vin Sch^vers, et au café de nuit Muller , à Metz, se conduisaient comme de véritables voyous. Ils chicanaient, ridiculisaient fréquemment les civils -présents et poussaient les choses à un point tel que presque toujours il en résultait une bataille générale, au cours de laquelle les verres, les bouteilles, les lustres et les glaces étaiient réduits en miettes, et les vêtements les plus honorables, vigoureusement époussetés.
Les autres établissements de Metz, par exemple « le Pélican », l'hôtel Danhofer, Branche, Huber, etc., étaient également témoins d'orgies abominables auxquelles se livraient des officiers de toutes armes. Les grands premiers rôles, en pareilles circonstances, étaient tenus par certains messieurs, toujours les mêmes. Par exerhple, le capitaine Blul, du 8" régiment d'infanterie bavarois, qui pouvait absorber des quantités phénoménales de liquide, opérait chaque jour des vides considérables dans les tonneaux de bière de Munich. Une fois qu'il se trouvait dans l'état qualifié de « Fidulitas » il jonglait avec les mots les plus grossiers et les plus
orduriers, et tenait un langage absolument indigne de u l'un des plus nobles ».
Le lieutenant Schling, du 98' régiment d'infanterie, soutenait avantageusement la comparaison avec le précédent. Par suite des quantités prodigieuses d'alcool qu'il a absorbées, il est tombé dans la décrépitude physique la plus absolue.
C'est avec une joie intense que je me rappellerai toute ma vie certains exercices de service en campagne faits par le corps d'armée. A cette occasion. M. Schling commandait ma compagnie en l'absence du capitaine, qui était détaché. Lorque le général en chef de Haeseler donna l'ordre de prendre le pas de charge, et d'enlever à la baïonnette la position ennemie, lesjambesde M Schling, coupées par lalcool. refusèrent de le porter en avant. Au lieu de précéder sa compagnie, il demeura en arrière, même très en arrière de la chaîne de tirailleurs, > pataugeant et soufflant comme un hippopotame et criant à ses hommes : « Que le diable emporte ce ' vieux gredin (M. Haeseler), ne courez donc pas si vite, espèce de chiens ! »
Parmi les officiers de Metz qui se distinguaient le plus par leur « pouvoir absorbant », figuraient le commandant de la ville, général de brigade Patrunky. plus communément connu chez les civils et les militaires sous le surnom de M. « Betrunky .) (Monsieur l'Ivrogne).
Un soir, vers onze heures et demie, sur la Kammerplatz, à Metz, le lieutenant Bertels, du régiment d'infanterie de Dieiize. complètement ivre, larda de coups de sabre sa maîtresse, parce qu'elle avait été à une représentation du café chantant nommé Golos- 1
seum sans lui en avoir demandé la permission.
Le lieutenant Westorow, du i3o* régiment d'in^ fanterie, à Metz, ayant eu l'impudence de se livrer à des attouchements sur la personne d'une demoiselle de magasin juive, employée dans la rue des Romains, le bon ami de cette dernière lui appliqua, sur le champ, une formidable paire de gifles.
En 1902, faisant une ronde de nuit, à Strasbourg, je rencontrai, à trois heures du matin, sur la place de Broglie, deux officiers de hussards en état complet d'ivresse et faisant un tel scandale que je fus obligé de les menacer de faire intervenir une patrouille militaire. Ceci me valut, naturellement, de leur part, les injures et les offenses lés plus grossières.
Un de ces « gentilshommes » était si abominablement soûl qu'il tomba tout de son long sur le pavé et que je fus obligé de le faire charger en compagnie de son camarade, dans une voiture de place que j'avais fait chercher. Lorsque la voiture partit avec eux, ces «distingués cavaliers », au dolman couvert de brandebourgs en or, m'injurièrent encore et continuèrent à beugler des chansons obscènes.
Certain soir, une bande de sept officiers, pris de boisson, installés dans une loge de premier rang du théâtre des Variétés, de Strasbourg, se comportèrent d'une façon tellement inconvenante que, étant de service en cet endroit, je dus leur adresser, en toute bienveillance, des observations répétées. Finalement, devant l'inutilité de mes efforts conciliants, je fus obligé de donner l'ordre à mes agents de faire évacuer la loge et défaire mettre
à la porte du théâtre ces « plus nobles représentants de la nation n.
A cette occasion, le lieutenant Scheider, du i43 d'infanterie, m'insulta de la façon la plus grossière. Toutefois, au bout de quelques heures, il me fit demander une entrevue et, quandjelaluieus accordée, il me présenta ses excuses dans les termes les plus plats. 11 avait agi ainsi, parce qu'il s'était rendu compte que, s'il ne retirait pas les insultes proférées à mon adresse, il serait dépouillé du « plus noble des uniformes ».
Le 17 novembre igo6, les journaux rapportaient sous le titre .4 la façon d'une petite (larnison, une scène absolument scandaleuse qui s'était passée au théâtre de l'Union, à Strasbourg. Plusieurs officiers de cavalerie en civil s'étaient conduits d'une façon si ^inconvenante que les spectateurs en avaient été émus. Ces messieurs, accompagnés de femmes de mauvaise vie, hurlaient, sifflaient et faisaient un tel vacarme que le public en avait été exaspéré et que la chose aurait pu très mal finir pour eux. A ce propos, un journal faisait observer ceci :
« Il était heureux que la représentation tirât à sa fin, car la patience du public était à bout et l'on aurait pu s'attendre aux scènes les plus violentes. Noblesse n'oblige pas, à ce qu'il paraît. »
Le lieutenant Bodega, du régiment d'infanterie n" iZ|3, est un personnage connu de toute la ville de Strasbourg en raison de ses folies et de ses ridicules. Ce monsieur a la rage de monter sur la scène, lorsque les concerts du soir à l'hôtel Continental ont pris fin, et, à la grande joie de tous les
consommateurs, de taper à tour de bras un solo sur la grosse caisse.
Je pourrais prolonger jusqu'à l'infini la liste des officiers ivrognes. Mais je suis limité par l'espace.
En ce qui concerne la conduite des officiers en public, spécialement leur attitude vis-à-vis de la population, elle se caractérise par une fierté, une vanité, une enflure et un manque de vergogne indescriptibles.
En voici quelques exemples seulement :
En 1893, étant sous-officier volontaire d'un an, j'avais l'honneur plus que douteux, de me trouver aux fauteuils de balcon de premier rang, au théâtre municipal de Metz, entre un major et sa femme.
Me conformant fidèlement aux principes de politesse recommandés aux militaires vis-à-vis de leurs supérieurs, et faisant preuve de la subordination la plus humble et de la prudence la plus élémentaire, j'avais offert à M. le major de prendre ma place. Cet officier supérieur, désireux probablement de ne pas être l'obligé d'un de ses inférieurs, me répondit par un bref merci.
J'acceptai donc mon sort avec résignation, et, très mal à mon aise, je me fis aussi petit et aussi mince que possible. Tout à coup (je crus que mon appareil olfactif m'avait joué un mauvais tour) s'éleva, sur ma gauche, c'est-à-dire du côté où se trouvait M. le major, ime odeur tout à fait particulière, rappelant le fromage de Limbourg trop fait. C'est horrible à dire, M. le major s'était permis la privante qui a valu, plus tard, à Li Hung Tchang les sarcasmes de la presse parisienne, disant qu'il
avait pleinement mérité son titre de vide-roi du Potchili.
Cet incident prouve clairement que, dans le monde des officiers, on n'a pas la moindre vergogne et que l'on se met au-dessus de tous les scrupules admis.
En mai 1906. une voiture du tramway électrique Germania-Gare-centrale,à Strasbourg, dut s'arrêter au pont de l'Abattoir, afin de permettre à un major et à son adjudant de descendre. A cette occasion, le major déclara au mécanicien 288 qu'il le signalerait, parce qu'il n'avait pas arrêté la voiture à sa première injonction. Ce menu fait dénote une arrogance incroyable, car ces deux bonshommes auraient voulu que, pour faire plaisir à leur « haute personnalité », la circulation fût interrompue momentanément. Soit dit en passant : le mécanicien se trouvait dans son droit strict, aussi put-il répondre par un sourire ironique aux menaces de M. le major.
Personnellement, j'ai été le témoin d'un fait analogue, près du passage à niveau du chemin de fer, à Neudorf. Plusieurs officiers supérieurs à cheval insultèrent le garde-barrière, qui ne voulait pas les laisser passer, étant donné que le train d'Appenvveier était signalé. Malgré cela, ils exigeaient que la barrière leur fût ouverte au dernier moment. Ils allèrent même jusqu'à menacer cet employé de 1' dénoncer à ses chefs, de lui passer sur le corps, etc., etc.
Dans le courant de l'année 190G, à Strasbourt:. une voiture de maître, conduite par un officier, renversa un piéton c[ui resta sur le carreau avr.
des blessures très graves. Au lieu de s'occuper le moins du monde du blessé, l'auteur de l'accident lui lança une injure à la tête et partit à bride abattue. Ce fait a été signalé par un M. P. Milprecht, demeurant dans la rue du Chevreuil, qui, dans une lettre indignée, en a fait part à la Strassburger Zcitung et qui, à ce sujet, a fait observer ceci :
« Il importe de se graver dans l'esprit la façon de penser d'un officier qui se conduit aussi brutalement euA'ers un homme qui a été victime d'un accident. On ne croirait pas qu'un officier, et encore un officier supérieur, pût se conduire d'une manière aussi u scandaleuse. »
En 1905 (si mes souvenirs sont exacts), c'était à l'occasion d'un séjour de l'empereur à Strasbourg, la police avait organisé des barrages autour de la place de Broglie et l'ordre avait été donné de ne laisser passer que les personnes munies de coupefiles. Cette consigne s'appliquait aussi bien aux civils qu'aux militaires.
Malgré cela, un officier supérieur du bureau de recrutement de Strasbourg, qui était en uniforme, il est vrai, accompagné de plusieurs dames, voulut forcer à tout prix cette consigne. Le commissaire de police de service à cet endroit, M. Wehman, lui ayant fait observer, très poliment, qu'il n'était pas possible de le laisser passer, l'autre se moqua d'abord de lui, puis lui lança des insultes à la ligure. Cette fois, notre homme s'était trompé d'adresse, car M. Wehman, qui est officier de réserve, ayant porté la chose à la connaissance du conseil d'honneur militaire^ l'homme du recrutement fut obligé de lui faire des excuses.
Ceci a dû être extièmement désagréable à l'autorité militaire ; cependant, il n'y avait pas moyen de faire autrement, puisque M. Wehman était officier de réserve et que, de plus, en sa qualité de fonctionnaire, il avait le moyen d'obtenir satisfaction par une autre voie. En l'occurrence, entre deux maux, on avait donc choisi le moindre. Je citerai encore les faits suivants se rapportant au chapitre : « Conduite éhontée envers la racaille civile ».
Lors des opérations du recensement des chevaux, qui ont lieu tous les deux ans dans les villages, les officiers de la commission, qui n'en ont aucunement le droit, prennent des attitudes de supérieurs vis-à-vis des maires et, si tout ne marche pas comme sur des roulettes, les injurient comme de vulgaires recrues.
En 1901, à l'occasion du conseil de revision, à Enzheim, canton dErstein, opération à laquelle j'assistais pour maintenir l'ordre, de concert avec la gendarmerie, j'ai fait la constatation suivante :
Dans la salle de séances du conseil municipal, salle où se passait la revision, le maire, M. Freiss, un brave homme très jovial, mais peu au courant des usages du monde et des questions d'étiquette, espérant être honoré d'un regard favorable de la part de l'un des lieutenants présents, d'un lieutenant qui remplissait les fonctions de secrétaire, offrit une cigarette à ce dernier. Mais, d'un geste brutal, l'oflicier repoussa son offre constituant à ses yeux « un acte d'audace et d'effronterie inouïe », en même temps qu'il lui disait d'un ton insolent : (( Allons donc ! » Le pauvre maire, qui avait agi dans la meilleure intention du monde, en fut tout
bouleversé et se retira avec une mine piteuse.
Le 26 mars 1907, le régiment d'infanterie n» i35, à Thionville, a effectué une marche forcée jusqu'au delà de Metz et est rentré, le même soir, dans sa garnison. Par suite de la chaleur anormale qu'il faisait ce jour-là, cinquante hommes tombèrent au retour et l'on fut obligé de les ramener en voiture. La Lothringer et la Strassburger Zeitung ont raconté, à propos de cet incident, le fait suivant, qui paraît à peine croyable. Ces malheureux, gisant à terre et gémissant de douleur, une dame lorraine, la dame R..., propriétaire d'une villa située à proximité de la route et saisie de pitié, fit offrir des rafraîchissements à ces hommes épuisés. Si impossible que paraisse la chose, un tout jeune lieutenant se permit de rabrouer cette dame, sur un ton de caserne, et de lui reprocher son humanité.
L'enflure et l'orgueil des officiers dépassent toutes les bornes etne respectent rien, ainsi que le prouvent, trop éloquemment, les faits suivants :
Le capitaine Kannenberg, condamné à trois ans de prison et à la destitution, en raison des horreurs dont il s'était r>îndu coupable aux colonies (plus tard, il a eu sa retraite et sa peine a été commuée), accomplissait ses huit derniers mois de forteresse à la citadelle d'Ehrenbreitstein, lorsqu'on y amena, en mars igoS, un rédacteur condamné à quelques mois de forteresse pour délits de presse : « Lèse majesté, critique d'un discours impérial ». Il est d'usage que les prisonniers de ce genre, qui sont peu nombreux, prennent leurs repas en commim; en conséquence, le rédacteur en question voulut se faire admettre à cette table. Il en fut em-
pêche par le capitaine Kannenberg, l'homme qui avait sur la conscience plusieurs assassinais, sous prétexte que, « en sa qualité d'ancien capitaine, il lui était impossible de prendre son repas en compagnie d'un homme qui avait offensé le chef suprême de l'armée » .
Le 26 février 1906, la Strasshiirger Zeitung a si-, gnalé l'amusante histoire que voici :
« Le déplacement d'un sous-préfet.
» Ces jours derniers, le sous-préfet Kleemann a eu son changement et a été envoyé à Boulay. Voici les origines de l'affaire qui a motivé ce déplacement.
» Un comité avait choisi comme orateur le souspréfet Kleemann à l'occasion du banquet qui Hevait être donné le jour de l'anniversaire de rem[)Creur. L'officier de district, major Diellein, avait approuvé ce choix. Quelques jours plus tard, il envoya au sous-préfet qui, soit dit en passant, est capitaine de Landwehr, une lettre dans laquelle il lui disait que c'était lui, major, qui était le supérieur et que, par conséquent, c'était lui qui devait prononcer le discours.
» Naturellement, le comité ne voulut rien savoir de c£ci. Il faut dire qu'à Guebviller il est d'usage que l'orateur occupe la place d'honneur au-dessous du buste de l'empereur. L'assistance ne fut pas médiocrement étonnée, lorsque l'on remarqua que les cartes, marquant les places, avaient été déplacées et que l'on vit le major s'asseoir au-dessous du buste. Le sous-préfet Kleemann. qui était venu en uniforme militaire, fit observer à l'officier de district que cette place revenait d'usage à l'orateur; mais l'autre persista à soutenir qu'elle lui revenait parce qu'il était le supérieur en grade. Ceci donna lieu à une dis-
cussion très vive, qui eut pour conséquence l'envoi du sous-préfet à Boulay, sans préjudice de sa comparution devant un tribunal d'honneur.
» Ceci donne un tableau enchanteur de notre civilisation au début du xx" siècle : Un sous-préfet, c'est-à-dire le fonctionnaire civil le plus haut placé dans l'arrondissement, se déguise en militaire pour assister à une fête purement civile, et, d'autre part, un officier de district, dans une fête non militaire, prétend être plus que le fonctionnaire civil le plus élevé de l'arrondissement. Et puis encore ces mesquines contestations de rang auxquels se livrent ces deux dignitaires! Quelqu'un s'imagine-t-il sincèrement que de pareils faits soient de nature à favoriser la germanisation? »
De ce qui précède, nous pouvons tirer deux enseignements : l'officier se montre d'une suffisance et d'une arrogance qui n'ont pas de nom, et (chose déplorable) il est encouragé dans ses sentiments par les plus hautes autorités civiles. Le plus réussi de l'affaire, c'est que cette suffisance grotesque ne se retourne pas seulement contre le monde civil, mais encore qu'elle se manifeste contre des membres de la caste elle-même. De pareils faits sont dus, en partie, à la différence de nationalités et en partie à la supériorité que certaines catégories d'armes croient avoir sur les autres.
Après la fin de la guerre de 1870, il y avait, chaque jour, des batailles sanglantes entre les contingents prussiens et bavarois de la garnison. Cette haine de races ne se manifeste plus aussi ouvertement, mais elle s'est maintenue jusqu'à ce jour. Elle se traduit par ce fait qu'à Metz, à Strasbourg, à Dieuze et, d'une façon générale, partout où il y a
des garnisons mixtes, cest-à-dire composées de troupes appartenant à des contingents difTérents. les corps d'officiers des régiments prussiens, bavarois, saxons et Avurtembergeois vont chacun de leur côté. Ils échangent le salut, se rencontrent dans les circonstances où ils ne peuvent pas faire autrement, et, à part cela, ne se fréquentent pas entre eux. Rien que ce fait suffît pour caractériser l'unité qui règne dans l'empire allemand 1 '
Il n'existe pas les moindres relations de camaraderie entre les officiers de cavalerie et d'infanterie qui se trouvent dans une seule et même garnison; la cavalerie dédaigne les pousse-cailloux, au salut desquels elle répond à peine; en revanche, elle recherche la société des officiers de l'artillerie de campagne, parce qu'ils appartiennent à une arme montée et qu'ils sont, en quelque sorte, leurs pairs.
D'autre part, ceux-ci. conscients d'avoir une instruction scientifique supérieure, et nullement d'humeur à se laisser traiter comme des gens que l'on supporte, d'ailleurs incapables de subir la fréquentation de cerveaux aussi creux, vivent également de leur côté.
Le fait suivant montre jusqu'à quel point peut aller l'arrogance des officiers :
Il y a seize ans, le régiment d'infanterie n" i45, à Metz, était considéré comme le plus mauvais de tout le corps d'armée. Son colonel, le baron de Gilsa, avait été éducateur militaire de l'empereur actuel. En raison de ceci, le régiment fut autorisé à porter sur ses pattes d'épaules une couronne avec l'initiale impériale W. A partir de ce jour, ce régiment, qui jusqu'alors avait été la risée de toute la
garnison, devinL d'une « distinction » telle qu'en très peu de temps il fut débarrassé de tous les officiers sans parlicule.
Les roturiers furent successivement expédiés dans des régiments moins « féodaux », et ce manège se continua jusqu'à ce qu'on se trouvât « entre nous » .
Dans ce qui suit, nous allons examiner si cette fabuleuse suffisance des officiers est justifiée, si elle est en harmonie avec leur conduite privée et publique. Nous ne tarderons pas à arriver à une conclusion plus que défavorable, grâce aux faits très précis, très probants que voici. Nous basant sur eux, nous pouvons jeter un coup d'œil derrière les coulisses.
Nous verrons avec étonnement, indignation et horreur, « les plus nobles de la nation », les hommes revêtus de « l'uniforme le plus honorable », apparaître sous leur vraie forme. Nous les apprécierons à leur juste valeur, ces hommes qui ont toujours à la bouche le mot « honneur » et qui cherchent à faire croire aux autres qu'ils sont des êtres absolument irréprochables.
A ce propos, je m'empresse de signaler ce que le colonel en retraite Gaedke a dit, en septembre 1906, dans le Berliner Tageblatt, concernant les opinions en cours, au sujet de l'honneur, dans le corps des officiers allemands. Cet officier supérieur, dont la compétence en matière militaire est évidemment incontestable, assure que les raisons de la décadence qui se manifeste parmi le corps d'officiers tient uniquement à leur servilité, à leur orgueil et à l'arbitraire dont ils sont victimes de
la part de leurs chefs. A l'appui de sa thèse, M. Gaedke a cité, entre autres, la falsification des listes de tir, ainsi que le cas de M. de Podbielski.
Les comptes rendus des tribunaux, et mille faits qui se produisent, démontrent que le corps d'officiers de l'armée allemande renferme bon nombre d'individus malhonnêtes, dont beaucoup occupent même les situations les plus élevées.
Il aurait fallu voir la joie hypocrite qui s'est manifestée dans les milieux d'officiers allemands et leurs éclats de rire triomphants, lorsque, dans ces dernières années, on a eu connaissance de détournements opérés dans les armées anglaise et française.
Ces pharisiens, tout particulièrement odieux à force de voir la paille chez le voisin, n'ont pas aperçu la poutre qui leur crève l'œil. Quand je dis la poutre, je me trompe, il vaudrait mieux dire que l'on découvrirait tout un chantier de bois, si l'autorité militaire allemande ne mettait pas la lumière sous le boisseau et si, dans l'intérêt d'une caste pourrie, l'on ne favorisait pas ces malfaiteurs.
Malheureusement, en Allemagne, on est incapable du courage très louable dont font preuve les ministres de la guerre anglais et français, qui poursuivent impitoyablement, et sans se laisser arrêter par aucune considération, les officiers coupables, si élevés en grade soient-ils. Une canaille est une canaille, ici comme là-bas; sa place n'est pas au milieu dune corporation qui prétend ne comprendre que les plus nobles de la nation. Tout individu malpropre doit être chassé sans rémission.
En juillet 1906, le major en retraite et commandant de recrutement de Zander et son épouse ont comparu devant la cour d'assises de Breslau, sous l'inculpation de nombreuses escroqueries, de faux serment, de banqueroute simple et de banqueroute frauduleuse, de malversations de tous genres. Ce couple intéressant est demeuré en prévention depuis le mois de mai 1905. Après ces débats, qui ont duré une semaine, un seul chef d'accusation a été retenu contre le major et il a été simplement condamné à une amende de trois cents mark.
Le lieutenant et adjudant du 17' régiment d'infanterie bavarois, à Germersheim, s'en est tiré à meilleur compte. Il a été condamné, le 7 novembre 1906, par le conseil de guerre de Landau, à neuf mois de prison et à la révocation pour de nombreux faux et pour faux serment.
A la fin de l'année 80 du siècle précédent, j'ai vu de mes propres yeux, un officier du régiment d'infanterie n° i3o, à Metz, dont j'avais fait la connaissance grâce à un de mes amis d'enfance, Schiller, également lieutenant à ce régiment, je l'ai vu, dis-je, frustrer de dix coups, à un tir, pendant la foire du mois de mai, la tenancière de cet établissement. Donc, volontairement, il la volait d'une somme de quarante pfennige.
A l'hôtel Continental de Strasbourg, une dizaine d'officiers, d'armes et de corps différents, ont formés, ce que l'on appelle un Stammtisch (table d'habitués) qu'ils fréquentent en habits bourgeois, attendu que cet établissement ne jouit pas d'une renommée telle qu'ils puissent s'y montrer en uniforme. La femme Battiani, dite Emma, qui fait le service de
cette table-là, m'a raconté, autrefois, que, régulièrement, ces officiers cherchent à lui carotter un ou plusieurs verres de bière et, par conséquent, à la frustrer de quelques misérables pfennige. Pour éviter toute discussion et pour enlever à ces officiers la possibilité de la tromper, cette personne a recours au moyen que voici : chaque fois qu'elle sert un verre de bière à l'un d'entre eux, sans avoir l'air de rien, avec un bout de crayon qu'elle conserve dans le creux de la main, elle fait une marque sur l'espèce de soucoupe en carton blanc. Cette sorte d'écriture runique, lui sert, en cas de besoin, de pièce à conviction. Quelle ne fut pas la stupeur de la brave servante quand, un beau jour, elle constata que les officiers avaient découvert son truc et régulièrement grattaient l'une ou l'autre des inscriptions faites par elle! Ces « plus nobles de la nation », animés des « sentiments les plus élevés » , n'étaient donc que de vulgaires filous.
Quelque temps après la publication de ma brochure Germanisalion, etc., me trouvant à Zurich, j'ai reçu la lettre suivante qui m'était adressée par le médecin militaire en retraite, docteur Schenenberg, habitant à Strasbourg, rue de la Forêt-Noire. n°6.
(( Strasboiu'd , 29 janvier 1906.
n Rue de la Forêt-Noire, 6,
» Monsieur le commissaire,
» Permettez-moi, dans l'embarras oîi je • me trouve, de m'adresser à vous, tant en mon nom, qu'au nom de ma mère, une femme de soixante-
dix ans, de vous demander un conseil que vous pourrez certainement me donner.
» J'ai pour frère, le lieutenant Schenenberg, qui a pris la fuite. Aidé d'un autre officier, appartenant au bataillon du train n° i5, il m'a soustrait frauduleusement la somme de 10,000 mark. Depuis l'hiver dernier, je suis en procès avec lui et, finalement, j'ai été obligé de le faire saisir.
» Sa femme est une créature abominable. Pendant six semaines, elle est restée chez nous et, de concert avec une infirmière, j'ai dû soigner ses deux enfants atteints d'une grave rougeole. Malgré cela, elle nous a fait des scènes abominables el, il y a huit jours à peine, elle a tenté de m'assommer à coups de marteau.
» Les enfants nous font pitié. Nous voudrions les soustraire à cet épouvantable enfer matériel et moral et nous vous prions instamment, au cas où vous sauriez quelque chose sur le compte de cette mégère, de nous le confier. Ce serait, pour nous, le. seul moyen d'obtenir la garde des enfants. Je vous en supplie, au nom de l'humanité, veuillez nous prêter votre concours, etc., etc. »
Ainsi, voilà encore une fois deux « des plus nobles de la nation » qui se conduisent comme de vulgaires escrocs.
J'ai connu un autre filou porteur de « l'uniforme le plus honorable ». C'était le lieutenant Heinrichs du régiment d'infanterie n° 182, à Strasbourg. Celui-ci, le type achevé du lieutenant prussien, qui, quoique pauvre comme un rat d'église, éprouve cependant le besoin d'avoir une maîtresse. Il avait choisi pour l'objet de ses amours une fille, jadis expulsée par un de ses camarades du régiment,
Mlle Meta, précédemment en fonctions dans la maison de tolérance n" 5 b, de la rue des Pêcheurs (ce sont des choses qui se foQt entre camarades;. 11 l'avait logée et mise en pension chez Mme Baumann, rue des Orphelins, n" g. Un mois plus tard, quand il s'agit de paver, M. le lieutenant, incapable de donner même le plus léger acompte demanda un délai. A la fin du deuxième mois, le porte-monnaie de M. Heinrichs n'était pas plus garni que précédemment.
Serré de près par les époux Baumann, M. Heinrichs, ce lieutenant royal prussien, leur signa un billet à ordre, rédigé en des termes tels qu'au point de vue de la loi il n'avait aucune valeur. Ce fut moi qui fis cette constat.! lion, parce que, exerçant alors le métier d'homme d'affaires, à Strasbourg, j'avais reçu de la femme Baumann mission de faire rentrer cet argent.
Pour commencer, je m'adressai au lieutenant Heinrichs, mais il m'envoya promener en me racontant des histoires et en usant de fauxfuyants. Mieux que cela, il s'adressa même à un officier de réserve de son régiment, l'avocat Peters, de Strasbourg, qui eut l'audace de me dire qu'il me dénoncerait au procureur du roi et qui me menaça même d'intervenir, éventuellement, auprès du président du district afin qu'il me retirât l'autorisation d'exercer ma profession.
Par cette tentative de pression illégale, l'avocat Peters poursuivait uniquement le but de m'empêcher d'agir contre son camarade de régiment. Il obtint un résultat précisément contraire, car, à partir de là, voulant à tout prix montrer à ce
cuistre d'avocat, à cet individu si servile, que j'étais dans mon droit et que je n'avais pas peur de lui, je m'adressai directement au commandant du régiment.
A la suite d'une entrevue que j'eus avec l'adjudant du régiment, l'argent dû par le lieutenant Heinrichs fut payé le jour même.
Le lieutenant Heinrichs avait essayé, à l'aide d'un truc tout à fait ordinaire, de jouer un tour à ses créanciers. Quant à moi, j'attends encore aujourd'hui l'exécution des menaces que l'avocat Peters avait proférées contre moi.